PRÉCIS D’HISTOIRE
DE
LA MÉDECINE
pîpîpîîpHjmîp^
3 1 2 3 4 5 6 7
' 10 11
POITIEES. — TYPOGEAPHIE OUDIN.
PRÉCIS D’HISTOIRE
DE
LA MÉDECINE
PAE
J. BÜUILLET
DOCTBUE EN MÉDECINE DE LA FACULTE DE PAEIS
AVEC ONE INTRODUCTION
PAS
A. LABOULBÊNE
PARTS
LIBRAIEIE J.-B. BAILLIÈRE et FILS
19, Rue HautefeuiUe, près du boulevard Saint-Germain.
1883
Tous droits réservés.
INTRODUCTION
Nous acceptons l’offre qui nous a été faite de pré¬
senter au public le Précis d'Histoire de la Médecine de
M. le docteur Bouillet.
Nous considérons, en effet, qu’il y a dans la con¬
ception de ce livre une idée utile, et nous ne pouvons
qu’applaudir à la pensée qui l’a inspiré. La Médecine
n’est pas une science née d’hier, elle a de profondes
racines dans l’histoire des peuples, elle a ses héros
et ses grands hommes, ses apôtres et ses martyrs ;
ses archives sont presque aussi anciennes que l’esprit
humain. Il était intéressant, dans notre siècle travail¬
leur et curieux, d’en rechercher les origines, de réta¬
blir la longue chaîne des traditions, et de présenter le
tableau de l’évolution des doctrines médicales.
L’Histoire de la Médecine est à la fois une œuvre de
gratitude et de justice pour nos ancêtres, et un ensei¬
gnement pour nos contemporains : c’est le résumé
d’un glorieux passé, c’est la base indispensable et
solide des travaux de l’avenir.
VI
INTRODUCTION.
M. Bouillet a su réaliser la tâche qu’il s’était im¬
posée.
D’autres ont pu, avant lui, écrire de gros et savants
volumes sur le même sujet : ils ont entassé les textes,
analysé les commentateurs, mais aussi surchargé trop
souvent la mémoire du plus patient lecteur sous le
poids des citations, des noms propres et des dates.
M. Bouillet ne s’est pas contenté de compiler les tra¬
vaux de ses devanciers ; il a voulu présenter un
résumé, un précis des idées qui ont gouverné la
science médicale depuis son apparition jusqu’à nos
jours. Il a fait revivre les doctrines, les hommes et les
faits ; il a principalement insisté sur la période con¬
temporaine, si pleine d’activité, si féconde en luttes et
en triomphes.
Dans un style simple mais attachant, l’auteur s’est
efforcé de vulgariser des notions qui ne doivent pas
être réservées seulement pour les savants de profes¬
sion, mais qui sont également indispensables aux
médecins praticiens.
Bien des points obscurs dans la pathologie contem¬
poraine peuvent être éclaircis par la lecture de Galien
ou d’Avicenne, de Fernel ou dé Boerhaave. N’est-ce
pas dans Hippocrate qu’un des chercheurs les plus
infatigables de ce temps, Emile Littré, a trouvé la
confirmation et l’explication des faits patiemment
observés par-nqs contemporains, mais qu’on n’avait
INTRODUCTION.
vn
pas su rattacher à leurs sources véritables? N’est-ce
pas dans Sanctorius que se montrent les premières in¬
dications des instruments de précision que met chaque
jour en œuvre l’ingéniosité de nos physiologistes et
dont profitent les plus habiles cliniciens ? Et si on
poursuit dans cette voie les recherches qui ont tou¬
jours été fructueuses, on mettra sûrement en lumière
de nouveaux perfectionnements.
L’Histoire de la Médecine, après une interruption
regrettable, a définitivement repris dans l’enseigne¬
ment officiel sa place légitime : le cours de la Faculté
de Médecine de Paris, savamment inauguré par
Daremberg, dignement continué par P. Lorain et J.
Parrot, m’est échu en partage, et j’estime fort l’hon¬
neur* qui m’a été fait, lorsque j’ai été appelé à re¬
cueillir l’héritage de ces illustres devanciers. C’est
une raison de plus pour moi d’apprécier l’utilité que
présente une revue méthodique et synthétique des
conquêtes de la Médecine.
Je nourris l’espoir de réunir un jour l’ensemble des
leçons que j’ai professées ; mais, en attendant qu’ilme
soit donné de réaliser cette pensée, je suis heureux de
savoir que mes auditeurs pourront trouver, sous une
forme agréable et instructive, un résumé de ce que je
considère comme indispensable à toute éducation
complète de médecine.
J’aurais peut-être à signaler divers points de détails
sur lesquels je ne serais pas absolument d’accord avec
VIII
INTRODUCTION.
mon cher confrère de Béziers ; mais je ne veux voir
dans son œuvre que la sûreté des recherches, la pré¬
cision dans la méthode, le charme du style et la clarté
des conclusions.
C’est un livre qui, je l’espère, exercera, à tous
égards, la plus heureuse influence sur le développe¬
ment des études historiques et sur l’enseignement
scientifique de la Médecine en France
A. Laboulbène.
16 août i882.
PREFACE
Comme la plupart des autres histoires, celle de la
médecine offre divers points de vue à l’observateur.
Quelle complexité pour quiconque s’efforce d’en mesu¬
rer l’étendue! N’est-ellepas intimement liée aux autres
branches de l’art de guérir, bien que conservant son
autonomie propre ? — Comment adopter d’ailleurs
une doctrine médicale dont on ignorerait les princi¬
pes *, et quel moyen d’arriver à les connaître, sans
recourir aux lumières de cette science offîciellement
enseignée au Collège de France dans les célèbres le¬
çons de l’illustre Daremberg%et à la Faculté de Méde¬
cine d’abord par le professeur Andral plus tard par
Daremberg encore,ainsi que par le savant et regretté
Lorain, par J. Parrot, aujourd’hui par le professeur
Laboulbène? Quel tribut de reconnaissance ne devons _
nous pas à ces hommes qui ont tâché de nous éclairer
sur nos glorieux ancêtres, sur les diverses maladies
que ces derniers avaient observées, sur la manière
dont ils les avaient traitées, et principalement sur les
1. n est utile, nécessaire même au praticien d’avoir une doctrine médi¬
cale. S’il est indécis sur celle qu’il choisira, il n’en doit pas moins s’éver¬
tuer à adopter la plus rationnelle.
5. Voir Daremberg, Histoire des seienees médicales. Paris, 1870, 2 vol.
3. Andral,iefowsrecueilUes parTartivel iTJnion médicale, 1852-1854).
PREFACE.
conclusions qu’ils avaient tirées de leurs observa¬
tions, je veux dire sur cette philosophie médicale,
dont le professeur Rostan se plaisait à faire l’éloge en
ces termes : « Une bonne philosophie médicale, disait-
il, est un véritable fil d’Ariane qui nous guide et nous
conduit dans la pratique ». En répétant cet éloge de
l’éminent professeur au sujet de la Philosophie médi¬
cale, n’est-ce pas aussi une louange que j’adresse moi-
même à l’histoire de la médecine, dont cette science
représente une partie essentielle, lorsqu’il s’agit d’exa¬
miner, d’étudier, d’approfondir et de réunir ensuite
par une scrupuleuse synthèse les diverses théories,
les divers systèmes, les différentes écoles qui ont
régné en médecine, pour porter plus tard un jugement
que nous ne puissions jamais dénier ?
Les noms de Daremberg, d’Andral, de Lorain et de
Laboulbène sont venus tout à l’heure sous notre
plume,et nous avons eu le plaisir de les citer avec hon¬
neur. Il serait pourtant injuste de croire que ces vail¬
lants champions de la science ont été les seuls à s’oc¬
cuper d’histoire de la médecine; leremarquable Traité
de Daniel Leclerc ‘ en France, ceux de Schulze* en Al¬
lemagne et de J. F’reind ® en Angleterre, l’histoire de
Renouard les mémorables écrits de Malgaigne ® et
de Bouchut % seront toujours pour les siècles futurs
1. Daniel Leclerc, Histoire de la médecine. Amsterdam, MDCCII ; Genève»
1696.
2. Schulze, Historia medieinœ, etc... Lipsiæ, 1728, in-4.
3. Preind, Histoire de la médecine de-puis Galien jusqu'au XVH siècle.
Traduction française, 1728.
4. Renouard, Histoire de la médecine depuis son origine jusqu'au XIX^
siècle. Paris, 1846.
6. Malgaigne, Lettres sur l'histoire de la ehirurgie, Gazette des hôpi¬
taux, 1842.
G. Bouchut, Histoire de la médecine et des doctrines médicales. Paris, 1864,
PRÉFACE.
XI
des monuments précieux. Ces illustrations médicales
ont été d’ailleurs généreusement suivies dans la voie
féconde qu’elles avaient tracée ; chacun a voulu porter
sa pierre à l’édifice, et la plupart de nos nosographes
comptent au nombre des historiens de la Médecine.
Mais ce n’est pas seulement avec la Philosophie
médicale que cette histoire a des rapports étroits, les
mêmes liaisons existent encore avec- l’Anatomie, la
Physiologie, la Thérapeutique, la Pathologie. Nous
sommes ici sur un terrain facile et où toute démons¬
tration serait superflue ; qu’il nous suffise donc de
rappeler que si, comme personne n’en doute, les di¬
vers progrès de ces sciences se sont effectués à tra¬
vers les âges, c’est à la tradition médicale, c’est aux
annales de la médecine que nous devons la connais¬
sance de leurs parties constitutives.
Puisqu’elle embrasse dans sa complexité toutes les
autres sciences médicales, combien son étendue doit-
elle être considérable ! Et c’est avec raison que l’émi¬
nent professeur chargé de son enseignement à la
Faculté de Paris, M. Laboulbène, disait naguère
« que la vie d’un homme ne suffirait pas à l’-appro-
fondir ».
En nous efforçant de montrer l’union qui existe en¬
tre l’histoire delà médecine et l’ensemble des connais¬
sances qui se rattachent à l’art de guérir, nous croyons
faire ressortir suffisamment Futilité de cette histoire.
Au reste, dès 1829, Littré, dont la compétence est si
connue en pareille matière, écrivait : « La science de
la médecine, si elle ne veut pas être rabaissée au rang
de métier, doit s’occuper de son histoire et soigner
les vieux monuments que les temps passés lui ont
légués». Que dire d’une personne qui, sachant qu’elle
XII
PRÉFACE.
descend d’un savant illustre, ne remonterait pas tous
les degrés qui la séparent du grand homme ? — Nous
la taxerions, sans nul doute, de coupable indifférence.
Et nous, médecins, qiii ne devons former qu’une
seule famille, et dont là noblesse scientifique trouve
quelque nouveau titre de gloire à chaque génération,
n’aurions-nous pas aussi le courage d’interroger notre
histoire propre, ne nous arrêterions-nous pas à cha¬
que étape, ignorerions-nous que si le xix® siècle a eu
son Laennec ^ et son Claude Bernard, le xviii® a été
illustré par des hommes tels que Stahl, Barthez,
l’immortel Bichat, et que le xvii® a vu surgir Harvey,
Willis, Sydenham, Boerhaave?'— « Vésale, Harvey,
Laennec méritent-ils moins l’immortalité que Galilée,
Képler ou Newton 2 ? » Voudrions-nous renoncer à ce
noble héritage, laisserions-nous éteindre cette race
divine?— Non, il n’en sera rien, et puisque l’Etat lui-
même,en créant dés chaires d’histoire de la médecine,
a reconnu son étude indispensable au médecin éclairé
et instruit, chacun en possédera au moins les pre¬
miers rudiments.
Notre entreprise est hérissée de difficultés nombreu¬
ses, et nous sommes loin de nous les dissimuler.
Après longue et mûre réflexion, nous croyons devoir
suivre l’ordre chronologique, à l’exemple de Daniel
Le Clerc, de Renouard, d’Andral lui-même, etc. Mal¬
gré les reproches adressés à cette méthode par plu¬
sieurs auteurs, et notamment par M. Bouchut, elle
nous a paru plus propre à faire saisir l’enchaînement
1. Quoique né en 1781, Laennec appartient plutôt au XIXe qu’au XVIII*
siècle, et M. Peter déclarait naguère que notre époque pourrait être appe¬
lée dans l’histoire équitable a siècle de Laennec ».
•i. Discours du D-- Poissac {Union médicale, 1853).
PRÉFACE.
xm
des faits et à aider le lecteur, en lui facilitant le sou¬
venir des événements qu’a vu éclater tel ou tel siècle.
Ceci ne nous oblige pas sans doute à nous occuper de
ceux « qui, grands de leur temps,ont été classésparla
postéritéau rang d’hommes secondaires; nonplus qu’à
mentionner une foule de faits stériles et inutiles à la
science ‘ ».
Nous nous efforcerons, au contraire, de ne fixer
l’attention que sur des hommes qui par leur notabi¬
lité ont éclairé de leurs reflets les siècles suivants ou
ont tout au moins exercé une influence capitale sur
l’époque où ils ont vécu. Sans rompre d’ailleurs sen¬
siblement avec les lois de la chronologie, nous anti¬
ciperons parfois sur la suite des temps, lorsqu’il s’a¬
gira d’exposer quelque innovation considérable, afin
de ne point en venir à des répétitions ennuyeuses pour
le lecteur et l’écrivain.
Quant à la classification, la plus simple nous a
paru la meilleure et nous distinguerons conséquem¬
ment dans l’histoire de la médecine sept grandes pério¬
des formant tout autant de livres subdivisés eux-mê¬
mes en plusieurs chapitres.
La première comprendra l’Histoire de la Médecine
depuis son origine jusqu à. llippocraite ;
Dans la seconde nous étudierons, l’Œuvre d’Hippo¬
craie et de ses successeurs jusqu à la. fondation de l’Ecole
d’Alexandrie;
. La troisième embrassera l’espace de temps qui s’est
écoulé de la fondation de l’Ecole d’Alexandrie à la
médecine arabe ;
1. Bouclmt, Histoire de la médecine et des doct. méd., 1864, page 4.
La quatrièiïiô s-étendra de ia médecine avs-be a la
Renaissance ;
La cinquième, de la Renaissance au XVIR siecle ;
La sixième, du XVIR au XIX^ siècle.
La septième enfin sera consacrée à l’étude de l’épo¬
que contemporaine.
J. DOUILLET.
Beziers {Hérault), juillet 1882.
TABLE DES MATIÈRES
iKTÊÔDucTtON par M. Je Professeur A. Laboulbèîte. ..... v
PSÉFACiS..
LIVRE PREMIER.
DEPUIS L’OEIGINB DE LA MÉDECINE JUSQU’A HIPPOCEATE.
Chapitee I. — Origine de la Médecine. . . ; . .
— II. — Médecine des Babyloniens, des Pecsea, . . • , . 3
— III. — Médecine des Egypties». . . B
— IV.— Médecine des Hébreux. 14
— V. —Médarfne des Indiens. . . .-. 24
— — Médecine des Chinois.' 30
— VII. — Médecine des Gaulois. . .. 39
~ VIII. — Médecine des Grecs avant Hippocrate. .... 42
LIVRE SECOND.
ŒUVRE D’HIPPOCEATE ET DE SES SUCCESSEURS JUSQU’A LA FONDATION
DE L’ÉCOLE D’ALEXANDRIE.
Chapitre I. — Hippocrate ; sa vie et ses commentateurs. ... 60
~ II. — Dignité et moralité professionnelles. 68
— III. — Anatomie et Physiologie. 74
— IV. — Pathologie et Thérapeutique. 77
— V. — Chirurgie et Obstétrique.. 84
— VI. — Théories Hippocratiques.... 92
— VII. — Successeurs d’Hippocrate. — Platon et Aristote. . . 98
LIVRE TROISIÈME.
DE LA FONDATION DE L’ÉCOLE D’ALEXANDRIE
A LA MÉDECINE ARABE.
Chapitre I. — L’Ecole d’Alexandrie. Hérophile et Erasistrate. Ap¬
parition des systèmes en médecine.IO3
— II* — Galien; sa philosophie; sa morale. ... . . , 117
III* Anatomie et Physiologie Galéniques.124
IV. — Pathologie et Thérapeutique de Galien.132
~ ~ Onbase, Aétius, Alexandre de Tralles, Paul d’Egine. 139
XVI
TABLE DES MATIÈRES.
LIVEE QUATRIÈME.
DE LA MÉDECINE ARABE A LA EENAISSANCB.
Chapitre I. — La Médecine Arabe.146 i
_ II. — L’Ecole de Salerne..• . . . 162 i
— III — Coup d’œil général sur le xiil* et le xiv siècles. . igg ^
LIVRE CINQUIÈME.
DE LA RENAISSANCE AU XVII* SIÈCLE.
Chapitre I. — Les Réformateurs du xv* et du xvi" siècles. . . 167
_ II. — Rivalité des médecins , chirurgiens et barbiers. i
A. Paré..184 ;
— III. — Paracelse et son système..196
LIVRE SIXIÈME.
DU XVII® AU XIX« SIÈCLE.
Chapitre 1. — Généralités sur le xvii® et le xviil® siècles. . . . 203 i
— II. — Anatomie et Physiologie., . . . 208 ^
^ III. — Anatomie Pathologique.. . ' 2B0 j
— IV. — Sôlidisme. .. . 234 ■;
— V. — Humorisme... 264 ^
— VI.— Animisme, Vitalisme.. . 277 1
— VII. — Etudes cliniques et nosographiques durant le xvii* :
et le xvili® siècles. ... 296 i
— VIII. — Chirurgie et accouchements, ........ 307 1
LIVRE SEPTIÈME. i
LA MÉDECINE CONTEMPORAINE. ?
Chapitre I. — Anatomie et Physiologie, ... ..... 318 ;
— IL — Chimie. 332 :
— III. — Pathologie et Thérapeutique. 335 ‘
— IV. — HomœopathTe. 343
— V. — Hygiène... . 344 i
— VI. — Médecine légale. .. 346
— VII. — Histoire de la Médecine. ......... 348 ,
— VIII. — Chirurgie. 349 J
— IX. — Obstétrique. 363
— X. — Sociétés savantes. .. 366 ;
LIVRE PREMIER
DEPUIS L’ORIGINE DE LA MÉDECINE
JUSQU’A HIPPOCRATE.
Origine de la Médecine. — Médecine des Babyloniens , des
Perses. — Médecine des Egyptiens. — Médecine des Hébreux.
— Médecine des Indiens. — Médecine des Chinois. — Médecine
des Gaulois. — Médecine des Grecs avant Hippocrate.
CHAPITRE I
ORIGINE DE LA MÉDECINE.
La médecine est aussi ancienne que le genre humain
lui-même; elle a pour base l’instinct de conservation.
Les premiers hommes se sentant malades durent natu¬
rellement chercher à se soulager ; c’est à eux que remonte
l’origine de notre histoire ; ils furent les premiers méde¬
cins. « Il est une médecine populaire, dit Bordeu et
née, pour ainsi dire, avec les hommes : ils l’ont toujours
portée partout, et partout cultivée avec un soin égal ; la
nécessité la leur a dictée, comme elle leur apprit à se pré¬
parer divers aliments et diverses boissons. » Le besoin de
remédier à ses souffrances étant une des premières néces-
1. Théophile Bordeu, BeeltercTies sur Vhistoire de la médecine.
BOUILLET. 1
ORIGINE DE LA MÉDECINE.
2
sités de l’homme, la médecine, suivant Houdarti, naquit
du sein même de nos infirmités et fut, par cette raison,
une des premières conquêtes de l’esprit humain.
Mais, comme celui de beaucoup d’histoires, son berceau
se perd dans la nuit des temps fabuleux, et chez les païens
les noms des créateurs de notre art ont été consacrés par
des apothéoses. Ils ne pouvaient se figurer, nous dit Quin-
tilien% que le génie de l’homme, ait pu inventer la mé¬
decine, et Cicéron lui-même s'exprime en ces termes :
« Deorum immortalium inventioni consecrata est ars me-
dica ® ». Pline ne nous enseigne-t-il pas, d’ailleurs, qu’on
rendit à Hippocrate les mêmes honneurs qu’à Hercule, et
le vieillard de Cos n’a-t-il pas été convaincu de l’origine
mystérieuse et en quelque sorte divine de notre art ? —
« Ceux qui ont trouvé les premiers la manière de guérir
les maladies, écrivit-il ont jugé que c’était un genre
de connaissances qui méritait que l’on en attribuât l’in¬
vention à Dieu ; ce qui est, ajoute-t-il, le sentiment com¬
mun. » — Enfin^ les docteurs juifs, se basant sur le récit
de la Genèse, crurent que le Seigneur, après avoir appelé
tous les animaux devant Adam pour leur donner des noms,
avait inculqué au premier homme la notion de leurs qua¬
lités et celle de toutes les créatures.
Mais ne nous arrêtons pas plus longtemps à des données
aussi incertaines ; il y a eu avant tout une médecine ins¬
tinctive ; le premier homme, nous l’avons dit, a été le pre¬
mier médecin, et la médecine est née en même temps que
la maladie. « Les grossières mais judicieuses indications
1. Houdart, Etudes Mstorigues et critiques sur la vie et la doctrine
d Mippoorate et sur l'état de là médecine avant lui. Paris, 1840.
2. Credebant eam vix bumanis potiiisse ingeniis inveniri.
3. Gicero, Liber 3. — Et ailleurs Marcello') : a Homines ad
deos nullâ re propius accedunt quam salutem bominibus dando ».
4. JDe priscâ medicinâ.
MÉDECEŒ DES BABTLO>TE5^S, DES PERSES. 3
du bon sens vulgaire^ dit Aug, Comte, sont le véritable
point de départ éternel de toute sage spéculation scienti¬
fique, »
D’une simplicité toute empirique dès son origine, la
médecine ne s’est imprégnée que peu à peu, dans sa mar¬
elle progressive à travers les siècles, de ce caractère scien¬
tifique qu’elle possède si éminemment aujourd’hui, et qui
la dirige si sûrement dans la voie du progrès.
CHAPITRE II
MÉDECINE DES BABYLONIENS, DES PERSES.
Les Babyloniens passent pour avoir eu des connaissan¬
ces mathématiques et astronomiques assez complètes,
Diodore de Sicile rapporte qu’ils plaçaient à la tête de leurs
dieux le Soleil et la Lune ; l’importance qu’ils accordèrent
à l’inspection sidérale nous rend compte de ce fait.
Le même auteur nous dit ^ « Les Chaldéens sont les
plus anciens des Babyloniens ; ils forment dans l’Etat une
classe semblable à celle des prêtres en Egypte. Institués
pour exercer le culte des dieux, ils passent toute leur vie
à méditer des questions philosophiques, et se. sont acquis
une grande répj^tion dans l’astrologie. Ils se livrent à la
science divinatoire et font des prédictions sur l’avenir ; ils
essayent de détourner le mal et de procurer le bien, soit
par des purifications, soit par des sacrifices ou par des en¬
chantements. Ils sont versés dans l’art de prédire l’avenir
par le vol des oiseaux ; ils expliquent les songes et les
1. Diodare de Sicile, Livre II, ch. xxix.
4 ORIGINE DE LA MÉDECINE.
prodiges. Expérimentés dans l’inspection des entrailles des !
victimes, ils passent pour saisir exactement la vérité... La
philosophie des Chaldéens est une tradition de famille ; le ^
fils qui en hérite de son père est exempté de toute charge |
publique. Ayant pour précepteurs leurs parents, ils ont le {
double avantage d’apprendre toutes ces connaissances
sans réserve et d’ajouter plus de foi aux paroles de leurs
maîtres. Habitués à l’étude dès leur enfance, ils font de ;
grands progrès dans l’astrologie, soit à cause de la facilité )
avec laquelle on apprend dans cet âge, soit parce que leur :
instruction dure plus longtemps. »
Si nous en croyons Hérodote « les Babyloniens trans- !
portent les malades à la place publique ; chacun d’eux |
s’en approche, et s’il a eu la même maladie ou s’il a vu
quelqu’un qui l’ait eue, il aide le malade de ses conseils et ^
l’exhorte à faire ce qu’il a fait lui-même ou'ce qu’ila vu faire '|
à d’autres pour se tirer d’une semblable maladie.il n’est |
point permis de passer auprès d’un malade sans lui deman- |
der quel est son mal ® ». • |
La médecine chez les Babyloniens était donc entre les |
mains des prêtres ® ; ces derniers n’en monopolisèrent
cependant pas absolument l’exercice, et chacun put être ]
1. Hérodote, Livre I, ch. gxcvii. ]
2. <ï II faudrait de même, dit à ce propos Plutarque, découvrir à tout le 4
monde les maux de la vie et les passions de l’âme, afin que chacun, après ;
les avoir attentivement examinés, pût nous dire : Vous êtes sujet à la colère, ^
évitez ce qui vous y conduit; l’envie vous tourmente, usez de tel remède ; j
vous êtes amoureux, je l’ai été autrefois, mais je m’en suis corrigé. Pour ï
ceux qui nient leurs vices, qui les cachent ou les déguisent, ils ne font que ’
s y plonger de plus en plus. » (Plutarque. Œuvres, traduites du grec par
Eicard. Tome v, page 276.) — Pitton de Tournefort retrouva en Grèce cette, (
pratique d’exposition des malades, lorsqu’il y fut envoyé, en-1700, par
Louis XIY.
3. A croire Hérodote, les Babyloniens eurent une loi qui forçait chaque
femme à aller une fois dans sa vie au temple de Vénus et à s’y livrer à un
étranger. (1, cxcix.)
MÉDECINE DES BABYLONIENS, DES PERSES. O
appelé, un moment ou l’autre, à fournir les conseils que lui
dicta sa propre expérience.
Nons sommes encore redevables au père de l’iiistoire de
curieux détails concernant la médecine des Perses :
« Un citoyen infecté de la lèpre proprement dite, nous
dit-il ou de l’espèce de lèpre appelée Lewce®, ne peut
entrer dans la ville, ni avoir aucune communication avec
le reste des Perses; c’est, selon eux, une preuve qu’il a
péché contre le soleil. Tout étranger attaqué de ces ma¬
ladies est chassé du pays ; et, par la même raison, ils n’y
veulent point souffrir de pigeons blancs. Ils n’urinent ni
ne crachent dans les rivières ; ils ne s’y lavent pas même
les mains, et ne permettent pas que personne y fasse rien
de semblable ; car ilsrendent unculte aux fleuves...
<£ Les Perses se portent avec ardeur aux plaisirs de tout
genre dont ils entendent parler, rapporte ailleurs Hérodote,
et ils ont emprunté des Grecs l’amour des garçons. Ils
épousent chacun plusieurs jeunes vierges, mais ils ont
encore un plus grand nombre de concubines. »
L’histoire que nous a laissée de ce peuple Ctésias le
Cnidien ^ est plutôt un amas de faits qu’un recueil inté¬
ressant et instructif ; signalons aussi pour mémoire les
documents légués par Pline l’Ancien * sur les cures mer¬
veilleuses attribuées aux mages.
Lareligion persane est, au reste, tout entière inspirée des
livres sacrés de l’Inde ; les Dews jouissent de la plus grande
considération, et on attache un grand prix à se les rendre
1. Hérodote, Livre I, ch. cxxxviii.
2. Aristote déclare la Leucé plus fréquente cliez l’homme que chez la
femme ou l’enfant ; Galien l’attribue à l’afflux d’un sang pituiteux et glu-
tineux dans une partie, afflux de sang qui rend la chair semblable à celle
des crabes ou des huîtres. On pourrait peut-être considérer la Leucé comme
la première période de l’Elephantiasis des Grecs.
3. Ctésias, de Perse (Extraits donnés par Photius).
4. Pline l’Ancien, Kist. natwrelle.
6 ORIGINE DE LA MÉDECINE. #
favorables ; de là des prières sans fin, des cérémonies bi- |
zarres. Durant longues années, les sacrifices ne s’offrirent 1
point dans les temples, mais dans des endroits solitaires f
ou sur des montagnes élevées. Le soleil, la lune, la terre I
et les vents furent honorés comme des divinités, et plus |
tard à leur culte se joignit celui de Vénus sous le nom de t
Mitra L |
Il existait chez les Perses une sorte de taxe médicale i
intéressante à connaître : un prêtre avait droit aux soins^ •
du médecin pour une bénédiction, tandis qu’un chef de !
province devait pour lui un attelage de quatre bœufs et j
pour sa femme un chameau 2, ;
Le Zend-Avesta ® nous dévoile encore une singulière î
coutume : si le flux menstruel se prolongeait au delà de ';
neuf jours, on rouait de coups la patiente pour chasser le . ?
démon qui entretenait chez elle cet état anormal. .
Notons enfin le fréquent usage que faisait ce peuple d’une i
plante appelée le Hom ; il la croyait propre à guérir les
maladies, à éloigner la mort,et à rendre ses prières et ses
sacrifices plus agréables aux dieux qu’il voulait conjurer.
CHAPITRE III j
MÉDECINE DES EGYPTIENS. |
A
L antiquité de la médecine en Egypte repose sur des - ]
documents assez autorisés, et il est écrit dans la Genèse ;
1 . Les Assyriens l’appellent iUyZto,/, les Arabes Alitta.
2. Extrait du Vendidad, partie du Zend-Avesta.
3. Livre écrit par Zoroastre, sous la dictée d’Ormudz.
MÉDECINE DES ÉGYPTIENS. 7
<c que Joseph ordonna aux médecins d’embaumer le corps
de son père Jacob * ».
« Les Egyptiens, dit Bossuet étaient grands obser¬
vateurs de la nature qui^ dans un air si serein et sous un
soleil si ardent, était forte et féconde parmi eux. "C’est aussi
ce qui leur a fait inventer ou perfectionner la médecine. »
Mais leur doctrine toute théurgique ne nous paraît au¬
cunement avoir revêlu le noble caractère que nous lui re¬
connaîtrons chez les Grecs, et les prêtres ne se livraient
g-uère qu’à de superstitieuses pratiques, où il serait difficile
de découvrir quelque côté véritablement scientifique.
Ils considéraient Thoth (Hermès) comme l’auteur de la
médecine,et Clément d’Alexandrie nous affirme que Moïse
a été instruit dans cet art au pays des Pharaons Le
même auteur ajoute que le fameux Hermès composa 42
livres saints, et que les six derniers d’entre eux concernent
notre profession ; ils traitaient spécialement de la struc¬
ture du corps humain en général, de celle des yeux, des
instruments nécessaires pour les opérations chirurgicale^
des maladies des femmes et des accidents que ces maladies
sont susceptibles de provoquer. Malheureusement Clément
d’Alexandrie est à peu près le seul à nous parler de ces
écrits ; Sprengel considère cette encyclopédie comme apo¬
cryphe, et d’autres auteurs l’attribuent aux prêtres égyp¬
tiens.
Ceux-ci, naturellement nombreux dans une nation où,
comme on l’a si bien dit, « tout était dieu », jouirent des
plus grands privilèges. Ils formaient un corps à part dans
l’Etat, et pour soutenir la dignité de leur ministère, on leur
avait donné le tiers des revenus du pays. Le sacerdoce
1. Genèse, cli. L.
2. Bossuet, Discours sur VMst. universelle.
3. Eruditus est Moyses omni sapientiâ Ægyptioraîii. (^Aetor, 7, 22.)
8 ORIGINE DE LA MÉDECINE.
était en outre héréditaire, et les embaumeurs * formaient
une catégorie à part dans la caste sacerdotale.
« Chacun sait combien curieusement les Egyptiens
conservaient les corps morts, dit encore l’Evêque de Meaux
dans son Discours sur l’histoire universelle. Ainsi leur
reconnaissance envers leurs parents était immortelle : les
enfants, en voyant les corps de leurs ancêtres, se sou¬
venaient de leurs vertus, que le public avait recon¬
nues, et s’excitaient à aimer les lois qulls leur avaient
laissées. »
Les embaumements furent fort en honneur, et l’idée pri¬
mitive semble en avoir été suggérée à ce peuple par des
1. Voici, tel que nous le transmet Diodore de Sicile, le récit des embaume¬
ments en Egypte :
« Ceux qui sont chargés du soin des funérailles appartiennent à une pro-
a fession qui se transmet de père en fils. Us présentent aux parents des
â morts une note écrite de chacun des modes d’embaumement et leur de-
« mandent de désigner celui qui leur convient. Les conventions arrêtées, ils
(£ reçoivent le corps et le remettent à ceux qui président à ces sortes d’o-
(i pérations. Le premier est celui qui s’appelle le Grammate (scribe) : il
« circonscrit dans le flanc gauche du cadavre couché par terre l’incision
« qu’il faut pratiquer. Ensuite vient le Paraschiste (inciseur) qui, tenant à
<£ la main une pierre éthiopienne, fait l’incision de la grandeur, détèrminée.
a Cela fait, il se sauve en toute hâte, poursuivi par les assistants qui lui
a lancent des pierres et profèrent des imprécations, comme pour attirer sur
cc lui la vengeance de ce crime. Les embaumeurs s’étant ensuite réunis
(ï autour du corps, l’un d’eux introduit par l’ouverture de l’incision prati-
a: quée la main dans l’intérieur. Il en extrait tout ce qui s’y trouve, à l’ex-
(£ ception des reins et du cœur ; un autre nettoie les viscères en les lavant
cc avec du vin de palmier et des essences. Enfin, pendant plus de trente
<ï jours, ils traitent ce corps, d’abord par de l’huile de cèdre et d’autres ma-
(c tières de ce genre, puis par la myrrhe, le cinnamomum, et d’autres essen¬
ce ces odoriférantes propres à la conservation. Ils rendent ainsi le cadavre
cç dans un état d’intégrité si parfait que les poils des sourcils et des cils res-
cc tent intacts, et que l’aspect du corps est si peu changé qu’il est facile de
ce reconnaître la figure de la personne... » (Diod. de Sic. Livre I, ch. xci.)
Hérodote nous a laissé des embaumements une description no»i moins
complète; elle se rappoche en tout point delà précédente :
<£ D’abord ils tirent la cervelle par les narines en partie avec un instru-
« ment en .fer recourbé, en partie par le moyen de drogues qu’ils introdui-
« sent dans la tête; üsfont ensuite une indsion dans le flanc avec une
MÉDECEN'E DES É&TPTIE?fS. 9
motifs religieux ; il nous paraîtrait aujourdTiui étrange de
les voir faire partie intégrante de notre profession.
« L’art des embaumements, écrit Dezeimeris si per¬
fectionné chez les anciens Egyptiens, ne prouve en aucune
manière qu’ils eussent des notions raisonnées sur l’organi¬
sation animale. Bien plus^ lorsqu’on «examine dans tous
ses détails cette pratique à la fois hygiénique et religieuse,
on y voit la preuve d’une ignorance absolue des procédés
anatomiques. D’ailleurs, la vénération que ces peuples
avaient pour les morts leur eût fait regarder comme une
profanation toute espèce d’investigation sur le cadavre.
« pierre d’BtHopie tranchante, üs tirent les intestins par cette ouverture,
<£ les nettoient et les passent au vin de palmier ; ils les passent encore dans
« des aromates broyés ; ensuite ils remplissent le ventre de myrrhe pure
a broyée, de cannelle et d’autres parfums, l’encens excepté ; puis ils le
(c recousent. Lorsque cela est fini,, ils salent le corps enle couvrant de natrum
« et le laissent pendant soixante-dix jours. 11 n’e.st point permis de le
« laisser séjourner plus longtemps dans le sel; les soixante-dix jours
d écoulés, ils le lavent et l’enveloppent entièrement de bandes de toile de
« coton enduites de commi dont les Egyptiens se servent habituellement
a comme de colle... Ceux qui veulent éviter la dépense choisissent cette
d autre sorte. On remplit des seringues d’une liqueur onctueuse qu’on a
d tirée du cèdre ; on en injecte le ventre du mort sans y faire aucune inci-
d sion et sans en tirer les intestins. Quand on a introduit cette liqueur par
d le fondement, on le bouche pour empêcher la liqueur injectée de sortir ;
d emsuite on sale le corps pendant le temps prescrit. Le dernier jour, on fait
d sortir du ventre la liqueur injectée ; elle a tant de force qu’elle dissout
d le ventricule et les entrailles et les entraîne avec elle. Le natrum conserve
d les chairs, et il ne reste du corps que la peau et les os... La troisième espèce
d d’embaumements n’est que pour les plus pauvres. On injecte le corps avec la
d liqueur nommée surmaia ; on met le corps dans le natrum pendant soi-
d xante-dix jours et on le rend ensuite à ceux qui l’ont apporté... Quant aux
<ï femmes de qualité, lorsqu’elles sont mortes, on ne les confie pas sur-le-champ
d aux embaumeurs, non plus que celles qui sont belles et qui ont été en grande
d considération, mais seulement trois ou quatre jours après la mort. On
d prend cette précaution de peur que les embaumeurs n’abusent du corps
d qu’on leur confie. On rapporte qu’on en prit un sur le fait avec une femme
<£ morte récemment, et cela sur l’accusation d’un de ses camarades. » (Héro¬
dote. Livre II, ch. Lxxxvi, Lxxxvii, Lxxxviii, lsxxix.)
1 Dezeimeris, Dict. hvst. de la inédeeine anoienne, et moderne. Tome I,
art. Anatomie.
10
ORIGINE DE LA MÉDECINE.
Il y eut en Egypte des spécialités médicales, et elles s’y
soutinrent même avec un exclusivisme remarquable, ainsi
que nous l’enseigne Hérodote : « La médecine est si sage
ment distribuée qu’un médecin ne se mêle que d’une seule
espèce de maladies et non de plusieurs. Tout y est plein
de médecins. Les uns sont pour les yeux, les autres pour
la tête ; ceux-là pour les maux de ventre et les parties voi¬
sines ; d'autres enfin pour les maladies internes. »
Le nombre des médecins s’explique- assez aisément par
celui des prêtres que renfermait l’Egypte ; la médecine
était presque exclusivement exercée par eux \ et on pro¬
cédait, paraît-il, d’une façon bizarre pour régler les hono¬
raires de ces pastophores : la personne guérie était rasée,
ses cheveux placés sur une balance, et il fallait égaliser leur
poids avec l’argent qui constituait la rémunération
Diodore de Sicile nous apprend que les malades étaient
soignés gratis pendant la guerre et dans les voyages
Les prêtres, selon Hérodote, ne passaient pas trois jours
sans se raser le corps, pour prévenir la vermine et les
corpuscules empestés qui pouvaient s’exhaler des malades
qu’ils approchaient ; ils étaient vêtus, dans les fonctions de
leur ministère, d’une toile fine et blanche.
Relativement à l’anatomie , Eusèbe * nous cite un
écrivain égyptien qui attribuait plusieurs traités au roi
Athotis * ; or, d’après la chronologie du pays, Athotis
1. Les historiens grecs nous apprennent qu’il y avait aussi quelques
médecins laïques;
2. Cet argent devait être employé à l’entretien du culte.
3. In expeditione bellica, aut extra patriæ fines peregrinatione, absque
mercede curantur (Diod.).
4. Si Eusèbe eût été d’accord avec Jules l’Africain pour la durée des dy¬
nasties, le royaume d’Egypte, d’après le calcul hébraïque qu’il adopta,
aurait commencé 401 ans avant la création du monde.
5. De Athotis, Thosarthri et antiquissimortim Ægyptorum. anatomiâ
fahulosâ. Helmstadü, 1739.
MÉDECINE DES ÉGYPTIENS. H
aurait vécu longtemps avant la création d’Adam, à une de
ces époques où la mythologie engendre un si ténébreux
chaos que l’œil humain ne saurait y pénétrer. Malgré la
fausseté probable de cette date, sachons que l’anatomie
fut assez anciennement étudiée en Egypte, mais qu’elle
n’y fit aucun progrès.
D’après Diogène Laërce, on considérait les animaux
comme formés de quatre éléments. Le corps de l’homme
était envisagé lui-même comme composé de trente-six
parties vouées à un nombre égal de dieux, auteurs de
la santé et de la maladie. De là de superstitieuses pra¬
tiques de la part’ des Egyptiens envers ces dieux ou ces
génies.
De nouvelles trouvailles archéologiques ont inspiré à
M. le docteur Brugsch un savant article \ qui vient
encore corroborer l’insuffisance des connaissances anato¬
miques de ce peuple.
La pathologie découle elle-même d’une sorte de théo¬
cratie mystique. Suivant quelques auteurs néanmoins, les
prêtres, éclairés par la vue intérieure des cadavres qu’ils
étaient obligés d’ouvrir pour les embaumer, accordèrent
une certaine importance à la qualité et à la quantité des
aliments comme causes des affections qu’ils observèrent,
et ce serait ainsi qu’ils auraient été portés à conseiller
l’usage des vomitifs, des purgatifs , des clystères ®...
« Après les Lybiens , dit Hérodote il n’y a point
1. Brugsch, Véber die medizinisehen Kenntnisse der alten Aegypter, etc.,
{Allgemeine IdonatssoTir, f. Wissenseh,. und Literat, 1853.)
Voy. aussi : Uhlemaim, Thoth oder die Wissenseh. der alten Aegypter^
naeh, etc. Gœttingen, 1855.
2. Si rdn en croit Pline et Elien, l’usage des clystères vint aux Egyp¬
tiens de ribis et de la Cigogne, qui introduisent leur bec dans l’anus et
insinuent dans l’intestin un liquide destiné à le lubrifier.
3. Hérodote, Livre H, cb. lxxvii.
ORIGINE DE LA MÉDECINE.
12
d’hommes si sains et d’un meilleur tempérament que les
Egyptiens ; je crois, ajoute-t-il, qu’il faut attribuer cet
avantage aux saisons qui ne varient point dans ce pays. »
Et ailleurs Ue même auteur enseigne , que les Phéniciens
et les Tyriens de la Palestine avouoht eux-mêmes avoir
appris la circoncision des Egyptiens. Quoi qu’il en soit, cette
pratique ne fut jamais érigée en règle générale : les prê¬
tres, géomètres, astronomes et savants y furent seuls
astreints.
Aristote fait mention d’une antique loi défendant aux
médecins de remuer les humeurs avant le quatrième jour
d’une maladie, à moins qu’ils ne voulussent le faire à leurs
risques et périls. « In Ægypto post diem quartum movere
non licet medicis : quod si ante tempus facere conentur,
suo periculo faciunt. » Ce précepte faisait probablement
partie du code médical désigné par Diodore sous le nom
de Livre sacré, et ce code est sans doute celui que Clément
d’Alexandrie attribue à Hermès, et sur lequel devaient se
régler les pastophores dans l’exercice de la médecine ; s’ils
s’en écartaient et ne guérissaient point leurs malades, ils
étaient punis de mort.
Deux genres d’affections prédominaient au pays des
Pharaons : les maux d’yeux et les maladies de peau
Enfin le fameux papyrus découvert par le docteur Ebers
renferme encore des notions sur les maladies des femmes.
En résumé, doncla médecine était à son enfance ; confiée
aux prêtres qui l’entouraient du mysticisme le plus secret
et le plus ténébreux, elle se transmettait par eux à leurs
descendants, obligés d’en dévoiler eux-mêmes les arcanes
à leurs successeurs.
1., Hérodote, Livre H. ch. civ.
2. La chaleur du climat nous explique la prédisposition qu’eurent pour
elles les Egyptiens.
MÉDECINE DES ÉGYPTIENS.
13
Les notions anatomiques des Egyptiens furent, nous
l’avons vu, fort obscures et très restreintes.
Leurs connaissances pathologiques paraissent êtrele fruit
d'un certain degré d’observation, mais la grossière magie
et l’immixtion de Tastrologie en médecine, auxquelles
vinrent se surajouter plus tard les incantations et les char¬
mes, tendirent à ruiner de plus en plus ces notions primi¬
tives, et c^est bien le cas de répéter ici une parole célèbre
de Zimmermann : L’esprit d’observation souffre énormé¬
ment de la superstition en fait de physique et de mé¬
decine.
La thérapeutique fut surtout préventive et hygiénique.
C’est ainsi que les médecins préconisèrent la frugalité des
repas, l’abstention de certains aliments et de certaines
boissons (abstention un peu forcée peut-être en ce qui con¬
cernait le vin, puisqu’on n’en récoltait que fort peu en
Egypte S les lavements fréquents), etc.
Ils eurent cependant quelques notions de matière mé¬
dicale : la Mercuriale leur était connue, et ils l’employèrent
comme de nos jours. Il en fut de même de l’Ellébore, dont
ils firent un fréquent usage contre la folie. Les Egyptiens
possédaient en outre un médicament dans lequel ils paru¬
rent avoir une généreuse confiance, et que Diodore de
Sicile a dénommé « l’antidote de la colère et du chagrin ».
On a longuement discuté sur la nature de ce remède, et un
auteur peu connu, Olaus Borrichius, pense qu’il ne fut
autre chose qu’un mélange d’opium et de stramoine. Le
vin de palmier, le vinaigre, le lait de femme, les produits
des excrétions animales jouirent également de la plus
grande faveur. Pas plus d’ailleurs en thérapeutique qu’en
1- Les prêtres, qui auraient dû prêcher par l’exemple, buvaient de grandes
quantités de vin que leur fournissait l’Etat. Ils emportaient en outre des
autels du bœuf et des oies (Hérodote).
14 ORIGINE DE LA MÉDECINE.
pathologie, la superstition ne fit défaut ; l’assistance divine
était envisagée comme une condition essentielle au traite¬
ment. Des prières devaient donc être faites pendant la
préparation du médicament, et le malade en récitait lui-
même en prenant ses remèdes. « De même que chaque
partie du corps, chaque plante était gouvernée par un
corps céleste ; le siège d’une maladie étant connu, il suffi¬
sait de chercher la plante corrélative soumise à la même
influence ».
Contrairement enfin à l’opinion de Sprengel, renouvelée
par Littré, Champollion a fait voir que les exercices gym¬
nastiques furent fort en honneur dans l’ancienne Egypte ;
il les a représentés en plus de deux cents tableaux, où sont
retracées les diverses attitudes des lutteurs ^.
Mystérieux sanctuaire de la civilisation antique, l’Egypte
nous offre le type le plus parfait d’une médecine surchar¬
gée de dogmes et de pratiques qui ont entravé chez elle le
progrès véritable.
CHAPITRE lY
MÉDECINE DES HÉBREUX.
La Bible et le Thalmud ^ offrent au médecin historio¬
graphe deux sources fécondes où il puisera assurément
des renseignements utiles, en ce qui concerne la médecine
hébraïque. Nous recourrons à l’une et à l’autre, puissam-
1. Villeneuve, Hissai sw VMstoire. pldlosopMque de la médecine dans
l’antiquité. Thèse de Paris ("1865).
2. Champollion, 6= lettre, page 80.
3. Sorte de codecivü et religieux qui complète la Bible. On distingue le
Thalmud de Jérusalem, achevé dans le iv^ siècle, »tle Thalmud de JBabylone,
MÉDECINE DES HEBREUX.
15
ment aidé dans nos investigations par les savantes études
du docteur Rabbinowicz dont les patientes recherches
ont projeté un jour nouveau sur les connaissances médi¬
cales des Thalmudistes *.
On lit dans la Genèse :
« L'enfant de huit jours sera circoncis parmi
vous. Dans la suite de toutes les générations, tous les en¬
fants mâles, tant les esclaves qui seront nés dans votre
maison que tous ceux que vous aurez achetés et qui ne
seront point de votre race, seront circoncis 3. »
Cette pratique de la circoncision, sur laquelle l’Écriture
revient si souvent, paraît avoir été pour la première fois
mise en usage par le patriarche Abraham qui, après s’être
circoncis lui-même , malgré sa vieillesse , opéra de la
même façon son fils Ismaël, âgé de treize ans et ses es¬
claves. Elle fut chez les Juifs un précepte rigoureux en
même temps qu’une marque distinctive, par laquelle le
peuple de Dieu fut séparé des nations infidèles, appelées
par opposition les incirconcis.
Nous ne connaissons guère d’autres détails sur la mé¬
thode usitée parmi les Hébreux en cette circonstance,
sinon que la circoncision exige trois opérations distinctes :
rédigé aa Ce dernier, le seul dont il s’agisse ici, a été publié pour la
première fois par Bdmberg, Venise, 1 510 ,12 fol. in-fol., et réimprimé à Ams¬
terdam en 1744, et à Paris, 1852 et suiv. Il a été traduit en français par
l’abbé Cbiarini, 1831.
1. Israël Michel Eabbino\yicz, La Médecine du Tlialmnâ, ou tous les passa¬
ges concernant la médecine extraits des 21 Traités du Thalmudde Bahylone,
1880.
2. Ces pieux docteurs ne se contentèrent pas, pour éclaircir leurs doutes,
de consulter la tradition et l’expérience, ils se livrèrent encore à des dissec¬
tions de cadavres humains, et même à des vivisections sur les animaux.
3. Genèse, ch. xvii, v. 12.
4. En souvenir d’Ismaël, dont ils se considèrent comme les descendants,
les disciples de Mahomet renvoient ce baptême à la treizième année.
10 ORIGINE DE LA MÉDECINE.
la première consiste à couper le prépuce ; la seconde, à en
déchirer le reste^ de manière à bien découvrir le gland ; la
troisième enfin, à sucer le sang. Cette dernière partie sem¬
bla toujours indispensable aux docteurs du Thalmud, et
RabPapa s’exprime en ces termes ;
« Si l’oumen (l’homme chargé des circoncisions) ne
suce pas le sang, il expose Tenfant au danger de la mort,
11 faut donc le révoquer de ses fonctions h »
La loi mosaïque ne fournit aucune prescription sur le
mode opératoire et sur la qualité des ministres. Se servit-
on, oui ounon, d’instruments métalliques ? la question reste
fort obscure à élucider. Toujours est-il que les fidèles,
sans aucune distinction de condition oude sexe, furent au¬
torisés à pratiquer la circoncision sur leurs enfants. ,
L’exemple de Séphora l’atteste d’ailleurs suffisamment :
« Séphora prit aussitôt une pierre très aiguë et circon¬
cit la chair de son fils ; et touchant les pieds (de Moïse),
elle lui dit : Tous m’êtes un époux de sang »
C’est encore de couteaux de pierre que se servit Josué
pour opérer dans le désert les Israélites :
« En ce temps-là, le Seigneur dit à Josué : Faites-vous
des couteaux de pierre et circoncisez une seconde fois les
enfants d’Israël ®. »
Les Hébreux reconnurent la nécessité de garder le re¬
pos après avoir été circoncis^ et les suites de l’opération
furent même de leur part l’objet d’une observation des
plus attentives :
« Après qu’ils eurent tous été circoncis, ils demeurè-
1. Traité SchaVbath, fol. 133. — Sur l’avis du corps médical, le consistoire
de Paris supprima la succion en France dès 1843. Cette pratique offrait en
effet le grave inconvénient de pouvoir transmettre la syphilis.
2. Uxode, ch. iv, v. 25.
3. JôsuR, ch. V, V. 2.
MÉDFXINE DES HÉBREUX. 17
rentau même Jieusans décamper jusqu’à ce qu’ils fussent
guéris^. 3)
« Mais le troisième jour d’après, lorsque la douleur des
plaies de la circoncision est plus violente »
Le Lévitique renferme de précieux enseignements tou¬
chant les affections exanthématiques, si nombreuses parmi
le peuple Israélite, et le traité NegaïmAn Thalmud se rap¬
porte aux lois mosaïques concernant la lèpre. Le législa¬
teur hébreu désigne sous ce nom la plupart des maladies
cutanées; néanmoins, d’après la description qu’il nous en a
laissée, on pourrait peut-être croire que c’est à la lèpre
blanche de nos jours qu’il fait le plus souvent allusion.
Le chapitre XIII pourrait être cité en entier pour les ren¬
seignements qu’il nous donne sur les marques propres à
faire reconnaître la lèpre des hommes et sur les cérémo¬
nies purificatoires qu’elle' nécessite.
« L’homme dans la peau ou dans la chair duquel il se
sera formé une diversité de couleur, ou une pustule, ou
quelque chose de luisant qui paraisse la lèpre, sera amené
au prêtre Aaron ou à quelqu’un de ses fils.
(c Et s’il voit que la lèpre paraisse sur la peau, que le poil
ait changé de couleur et soit devenu blanc®, que les en¬
droits où la lèpre paraît soient plus enfoncés que la peau et
que le reste de la chair, il déclarera que c’est la plaie de
la lèpre et le fera séparer de la compagnie des autres. »
C’est dans l’isolement, la séquestration, que réside le
principe de la prophylaxie mosaïque En éloignant le lé¬
preux, le législateur nous donne un grande! salutaire exem-
1* Josué, ch. V, V. 8.
2. Genèse, ch. xxxiv, v. 25.
3. La lèpre attaquait les parties molles plus profondément que les affec¬
tions analogues, et la profondeur se reconnaissait à la coloration blanche
des poils.
4. A l’époque Thalmudique, les doctears conservèrent les lois de la lèpre
botjillet. 2
ORIGINE DE LA MÉDECINE.
18
pie d'hygièae trop souvent méconnu par des hommes qui,
sous de spécieux prétextes ou pour une prétendue commo¬
dité, demandent le maintien des hôpitaux au centre même
des villes qu’ils ont mission d’assainir.
Comme sa personne, du reste, les habits et la maison du
lépreux sont déclarés immondes ; la série des purifications
commence, et le prêtre se livre, dans le but de désinfecter,
à une foule de pratiques aussi fondées et aussi logiques
que les quarantaines instituées de nos Jours dans les cas
d’épidémies.
« Mais comment s’expliquer, s’écrie Salvador*^ une
« prétendue lèpre des vêtements et des maisons qui était
« soumise à des formalités semblables? Je me contenterai
« d’un rapprochement avec le fait fourni par un auteur
« arabe du xv® sièclé de notre ère ;
« L’an 791 (de l’hégire) et les années suivantes, dit
« l’écrivain El Makrisy, les vers qui attaquent les étoiles
« de laine se multiplièrent d’une manière prodigieuse à
« quelque distance du Caire. Un homme digne de foi.
« m’assura que ces animaux lui avaient rongé quinze cents
« pièces d'étoffes. Etonné d’un fait si extraordinaire, je
« pris, selon mon usage, toutes les précautions possibles
« pour m’assurer de la vérité, et je reconnus de mes
« propres yeux que les dommages occasionnés par les vers
« n’avaient pas été exagérés.... Plus tard, ils attaquèrent
« les murailles des maisons et rongèrent tellement les
« solives qui formaient les planchers, qu’elles étaient
« absolument creuses. Les propriétaires se hâtèrent de
par respect pour la parole Biblique, mais u’admirent plus la contagion de
cette maladie.
18^^^ T'èpre dans Vantiquité et le moyen-âge. Thèse de Paris,
1. Salvador, Histoire des institutions de Moïse et du peuple liélreu.
Paris, 1862. ^ ^
MÉDECINE DES HÉBREUX.
19
« démolir les bâtiments que les vers avaient épargnés, en
« sorte que ce quartier fut presque entièrement détruit »
« Qui sait donc, ajoute le savant Israélite, si ce fléau
« d’Egypte n’arriva pas à la fois par un concours de cir-
« .constances générales, et en partant d’un foyer primitif?
« Qui sait s’il n’existait pas à l’origine quelques rapports
« entre ces foyers rongeurs, les diverses taclies que Moïse
« voulait effacer, et la manifestationprochaine des grandes
« plaies? »
La lèpre du cuir chevelu et du menton se trouve nette¬
ment distinguée dans l’Ecriture de celle qui attaque les
autres parties du Corps ; elle est désignée sous le nom de
et paraît être d’une nature spéciale. La
nous apprend qu’elle peut présenter toutes les couleurs
morbides possibles, tandis que la lèpre des autres régions
ne doit offrir qu’une des quatre nuances de la colora¬
tion blanche.
L’isolement prescrit aux lépreux est d’ailleurs rigoureu¬
sement exigé aussi de la part de ceux qui sont atteints de
spermatorrhée ou de pertes séminales, et des femmes qui
éprouvent le flux menstruel.
La distinction admise par les médecins modernes entre
les pertes séminales et la spermatorrhée fut connue de
Moïse 3, et le Thalmud lui-même ^ établit une différence
1. El Makrisy. Traduction de M.. Etienne Quatremère.
2. On l’appelle ainsi, parce qu’elle fait tomber les cheveux de la partie
malade.
^oy. Calmot, Dissertatio àe medieis etre medic Mébrceorum. Paris, 1714.
— Eicbter, Medicina e Talmudicis illustrata. Gœttingen, 1743. —Carcas-
sone, Essai historique sur la, médecine des Hébreux anciens et modernes.
Paris, 1814.
3. Les commentateurs du Lévitique (ch. xv, t. 1 et 2) croient que l’E¬
criture fait allusion à la blennorrhagie, mais le docteur Eabbinowicz pense
que c’est bien de la spermatorrhée qu’ü s’agit ici.
4. Traité Nid,ah, fol. 3S.
ORIGINE DE LA MÉDECINE.
20
entre la sortie normale et l’écoulement morbide du sperme.
Le traité Zahim prescrit un examen composé de sept ques¬
tions différentes pour savoir si l’individu est réellement
spermatorrhéique ; c’est ainsi qu’on doit s’enquérir de ce
qu’il a bu, s’il a porté un fardeau, s’il a sauté, s’il est atteint
d’une autre maladie, s’il a vu une femme, s’il a pensé à
quelqu’une L
Quant au flux menstruel, il devint aussi l’objet de recom¬
mandations minutieuses :
« La femme qui souffre ce qui arrive chaque mois sera
séparée pour sept jours 2 . »
Rabbi Eliézer nous enseigne que si une femme enceinte
ou nourrice a constaté l’apparition des menstrues^ elle n’est
impure qu’à partir du moment de cette constatation®. Est
encore impure celle qui éprouve des écoulements de sang
en dehors de ses règles et la séparation des époux aux
époques menstruelles de la femme est un profond précepte
d’hygiène.
« Vous ne vous approcherez point d’une femme qui
souffre ce qui lui arrive tous les mois, et vous ne décou¬
vrirez point en elle ce qui n'’est pas pur ®. »
Comme le levain est bon pourla pâte, ainsi les menstrues
sont bonnes pour la femme ; la femme qui a beau¬
coup de menstrues a beaucoup d’enfants®.
Enfin, dans un remarquable travail qu’il a entrepris en
1846 sur le croup, M. le docteur Handvogel s’est décidé à
interroger le Thalmud et croit y voir la diphthérie nette-
1 . Traité Zabiin, perek II.
2. Lémtig;ue, ch. xv, v. 19.
3. Traité MduTi, fol’. 7.
4. Lévitique,ch^ XV, v. 25.
6. xviii, T. 19.
^ 6. Traité Nidah, fol. 8.
MÉDECINE DES HÉBREUX. 21
ment indiquée sous les. dénominations d'Askera et de Sa-
ranka
L’interdiction des mariages à divers degrés de pa¬
renté®, la prohibition delà viande de porc®, l’usage
des ablutions fréquentes furent également des règles
fécondes.
La Ge7ièse mentionne le vice honteux de la masturba¬
tion et le Lévitique flétrit, comme ils le méritent, les
actes de pédérastie et de bestialité
La première sage-femme que nomme la Bible est celle
qui assista Rachel, femme de Jacob, dans un second accou¬
chement®, et VExode nous parle de Séphora et Phua,
auxquelles Pharaon ordonna de tuer tous les nouveau-nés
du sexe masculin L Elles répondirent au roi :
(C Les femmes des Hébreux ne sont pas comme celles
d’Egypte, car elles savent elles-mêmes comment il faut
accoucher, et avant que nous soyons venues les trouver,
elles sont déjà accouchées. »
1. Oa ressentirait dans l’askera comme nn câble à l’orifice du larynx. Tl
était permis de saigner le jour du sabbat un malade atteint de saranka, tu
le péril que courait sa vie.
2. « Outre les mariages défendus arec certaines peuplades cbananéennes, •
plusieurs interdictions étaient fondées sur la parenté du sang ou la parenté
d’alliance. Le neveu, par exemple, ne pouvait épouser ni sa tante paternelle
ou maternelle, ni la fémme de son oncle ; mais le mariage de l’oncle avec
la nièce était légal. L’homme ne pouvait épouser ni la sœur de sa femme,
ni la femme de son frère. Toutefois, ce dernier cas donnait lieu à une grande
exception, même à une institution toute particulière qu’on a désignée sous
le nom de lécirat, dérivé du mot que les Latins employaient pour indiquer
le frère du mari. » (Salvador, loe. cit.)
3. Le porc occasionne encore en Egypte les maladies lépreuses. Pour
les docteurs du Thalmud, il est non seulement défendu d’en manger, mais
encore interdit de prendre du bouillon imprégné de cette viande.
4. Genèse, ch. xxsviii, v. 9.
5. Lévitique, ch. xviil, v. 22, 23 ; ch. XX, v. 13, 15.
6. Genèse, ch. xxxv, v. 16. — M. Kotelmann attribue l’extrême fécon¬
dité des femmes juives à ce que le rapprochement sexuel s’opérait aussitôt
après la cessation des règles.
7. Exode, ch. i, v. 15.
22 ORIGINE DE LA MÉDECINE.
Cette rapidité avec laquelle les femmes Israélites fai¬
saient leurs couches rendit fort rares sans doute parmi
elles les cas de dj^stocie.
L’accouchement de Rébecca mérite pourtant d’être
sig-nalé : c’est un exemple de grossesse gémellaire avec
procidence du bras ^.
MM. Kotelmann etWidal, et avec eux d’autres commen¬
tateurs, considèrent l’évolution accomplie par l’un des
enfants dans l’accouchement de Thamar , comme une
version spontanée 2 .
Signalons encore l’embryotomie comme connue parmi les
Thalmudistes ®, et deux cas remarquables de superfétation
se trouvent enfin consignés dans leurs annales :
« Rab Aha raconte un fait où une femme fut accouchée
d’un deuxième enfant 33 jours après l’accouchement du
premier, et Rabbi Menachem en cite une autre qui mit au
monde deux enfants à trois mois d’intervalle l’un de l’au¬
tre : ils se nomment Jehuda et Jecheskia, fils de Rabbi
Jakia »
Les Hébreux n’ignorèrent pas l’influence des émotions
morales sur l’accélération du travail: la femme dePhinéès,
belle-fille d’Héli, accoucha prématurément en apprenant
que l’arche, de Dieu avait été prise et que son beau-père et
son mari étaient morts ®.
Le traité Jebamoth nous fournit au contraire un cas
1 . Genèse, ch. xxv, v. 22, 24, 25.
2. J^^.,ch. XXXVIII, V. 27.
3. Traité OAoZotA, perek VII.
4. Traité Nidah, folio 27 a. — Eapprochons de ces exemples de superféta¬
tion celui que nous rapporte un des commentateurs d’Hippocrate, du nom
d’Asclepius. « J’ai vu, dit-il, une femme qui, étant enceinte, eut des rapports
avec son mari au 6' mois de sa grossese ; au 9e mois elle accoucha d’un pre¬
mier enfant, et six mois après, elle en mit un autre au monde. » [ScJwl. in
Hipp. Tome II, page 470, Ed. Dietz.)
6. Les Bois, livre I, ch. ly, y. 19, 20, 21.
MÉDECINE DES HÉBREUX.
23
d’accoucliement retardé ; il mentionne une femme qui a
eu un enfant douze mois après le départ de son mari ^
Les s.uites de couches sont l’objet de prescriptions puri¬
ficatoires différentes, suivant que la nouvelle accouchée a
donn^le jour à un garçon ou à une fille % et cette distinc¬
tion repose sans doute sur quelque idée physiologique
erronée.
L’épreuve des femmes soupçonnées d’adultère nous
offre une curieuse instruction médico-légale. L’inculpée
est conduite devant le prêtre qui, en lui présentant les
eaux amères, prononce les paroles suivantes : « Si un
homme étranger ne s’est point approché de vous et que
vous ne vous soyez point souillée en quittant le lit de votre
mari, ces eaux très amères que j’ai chargées de malédic¬
tions ne vous nuiront point. Mais si vous vous êtes retirée
de votre mari et que vous vous soyez souillée en vous
approchant d’un autre homme, ces malédictions tomberont
sur vous ». C’est là le sacrifice de jalousie. Nous ne con¬
naissons aucunement la composition du breuvage, mais,
ainsi que le remarque M. le docteur Handvogel, toutes
ces cérémonies ne pouvaient manquer de produire sur
la femme soupçonnée un effet dés plus fâcheux, qu’elle fût
coupable ou non.
Le Thalmud est, paraît-il, à peu près muet sur la théra-
1. Traité JebamotTi, fol. 80.
2. Lèvitique, ch. xili, t. 2, 5. — Il paraîtrait que certains savants thaldu’
(listes donneraient au verset 2 de ce chapitre le sens suivant ; ce Si c’est la
femme qui jouit la première, elle enfantera un mâle. » — ce Si la femme
donne sa semence avant l’homme, le fœtus sera un garçon ; si c’est le mari
qui donne d’abord sa semence, le fœtus sera une fille. Pour avoir des gar¬
çons, l’homme retardera son émission pour laisser la femme donner la
semence avant lui. » (Traité Aidah, fol. îîl.)
3. Un mari voulait-il s’assurer que la femme qu’il venait de prendre était
vierge, on plaçait sous elle du vin, et si l’odeur ne s’en répandait pas à
travers son corps, il n’y avait pas à douter de sa virginité. (Traité Khetaboth,
fol. 10.)
24 . • ORIGINE DE LA MÉDECINE.
peutique médicamenteuse ; il se borne à conseiller des
pratiques d’hygiène. Citons cependant pour mémoire cet
axiome de Rabbi Banaab, dont s’accommoderaient, encore
aujourd’hui beaucoup de nos contemporains :
« Le yin est le meilleur des remèdes, disait-il, et c’est
dans l’endroit où il n’y a pas de vin qu’on a besoin de re¬
mèdes pharmaceutiques. »
Le grand roi Salomonposséda, dit-on, des connaissauces
assez variées. L’Écriture nous, affirme qu’il connut depuis
le cèdre du Liban jusqu’à l’humble hysope qui croît sur
les murailles, et qu’il écrivit sur la plupart des animaux. Il
enseigne au reste lui-même qu’il n’ignora point les diffé¬
rences des plantes et les propriétés^ deS:,. raciTrés. D’après
l’historien Josèphe, Salomon mit à profit la notion que
Dieu lui avait donnée des végétaux, en composant pour
l’homme divers remèdes.
CHAPITRE V
. MÉDECINE DES INDIENS.
Pour scruter fructueusement les poudreux débris de la
civihsation antique chez les Indiens, il faut de toute néces¬
sité admettre, à l’exemple du docteur Liétard L deux
phases distinctes dans son développement.
Durantla première, ou 'période védique^ les invocations et
les hymnes conjuratoires résument toute la médecine^ et
la littérature ne nous offre que les védas ou chants sacrés
1. Kétard, Lettres Ustort^ues sur la médecins chez les Hindous. Paris,
MÉDECINE DES INDIENS. 25
et médicaux à la fois, relatifs à la préservation des malé¬
fices, des puissances occultes et nuisibles
La seconde époque, ou période Brahmanique^ rappelle le
moment où Fart médical lui-même entre dans la voie du
progrès; les différentes notions qui s’y rapportent sont
définitivement condensées dans un code spécial qui prend
le nom Ayurvéda (science relative à la vie) et les
Brahmanes deviennent les médecins du pays.
Cette évolution civilisatrice se caractérise surtout par la
diffusion dans la caste sacerdotale de connaissances péni¬
blement acquises à travers les siècles précédents, par l’a¬
doption de la langue sanscrite, la division du travail, en un
mot par la régularisation plus complète de tous les éléments
sociaux.
Plus tard les vaidyas, plus instruits et moins supersti¬
tieux que les Brahmanes, relèvent encore le niveau des
études ; mais l’oppression musulmane ne tarde pas à venir
y jeter le plus complet désarroi ; la médecine rationnelle
se voit délaissée, l’âge de la décadence a commencé pour
elle, et nous la rencontrons aujourd’hui plongée dans les
ténèbres qui l’environnent dès ce moment. Les prêtres sont
encore les médecins du pays, et le Vagadastirum renferme
toutes leurs connaissances. Ce livre est considéré comme
sacré ; il est écrit en langue sanscrite ; les Brahmanes
seuls sont susceptibles de le comprendre. Ainsi, depuis des
milliers d’années, la médecine des Indous est restée sta-
1. Consulter Daremberg, RecTierches svr Vétat de la medecine durant la
périocleprimitive de Vhistoire des Sxndom. Paris, 1867, in-8.
Jac. Bontius, Medieina Indornm. Lugd., Bat. 1718.
2. TJ Ayurvéda a été écrit, dit-on, par Susruta, sous la dictée de Dhan-
vantari, dieu de la médecine. Liétard, contrairement à l’assertion du
D” Hessler, fait remonter ce livre aux environs du commencement de Père
chrétienne.
26 ORIGINE DK LA MÉDECINE.
tionnaire i et les idées médicales de ce peuple ne sont
guère moins obscures aujourd’hui que celles des Egyp¬
tiens des premiers temps !
D’après les ouvrages de Susruta et de Charaka, l’ana¬
tomie servirait de base à la pratique indienne, et pas plus
les autopsies que les dissections n’inspireraient d’horreur
aux naturels du pays
Les données physiologiques que nous révèle le système
médical de l’Ayurvéda ne reposent guère que sur des hy¬
pothèses donnant lieu à des interprétations diverses ; l’air,
la bile,le phlegme sont nettement indiqués comme les trois
humeurs radicales de l’économie,auxquelles viennent s’ad¬
joindre les parties élémentaires (chyle, sang, sperme,urine,
fèces, sueur, sang menstruel, lait) appelées à compléter
la liste des sécrétions et excrétions organiques. Elles sont
entretenues dans leur équilibre normal et régulier par un
principe spécial,la force vitale, ou autrement dit l’âme, qui
est une émanation divine, et dont la disparition provoque
la mort.
La source du pouls réside à environ quatre doigts au-'
dessous du nombril et se divise en 72,000 artères, allant
distribuer le sang aux diverses parties du corps ; la fécon¬
dation de l’homme s’opère dans le réservoir où est la source
du pouls.
Gomme en Egypte, d’ailleurs, il existe dans l’Inde des
spécialistes, et les médecins sont distribués en sept ordres
différents :
Le premier comprend ceux qui s’occupent des maladies
des enfants ;
1. ns croient là science venue du ciel et se garderaient d’altérer le pré-
cie,^ dépôt au’ils ont reçu. Le D» Wise ne rencontra dans toute une partie
de 1 Inde que quatre on einq Indous capables de lire les anciens ouvrages.
2 Les pratiques religieuses dont on environna ces sortes d’exercices em-
pecberent toujours qu’ils ne devinssent profitables.
MÉDECINE DBS INDIENS.
27
Le second, ceux qui guérissent de la morsure des ani¬
maux venimeux L et les Indous posséderaient, dit-on, sous
ce rapport, un remède infaillible, mais complètement in¬
connu en Europe ;
Les médecins de la troisième catégorie s’adonnent aux
maladies mentales et chassent les démons ;
Ceux de la quatrième s’occupent des affections des or¬
ganes génitaux ^ ;
Â. ceux de la cinquième incombe la difficile tâche d.e pré¬
venir la maladie ; ,
La sixième comprend les chirurgiens ;
La septième, ceux qui retardent les effets delà vieillesse
qui entretiennent les poils et les cheveux ; *
La huitième enfin, ceux qui s’occupent des maux de tête
et des maladies des yeux
Chacune des classes de médecins que nous venons de
passer en revue a son dieu tutélaire, au nom duquel elle
administre les médicaments et pratique les opérations.
Nous naissons tous avec le germe de trois maladies : les
vents ou la flatulence (wodum), le vertige (hittum) et les
humeurs impures ; suivant sa prédisposition particulière,
telle ou telle affection éclate de préférence chez tel ou tel
1. On connaissait, paraît-il, dans l’Inde 80 espèces de serpents venimeux.
Le cLifEre de la mortalité par la morsure de ces reptiles atteint encore
aujourd’hui des proportions considérables : en 1866, d’après le Schortt, il
est mort, dans la seule présidence de Madras, jusçLu’à 1,890 personnes par
cette seule cause.
2. Contre ces affections on emploie la saignée locale du pénis et on cauté¬
rise les ulcérations au moyen du sulfate de cuivre ou du sulfate de fer. Les
prières jouent aussi un grand rôle dans la cure de ces maladies.
3. On prétendait prolonger la vie 500 ans et même mille ans à l’aide
d’élixirs merveilleux (Dr Handvogel). — Si l’on croit Ctésias, les Indiens
atteindraient 120, 130,150 ans, et ceux qui poussent le plus loin leur carrière
vivraient 200 ans {Rist. de Vlnde. Exoerpta Photii.)
4. Plusieurs auteurs attribuent à Susruta la connaissance de la cataracte
(lingança) et de son traitement.
28 ORIGINE r.E LA MÉDECINE. j
individu. Nous dispenserons le lecteur des fastidieuses !
divisions admises à propos des trois états morbides sus-
énoncés, nous contentant de rapporter ici le chiffre fabu- |
leux de 2887, qui indique la somme de toutes cesmala- i
dies, tant spirituelles que corporelles.
Deux ordres de causes paraissent les engendrer : les
fautes commises dans une existence antérieure et les alté¬
rations humorales *.
Le diagnostic pourrait être sérieux, si les premières
notions de pathologie ne faisaient manifestement défaut
aux Brahmanes. En effet, loin de se baser seulement sur
l’état du pouls, à la façon des Chinois, ils poussent leurs
investigations plus avant, et ne manquent jamais de se li¬
vrer à l’examen approfondi des diverses excrétions et à .
celui des urines. D’après d’anciens documents, les méde¬
cins reconnaîtraient au goût l’urine des diabétiques.
Pour ce qui est du pronostic, « c’est une chose impor¬
tante, dit le docteur Handvogel^, que de connaître Tindi-
vidualité et le nom du messager expédié pour chercher le
médecin, de savoir l’attitude dans laquelle l’envoyé a
trouvé le docteur, lors de sa visite. Le pronostic serait
favorable, si le messager avait rencontré le médecin assis
sur la place publique, le visage tourné vers l’Orient ». ,•
Les Brahmanes interrogent en outre les astres, le vol
des oiseaux, etc... Leur reste-t-il encore quelque incerti-..
tude ? ils versent quelques gouttes d’huile dans l’eau; si
1 huile surnage, on en augure que le malade sera sauvé ;
dans le cas contraire, il est fatalement voué àla mort. Aussi,
I. Les Indiens rangent dans la première catégorie les maladies en pré¬
sence esqimlles ils se trouvent impuissants ; la seconde, au contraire, com¬
prend les affections qu’ils prétendent guérir.
1877 historxqub de l'origine de la médecine. Paris,
MÉDECINE DES INDIENS. 29
comme le fait spirituellement remarquer Renouard, on
ne doit guère rencontrer de médecins pessimistes dans
rinde.
Le récit de cette expérience suffit à faire comprendre
combien sont peu étendues les notions chimiques de ce
peuple ; elles se bornent à peu près aux compositions mé¬
dicinales qui, pour la plupart, renferment de la fiente et de
l’urine de vache.
Choisir son alimentation, accorder au sommeil de lon-
guesheures, mener enfin une vie sobre et réglée, tels sont,
aux yeux des Indous, les trois grands moyens de prolon¬
ger l’existence.
Leurs médicaments se divisent en six classes qui cor¬
respondent aux six saveurs générales admises dans le pays,
et se composent d’une multitude de droguesdont on accom¬
pagne l’administration de formules magiques et d’invoca¬
tions mystérieuses L La saignée se pratique au moyen
d’un instrument assez analogue à notre lancette et appelé
Kiitharica.
Si l’on en croit quelques auteurs, la chirurgie aurait
atteint dans l’Inde un assez haut degré de perfection bien
qu’elle soit soumise à de superstitieux procédés
Les cautères occupent une large place dans l’arsenal des
Indous ; l’usage du fer rouge est même poussé chez eux
jusqu’à l’abus.
L’opération du bec-de-lièvre, la taille, la laparotomie
1. Un malade ne doit pas faire de grimace en avalant un remède, car
alors il ressemblerait à Brabma et à Shiva, et commettrait un grand pécbé.
(Ouvrage de Jobn Cooper sur les trois présidences de l’Inde.)
2. Voir Trendelemburg (Fr.', De veterum Indorum chirurgiâ. Berol,
1866, in-8.
3. n faut choisir l’époque de l’opération, brûler certaines herbes pour
chasser les diables et les mauvais esprits renfermés dans les blessures, et
placer l’opérateur dans telle position, selon la nature de la cause de la
plaie. (John Oooper, loc. eif.)
30 origine de la miIdecine.
leursont connues, etils possèdent même, suivant la traduc¬
tion du prétendu texte original de Susruta, quelques
éléments d’autoplastie.
On rencontre dans le Rig-Véda, recueil d^’hymnes sacrés,
l’opinion que les enfants naissent à dix mois *, et l’Ayur¬
véda, ultérieur de quelque cinq cents ans au précédent
ouvrage, nous fournit des détails intéressants sur l’obsté¬
trique
Si la femme enceinte est d’une condition élevée, elle se
rend, au neuvième mois de sa grossesse, dans un établisse¬
ment particulier, où elle devient l’objet de soins spéciaux
(lotions, frictions), et d’un examen approfondi. On hâte
l’accouchement enfaisant absorber à lapatiente une quantité
énorme d’eau de riz fermentée, et la délivrance s’opère
par pression extérieure sur le ventre. La connaissance
de la version et même celle de l’embryotomie sont encore
attribuées plus ou moins gratuitement à Susruta.
CHAPITRE VI
MÉDECINE DES CHINOIS.
Les Chinois nous offrent le remarquable exemple d"un
peuple dont les mœurs, la science, la religion se trouvent
depuis plus de quatre mille ans immobilisés dans une
torpeur sans égale. Pas plus que celle des Indiens, leur
1. Traduction Langlois. Paris, 18é8-1851. Cet ouvrage remonte
au moins à 1600 ans avant Jésus-Christ.
2. Susruta-Ayurvéda. Id est medicince systema, etc. Traduction latine
par Pr. Hessler. Erlangen, 18M-1850, 3 vol.
MÉDECINE DES CHINOIS.
31
médecine n’a progTessé, et l’état actuel nous représente
assez exactement l’histoire primitive.
L’isolement presque absolu où s’est volontairement con¬
finée cette nation et la difficulté qu’éprouve le vulgaire à
déchiffrer les écrits des Mandarins ou lettrés du pays sont
autant de causes qui ont empêché le flambeau civilisateur
de la science de pénétrer plus avant dans le Céleste-
Empire.
] ies Chinois font remonter leur monarchie à la plus haute
afatiquité et considèrent comme leur premier roi Fohi, à
qui succéda Ciningo, célèbre, dit-on, par les expériences
auxquelles il se livra pour constater la vertu des plantes.
L’époque où vécurent ces deuxsouverains reste fort obscure,
et c’est seulement à partir d’un de leurs successeurs nommé
Yao que la chronologie revêt les caractères d’une proba¬
bilité voisine de la certitude *.
Quoi qu’il en soit, la Chine possède quelques écrits fort
anciens concernant la médecine, mais les Mandarins
regardent comme son véritable fondateur Hoang-ti, auteur
d’un ouvrage fort apprécié, le Nuy-Kim, composé 2706 ans
avant l’ère chrétienne *. Ce livre s’occupe surtout d’ana¬
tomie et renferme des notions fort peu exactes. Il servit
néanmoins de code médical aux Chinois pendant longues
années, et nous nous rendons aisément compte de l’igno¬
rance de ces derniers sur la structure du corps humain, en
songeant à la défense expresse qui leur fut faite d’ouvrir
1. Des preuves sérieuses d’authenticité témoignent au reste en faveur de
cette chronologie ; les points de repère qui y sont indiqués (éclipses, règnesi
révolutions, etc.) ont été admis par tous les peuples, et Confucius, cette
autorité si compétente, ne l’a jamais révoquée en doute.
2. D’après de nouveaux'documents, l’auteur du Nhty-Kim resterait inconnu,
et cet ouvrage aurait été rédigé dans les premières années de l’ère chré¬
tienne.
32 ORIGINE, DE LA MÉDECINE,
des cadavres : le respect dû aux morts motiva cnez eux cette
interdiction.
Au commencement du dernier siècle, un empereur du
nom de Cang--hi fit traduire en langue du pays (tartare
mantchoux) le Traité d’anatomie de Diônis; mais pas plus
cette traduction que l’autorisation accordée par le même
souverain d’ouvrir quelques corps de suppliciés ne modi¬
fièrent les idées anatomiques des Chinois *.
Ils admettent deux principes de vie : la chaleur vitale
(yang) ; l’humide radical (yn). Les esprits et le sang
servent de véhicule à ces deux principes. Quant au corps
lui-même, ils le comparent, dans leur langage imagé, à une
sorte de luth dont les artères, les veines et les nerfs
représenteraient les cordes. Diverses relations existent
entre le principe de vie et les différentes régions du corps. .
C’est ainsi que l’humide radical réside à gauche dans le
cœur, la rate et le rein gauche, et à droite dans le poumon,
le foie et le rein droit ; ce rein est considéré comme le
réservoir de la semence. La chaleur vitale, à son tour,
siège dans l’estomac, l’intestin, la vésicule du fiel, les
uretères ; elle communique d’ailleurs avec l’humide radi¬
cal par des canaux destinés à répandre une vigueur
spéciale dans l’économie tout entière.
Ici, comme dans l’Inde, on attache la plus grande impor¬
tance aux caractères du pouls, et le Père Duhalde ajoute
même qu’on arrive parfois à des résultats surprenants
Le principal traité que possèdent les Chinois sur ce
sujet est attribué au médecin Ouang-chou-ho, qui a vécu
quelques siècles avant l’ère chrétienne ; le Père Hervieux
la traduit en notre langue, et A. Cleyer en a donné une
1. Voir, pour plus de renseignements : Lientaud, Anatomie des Chinois.
(^Gazette des Mpitanx, 1844.)
2. Père Duhalde, Histoire générale de la Chine.
MÉDECINE DES CHINOIS, 33
traduction latine Essayons d’en résumer les principales
maximes
1° Chaque organe essentiel a un pouls contraire qui
change avec les saisons et varie -aussi suivant l’âge et le
sexe de l’individu ;
2® Toute maladie a son pouls particulier^ et les pouls
irrupteurs avertissent le médecin des divers troubles sur¬
venus dans l’économie ;
S" Il existe sept pouls externes ou pouls de la chaleur
innée, huit pouls internes ou pouls de l’humide radical, et
neuf pouls des grandes voies de communication, annexes
des pouls externes et des pouls internes ;
4° Il est des pouls dont le diagnostic est mortel ;
3° Le pouls sert à reconnaître les affections du cœur,
du foie, de l’estomac, du poumon et des reins. Il peut
aussi indiquer la joie, la compassion, la tristesse, l’inquié¬
tude, la crainte, la frayeur, la colère. Celui des femmes
enfin est caractéristique de leurs divers états physiologiques
et morbides.
La carrière médicale n’exige aucune sorte d’examen, et
jadis une seule personne exerçait à la fois toutes les bran¬
ches de notre art. Mais il n’en est plus ainsi de nos jours,
et les médecins (phondo) ^ sont distincts des chirurgiens
1. André Cleyer, Specimen viedicinœ sinicœ, sive opuseulq, medica, etc.
Francfurti, anno 1682, in-4<>.
2. Consulter, pour plus amples détails à ce sujet : La 'médecine chez les
Chinois, par le capitaine Dabry. Paris, 1863.
3. « Les médecins de la cour ont été institués par l’empereur Kang-Hi;
ils sont au nombre de 30 environ, 2 à boutons bleus, 6 ou 8 à boutons blancs,
les autres à boutons dorés des deux classes ; ces derniers sont, à la vérité,
des aides plutôt que des praticiens.... Les médecins à boutons bleus ont seuls
le droit de visiter l’empereur malade, mais sous aucun prétexte ne doivent
lui adresser la parole; tout au plus ont-ils pu s’enquérir à l’avance des prin¬
cipaux symptômes auprès des eunuques de service. Assis sur un fauteuil ou
coucbé sur . un lit, le Fils du Ciel tend un bras à chaque médecin. Ceux-ci
tâtent le pouls et, recueillis dans une profonde méditation, doivent, par
botjillet. 3
ORIGINE DE LA MÉDECINE.
34
-(^ecqua), ainsi que des spécialistes pour les maladies des
yeux {ksieu-sinkà) ; la profession de pharmacien est à peu
près inconnue.
Les honoraires sont peu élevés, et les pauvres ne payent
que six sous sterling par visite (60 centimes de notre
monnaie).
De pluS;, par une délicatesse digne de tout éloge, le
médecin qui a vu une première fois un malade n’y retourne
que si on le fait de nouveau appeler.
L’Etiologie et la Pathogénie sont fort peu avancées
dans l’Extrême-Orient : le froid, le vent, l’humidité, telles
sont à peu près les seules causes que l’on invoque.
Toute la symptomatologie doit être expliquée par le sim¬
ple examen du pouls, et ce même examen doit permettre de
porter le diagnostic de l’afifection. Il est d’ailleurs intéres¬
sant de suivre le médecin dans une de sesvisites Dès qu’il
est appelé, l’homme de l’art se rend en toute hâte auprès
du malade et fait d’ordinaire apporter par quelque servi¬
teur une sorte d’armoire à plusieurs casiers, dans lesquels
sont rangées avec ordre les diverses espèces de racines ou
de pâtes dont il croit avoir besoin. S’approchant ensuite du
malade, m’engage àreposer son bras sur un coussin et lui
tâte le pouls. C’est ici surtout que doit s’exercer la sagacité
du praticien, car c’est àpeu près le seul mode d’examen au¬
quel il puisse procéder ; aussi assure-t-on qu’il n’y consa¬
cre jamais moins d’un quart d’heure. Cette première scène
ce seul examen, poser un diagnostic qui, sous les peines les plus sévères, ne
saurait différer entre les deux. Pour l’impératrice et les princesses du sang,
les choses se passent avec plus de rigueur encore. Le ‘bras de la malade est
passé au travers d’une tenture de soie, l’endroit seul où se tâte le pouls reste
à découvert. » (Morache, Biet. des sciences médic., art. Chink.)
1. Nous avons emprunté d’intéressants détails sur cette question à l’excel¬
lente thèse de M. Lepage, Mecherches historiques sur la médecine des Chi¬
nois. Paris, 1813.
MÉDECINE DES CHINOIS. 35
terminée, il se lève et proclame d’un ton aussi emphatique
que convaincu le siège et la nature de la maladie, les symp¬
tômes qu’éprouve le patient, l’époque précise à laquelle ils
céderont et l’issue favorable ou funeste. C’est un diagnostic
et même un pronostic des plus complets que doit établir
dès sa première visite un médecin chinois.
La variole est connue, dit-on, depuis fort longtemps * ;
on l’appelle Tchou-hoa, et le germe de cette maladie semble
se développer dans certaines conditions atmosphériques,
dont la détermination est difficile.
La vaccination, si l’on en croit certains auteurs, aurait
même été pratiquée en Chine, bien avant qu’on l’expérimen¬
tât en Europe « La fatale nécessité d’avoir la petite
vérole, ou dans l’enfance ou dans un âge plus avancé, nous
dit le Père Cibot, fit imaginer à un médecin d’aller au-
devant de ses coups, pour ainsi dire, par l’inoculation,
afin de vaincre sa malignité en s’y préparant. Le premier
succès de cette tentative singulière étonna la médecine et
enthousiasma le public. On crut ici, sur la fin du dixième
siècle, que l’inoculation qu’on venait d’imaginer pour le
petit-fils du prince Tchin-siang allait fermer pour jamais
tous les tombeaux que la petite vérole faisait ouvrir. Le
secret s’en répandit rapidement dans toutes les provinces
de l’empire et pénétra jusque dans les villages. Tout le
1. Les Chinois assignent l’an 1122 avant J.-C. comme date de l’apparition
de la petite vérole dans le Oéleste-Empire. Il a été publié par les membres
du collège impérial de médecine nn traité analytique de cette maladie, dont
le Père Cibot a donné la traduction dans les mémoires rédigés par les mis¬
sionnaires de Pékin. Plusieurs historiographes élèvent des doutes sur l’an¬
cienneté de la variole dans l’Extrême-Orient, et Anglada croit entre autres
<luo, <ï quelle que soit l’inviolabilité des barrières qui isolaient la Chine du
reste du monde, on ne saurait comprendre quelles n’aient pas laissé passer
le virus de cette affection, pendant cette longue série de siècles qui auraient
précédé son invasion parmi nous ».
2. On la pratique en introduisant dans les narines du coton imbibé de
■'drus vaccinal.
3g ORIGINE DE LA MÉDECINE.
monde prétendait que quiconque avait été inoculé ne
pouvait plus avoir la petite vérole, et tout le monde faisait
semblant de le croire ; mais cette opinion, si consolante
pour les pères et mères, n’a pas pu se soutenir plus d’un
demi—siècle. Les petites véroles épidémiques ont coulé a
fond les systèmes et les raisonnements par des faits si
décisifs et si multipliés qu’il a fallu se rendre. »
La chirurgie n^a guère plus progressé que la médecine.
On considère la cataracte comme étant sans remèdes.
Quelques topiques, quelques aiguilles à acupuncture %
des moxas ® forment à peu près tout l’arsenal chirurgical
des Chinois.
Néanmoins, s'ils ne sont pas forts chirurgiens, il est une
opération, paraît-il, dans laquelle ils excellent : je veux
parler de la castration. Ils la pratiquent, dit-on, avec telle¬
ment d’habileté, que les malheureux patients peuvent
reprendre presque aussitôt leurs occupations sans être trop
incommodés®.
1. « Pour faire ropération de l’acupTincture, on se sert d’aiguilles fabri¬
quées avec des métaux très flexibles, très durs, très ductiles, et autant que
possible inoxydables ; l’or et l’argent doivent être employés de préférence.
On fabrique également d’assez bons instruments avec l’acier bien trempé,
recuit et parfaitement poli. » (Dabry, loe. cit,)
2. C’est aux Chinois que nous devons l’usage des moxas ; on les emploie
aussi fréquemment en Chine que rarement en Europe.
3. Les intéressants détails que nous donne M. Morache sur le manuel
opératoire de la castration paraissent cependant témoigner contre cette pré¬
tendue innocuité ; <£ Le patient, adulte ou enfant, affaibli par la misère, a
besoin d’être préparé pendant quelque temps par un bon régime ; au jour
dit, on le plonge dans un bain très chaud, et on exerce sur la verge et les
bourses un massage gradué, afin d’engourdir probablement la sensibilité.
Ramassant ensuite les deux organes en un seul paquet, on les enroule d’une
petite bande en soie, régulièrément appliquée de l’extrémité vers la base ;
on serre progressivement jusqu’à-donner aux parties la forme d’une espèce
de boudin allongé. A ce moment, l’opérateur, armé d’un couteau bien tran¬
chant, sectionne d’un seul coup les organes au niveau du pubis, et son aide
applique immédiatement sur la blessure la main remplie de poudre stypti-
que.... Les eunuques assurent que l’hémorrhagie se produit rarement, avec
MÉDECINE DES CHINOIS.
37
Les femmes s’occupent seules d’accouchements, tant est
grande la fanatique exagération de la décence chez ce
peuple, et l’instruction des matrones est loin de répondre
à toutes les exigences de l’art « La plupart des Chinoises
accouchent à genoux, les genoux pliés et écartés, les
mains placées sur les cuisses, fournissant en avant un
point d’appui au corps. Jamais un homme, pas même le
mari, encore moins un médecin, n’est admis auprès de la
parturiente. »
La thérapeutique et la matière médicale^ sont peut-être
un peu mieux connues que la pathologie ou l’ohstétrique.
Les Chinois emploient surtout les substances sous forme
de décoction, mais se servent aussi de potions, de pilules,
d’infusions, etc...
La saignée est fort rarement usitée parmi eux, etil enest
de même des lavements, qu’on désigne dans le Céleste-Em-
gravité du moins, mais l’accident à craindre est l’oblitération du canal de
rurèthre. Si, au bout de trois ou quatre jours, le patient n’a pas uriné, il est
regardé comme perdu, et l’on ne s’en occupe plus ; dans le cas contraire, si
les pièces de pansement sont souillées par l’urine, on lave la plaie avec soin,
et le blessé peut être regardé comme hors de danger. Sur les enfants,
l’opération paraît réussir deux fois sur trois ; sur les adultes, moitié moins.
Gomme résultat définitif, on constate une cicatrice, large de 3 centimètres
à peine, les bords de la plaie ayant été rapprochés par le mode de panse¬
ment ; au centre est un infundibulum où aboutit le canal de l’urèthre. La
miction s’exerce régulièrement et nécessite seulement la position accrou¬
pie. B (Diet. encyel. des sciences médic., art. Chine.)
1. « Le lit sur lequel doit avoir lieu l’accouchement ne doit être ni trop dur,
ni trop mou. Deux personnes seules, l’accoucheuse et une aide, assisteront
l’accouchée. Refuser impitoyablement l’entrée de la chambre à toute autre
personne. Recommander aux gens de la maison de ne pas faire de bruit au
moment de l’accouchement, et de veiller à ce que les portes ne battent pas,
que les chaises ne tombent pas avec fracas, etc., de peur de nuire à la mère
et à l’enfant. Acheter du vinaigre très fort, dont on se servira en cas de
défaillance, et une certaine quantité de millet qui sera donné après l’accou¬
chement. B (Dabry.)
2. Voir Debeaux, JEssai sur la pharmacie et la matière médicale des Chinois,
Paris, 1856, et Léon Soubeiran et Dabry, Matière médicale chez les Chinois,
Paris, 1874.
g g ORIGINE DE LA MÉDECINE.
pire sous le nom de remède des barbares, parce que les
Chinois en tiennent le secret des Européens.
On use parfois de vomitifs et de purgatifs, et la plus
grande confiance règne dans l’emploi des ventouses et
des bains.
Il existe dans l’Extrême-Orient plusieurs sources d’eaux
thermales et minérales.
Pour ce qui concerne les médicaments proprement dits,
les Chinois possèdent un ouvrage intitulé Herbier chinois
(peut-sao-cang), qui ne renferme pas moins de 60 volumes
et est attribué au médecin Li-ché-tchi ^ ; le Père Duhalde
en a donné un extrait, et on est étonné de voir le nombre
des substances appartenant aux divers règnes de la nature,
dont ils font un emploi journalier 2 . La réglisse, l’armoisé,
la Sabine, le camphre, la myrrhe, les écorces de gingembre
ont à peu près les mêmes usages qu’en Europe. Le quin¬
quina a été importé en 1703 pour guérir un empereur
atteint de fièvres tierces. Citons aussi parmi les végétaux le
Gin-seng, que les Chinois regardent comme un puissant
aphrodisiaque; le Gynocardia odorata, dont ils préconisent
les semences contre les dermatoses, et le Pardanthus chi-
nensis, doué, dit-on, de propriétés excessivement remar¬
quables. On prône encore les nids d’oiseaux, les ailerons
de requin comme des moyens propres à rendre la virilité
aux tabescents.
1 . Le musée Britannique possède une copie de l’ouvrage de Pnn-Tsaou,
indiquant 1111 médicaments ou substances médicamenteuses (Handvogel).
2. « Ce qui frappe au premier abord, dit Gubler {Rapport à VAcadémie de
médecine sur l’ouvrage de MM. Soubeiran et Dabry), quand on parcourt
du regard ce vaste tableau, c’est qu’il reproduit, dans son ensemble et même
dans un grand nombre de détails, les traits que nous sommes habitués à
retrouver dans les matières médicales européennes. On y voit avec étonne¬
ment figurer la majeure partie des substances usitées parmi nous, et ce n’est
pas non plus sans quelque surprise que l’on vient à constater la similitude
des indications, et jusqu’à un certain point l’analogie des idées théoriques
qui président à leur emploi. x)
MÉDECINE DES GAULOIS.
39
Parmi les principes d’origine minérale, le nitre, l’alun,
l’acide sulfurique, le cinabre, le borax, le mercure, etc.,
leur sont connus; mais l’application journalière que l’on en
fait laisse beaucoup à désirer.
On emploie enfin avec un certain succès le lait de femme
contre l’ophthalmie des nouveau-nés, et pour joindre un
peu de charlatanisme à la cure, nos antipodes prennent
soin de laisser tremper des yeux d’éléphant dans le lait,
avant de le faire boire. De même aussi ils attribuent au
sang de cerf la propriété de guérir la phthisie, comme à
celui de l’âne celle de combattre la folie et la manie. Les
cendres de cigales sont, dit-on, souveraines contre la
dysenterie
Unefemme est-elle enproieàun accouchement laborieux,
celle qui l’assiste lui met dans la main un cheval marin,
et la délivrance s’effectue aussitôt.
CHAPITRE VII
^MÉDECINE DES GAULOIS. '
Les Gaulois possédèrent de célèbres philosophes et théo¬
logiens connus sous le nom de Druides; ceux-ci furent à
la fois juges, sacrificateurs et médecins.
1. « Tl existe en OMne un médicament appelé lAng-pao-jou-y-ton, c’est-
à-dire trésor surnaturel pour tous les désirs. C’est un sudorifique très puis¬
sant. Il se vend au poids de l’argent et sous la forme de globules. — Un
Seul de ces petits globules longs, réduit en poudre, et mis dans le nez comme
une prise de tabac, occasionne une si longue suite non interrompue de vio.
lents étemuments, que bientôt tout le corps entre en transpiration ; et lorsque
enfin, après cette crise sternntatoire, on revient à soi, on se trouve comme
inondé de sueur. On se sert encore de cette poudre pour voir si un malade
40
ORIGINE DE LA MÉDECINE.
Pline nous enseigne que le gui de chêne * était fort en
honneur parmi eux, et on le considérait comme un excel¬
lent remède à la stérilité et aux morsures ; aussi la récolte
en fut-elle accompagnée de cérémonies bizarres. On fit
grand usage aussi d’un végétal, selago^ offrant de grandes
analogies avec la sabine
César, de son côté, nous apprend ^ que lorsque quelque
Gaulois se trouvait gravement malade, il formait le vœu
d’offrir un sacrifice humain, et les Druides consentaient à
devenir les instruments de ces horribles immolations, ce
qui a fait dire à Plutarque ;
« N’eùt-il pas mieux valu, pour les Gaulois, n’avoir ja¬
mais connu de dieux, que de croire qu’ils aimaient à se
repaître du sang des hommes, et de regarder les victimes
humaines comme le sacrifice le plus parfait qu’ils puissent
leur offrir ? »
est en danger procliain de mort : si une prise, disent les Chinois, est inca¬
pable de le faire éternuer, -il mourra certainement dans la journée ; s’il-
éternue une fois, il n’y a rien à craindre jusqu’au lendei^in ; enfin l’espoir
augmente avec le nombre des éternuments. y> (Hue.)
1. ce Eien n’était plus sacré à leurs yeux que le gui excessivement rare qui
vient sur le rouvre, qu’ils appelaient d’un nom signifiant remède universel.
Quand on en avait découvert un, on le cueillait en grand appareil le 6e jour
de la lune. On préparait, sous le rouvre, selon les rites, deis sacrifices et des
festins, et l’on y amenait deux taureaux blancs dont les cornes n’avaient
pas encore été attachées. Le prêtre, en vêtements blancs, montait sur
l’arbre, et avec une serpe d’or détachait le gui, que l’on recevait en bas sur
une soie blanche. Puis on immolait les victimes en implorant la faveur du
Dieu. T) (La Gaule et les Gaulois, d'après les écrivains grecs et latins.
Paris.)
2. La verveine, le samolus furent enciore, aux yeux des Gaulois, des plan¬
tes sacrées. (Voir Pline, L. xvi, 96 ; xxiv, 62, 63 ; LXii, LXili.) — L’oursin
pétrifié fut considéré comme un précieux talisman.
3. César, De belle gallioo, Livre VT. — Les victimes étaient ou frappées
par le glaive ou brûlées dans d’immenses mannequins d’osier. Un autre
genre de sacrifice consistait à acheter quelque misérable que l’on nourrissait
pendant une année entière aux frais du Trésor. Le jour de l’immolation
amv^ il était promené dans la ville , puis conduit hors des murs et mis
MÉDECINE DES GAULOIS.
41
L’antiquité druidique remonte à une époque inconnue ;
suivant Aventinus, il y avait eu un collège de Druides
sous un certain Herman ou Hermion, roi des Allemands,
que certains historiens prétendent avoir été contemporain
lui-même du patriarche Jacob. La date qui rappelle la
chute de leur ministère offre les caractères d’une certitude
beaucoup plus grande: Pline A et Suétone ® disent, en
effet, que les empereurs Tibère et Claude rendirent contre
eux de sévères édits qui les forcèrent à s’exiler ou à
mourir.
A côté des Druides, les Gaulois, suivant Diodore de
Sicile ont aussi des devins quijouissent de la plus grande
vénération. Ces devins prédisent l’avenir par le vol des
oiseaux et par l’inspection des entrailles des victimes.
Lorsqu’ils veulent présager quelque grand événement, ils
immolent un homme en le frappant à la région sus-dia¬
phragmatique, et rendent ensuite leurs oracles d’après la
chute delà victime,les convulsions des membres et l’écou¬
lement du sang, fidèles à la tradition antique et à la foi de
leurs sacrifices.
Quoique rudes à la fatigue et d’un caractère hautain,
les Gaulois s’adonnent à leurs appétits brutaux. Diodore
ajoute que, « malgré la beauté de leurs femmes, ils
ont très peu de commerce avec elles, mais se livrent à la
passion la plus absurde pour le sexe masculin, et couchés
à terre sur des peaux de bêtes sauvages, ils ont d’habitude,
de chaque côté, un compagnon de lit. Mais ce qu’il y a de
plus étrange, c’est qu^au mépris de toute pudeur naturelle,
ils prostituent ainsi avec insouciance la fleur de la jeu-
1. cc Tibère supprima les Druides et toute cette race de devins et de mé¬
decins. B (Pline.)
2. a Après lui, Claude abolit complètement, dit Suétone, cette religion si
cruelle, n
3. Diod. Livre V, Cb. xxxi.
42 ORIGINE DE LA MÉDECINE.
nesse ; loin de trouver rien de honteux dans un pareil
commerce, ils se croient déshonorés, si Fou refuse les
faveurs qu’ils offrent ^
CHAPITRE VIII
MEDECINE DES GRECS AVANT HIPPOCRATE.
ARTICLE 1er.
TEMPS FABULEUX.
Quelques auteurs se sont épuisés en stériles recherches
sur l’origine de la médecine grecque ; plusieurs même sont
d’avis que de l’Egypte la médecine passa en Grèce 2 ; mais
le professeur Andral s’est inscrit en faux contre une pareille
assertion®, et nous nous rangerons à l’avis de l’illustre
1 . En repassàiit en esprit THstoire des diverses nations qui ont fait
jusqu’à présent l’objet de notre étude, nous voyons que partout, malgré les
défectuosités sans nombre qui les déparent, il existe des germes de médecine,
et nous pouvons à bon droit nous écrier avec Pline <r que si on pexit trouver
un peuple sans médecins, il est impossible d’en découvrir un seul qui n’ait
pas eu de médecine ».
2. <i L’arbre de la science fut donc transplanté en Grèce, et quoique le sol
fût moins fertile qu’en Egypte, il y porta de plus beaux fruits ; cela est hors
de doute. Mais il n’en est pas moins vrai que les philosophes grecs allèrent
presque tous sur les bords du Ml puiser à la source des arts et des sciences,
et qu’ils devinrent comme autant de canaux par où s’écoulèrent en Grèce
les richesses intellectuelles des Egyptiens. » (Houdart, Etudes sur la vie
d''Hippocrate, 2e édition. Paris, 1840.)
3. « On a voulu trouver des rapports entre la médecine grecque et la mé¬
decine égyptienne, dit Andral, sous le spécieux prétexte que les peuples de
la Grèce tirent leur origine d’une colonie égyptienne. Si cette origine est
vraie, cette colonie, une fois transplantée sur le sol hellénique, s’y est trans¬
formée au point de ne conserver aucun trait de ressemblance avec la mère-
patrie » (Andral, Cours d'histoire de la médecine.)
Telle est encore l’opinion de M. le professeur Laboulbène : « Les Egyptiens
médecine Dps GRECS AVANT HIPPOCRATE. 43
pathologiste. Une trop grande différence existe en effet
entre les deux pays sous le rapport des institutions tant
politiques que sociales et religieuses, pour ne pas consi¬
dérer cette idée de transmission comme un véritable
mythe ; autant TEgyptien est autoritaire, autant le Grec
se montre avide de liberté. Et puis^ quelle distance n’existe-
t-il pas entre les notions médicales elles-mêmes de l’Egypte
et de la Grèce ? — Là tout n’est qu’empirisme ; ici, au con¬
traire, nous voyons surgir à côté de lui une philosophie
véritable, qui atteint parfois les plus grandes hauteurs delà
spéculation scientifique. C’est donc en Grèce qu’a pris
naissance la médecine grecque, et nous sommes heureux
de saluer comme berceau de notre art un pays qui occupe
lui-mèlhe un des premiers rangs dans l’histoire de la
civilisation.
Mais il serait téméraire, croyons-nous, d’assigner une
date quelconque à l’origine de cette médecine ; un trop
épais brouillard l’enveloppe, et l’antiquité grecque appar¬
tient plutôt à la mythologie qu’à l’histoire. Daniel Leclerc
consacre de longues pages à étudier Mélampe * et
Esculape lui-même dont les noms d’authenticité fort
douteuse paraissent être du domaine delà fable. Aumilieu
d’une multitude d’appellations plus ou moins bizarres
vient naturellement prendre place un grand nombre de
ont présenté de bonne heure les marques de la civilisation, dit-il ; mais on a
eu tort, à mon avis, de les regarder comme enseignant aux Grecs les notions
médicales. Les Grecs ont eu un génie propre, et leurs législateurs, ainsi que
leurs philosophes, Solon, Démocède, Alcmœon, Démocrite, Aristote, n’ont
pas été chercher une voie hors de leur pays. »
1. On lui attribue plusieurs cures merveilleuses, et en particulier la guérison
des filles de Prœtus, roi d’Argos. Ces princesses, atteintes d’aliénation men¬
tale, durent boire, d’après la prescription de Mélampe, du lait dans lequel
on avait fait infuser de l’ellébore. Elles recouvrèrent la santé, et Prœtus ac¬
corda au médecin l’une d’elles en mariage avec le tiers de son royaume.
2. On considère Esculape comme l’antique souche de l’illustre famille des
Asclépiades, qui a fourni tant de génies à la Grèce.
ORIGINE DE LÀ MÉDECINE,
44
dieux et de déesses, descendus de l’Olympe pour exercer
les fonctions médicales. Machaon et Podalire^ (auxquels
Etienne de Bysance attribue l’invention de la saignée)
touchent, comme le dit très bien Renouard, aux confins
qui séparent la mythologie de l’histoire. On les dit fils
d’Esculape, que Pindare appelle « le vainqueur de toutes
les maladies * »,
Nous distinguerons parmi les médecins grecs trois
catégories distinctes.
Les uns, en effet, appartenant au collège sacerdotal, se
rendent dans le temple d’Esculape, pour secourir les
malades qui y affluent de toute part, et tracent ensuite sur
des tables le nom des patients, le genre de maladies dont '
ils sont affectés, les remèdes qui les ont soulagés, '
D’autres sont, dans toute l’acception du mot, devrais
philosophes. Après avoir médité sur les lois qui régissent
l’univers, ils contemplent le corps humain et s’efforcent
d’en découvrir les mystérieux rouages par d’ingénieux
rapprochements établis avec ces lois.
Si les premiers sont des empiriques, la médecine, telle
que la pratiquent les seconds, mérite bien le nom de mé- -
decine spéculative, :
On rencontre enfin une troisième catégorie de praticiens - :
qui, sous le nom de directeurs de gymnases, s’occupent
d’hygiène et de chirurgie (luxations, fractures, etc,).
Les prêtres exercent la médecine dans les temples et
portent le nom générique à'Asclépiades 'h
1. Machaon et Podalire s’illustrèrent au siège de Troie ; ce dernier, parait-
il, aurait été spécialement chargé d’exercer la médecine, tandis çLue son
frère se serait livré à la pratique chirurgicale.
2. Omnigenerum propulser morhorum {Fahul., cap. 14).
3. Cette dénomination provenait, d’après Malgaigne, de ce que les pins
célèbres d’entre eux appartinrent à la famille d’un Asclépiade. Houdart ;
considère les Asclépiades a comme autant d’anneaux qui lient sans inter¬
ruption la médecine des temps héroïques à la médecine des temps historiques.»
médecine des grecs avant HIPPOCRATE. 4S
« Parmi toutes les cérémonies,, écrit Dezeimeris, celle
que les Asclépiades accréditèrent le plus est connue sous
le nom d’incubation ; elle consistait à coucher dans le
temple pour obtenir la guérison de ses maux... Quand le
malade était admis, il y avait des cérémonies préalables
auxquelles on mettait un appareil propre à en imposer au
peuple, toujours avide du merveilleux. Du sanctuaire ou du
fond des temples il sortait quelquefois une agréable va¬
peur qui remplissait le lieu où se tenaient les consultants :
c’était l’arrivée du dieu qui parfumait tout par saprésence.
Après ces préparations cérémonielles, venaient les jeûnes,
les expiations et les lustrations ; car il est bon d’observer
que le dieu ne se communiquait pas à des sujets impurs.
A ces religieuses grimaces succédaient les sacrifices, et
chaque temple avait les siens. En certains endroits, on
sacrifiait à Esculape des moineaux, et en d’autres c’étaient
des coqs... Quand les ablutions et les sacrifices étaient
finis, les malades se couchaient ; le sacrificateur éteignait
les lampes et recommandait de dormir, ou du moins de
garder un profond silence par respect pour le lieu ; car le
moindre bruit effarouchait la divinité, qui avait de bonnes
raisons pour ne pas s’exposer aux regards curieux et in¬
discrets des profanes. Lorsque le sacrificateur croyait tout
son monde bien endorini, il saisissait ce moment pour
faire sa ronde et s’emparer des noix, des figues, des gâ¬
teaux et des autres offrandes qui avaient été transportées
de l’autel sur la table sacrée ; car, puisqu’il guérissait pour
le dieu, il était juste qu’il mangeât pour lui. Le lendemain
on disait que l’immortel avait tout consommé ^ »
Les temples sont situés dans des lieux agréables, entou-
I. Dezeimeris, Bict. Mst., art. Asclépiade. — Voy. également Gauthier,
Recherches historiques sur Vexercice de^ la médecine dans les temples, chez
les peuples de l'antiquité, ,1844.
46 ORIGINE DE LA MÉDECINE.
rés de jardins, où les oiseaux viennent mêler leur mélo¬
dieux ramage au bruit lointain des sources d’eau vivi¬
fiante. Les malades trouvent là d’hygiéniques distractions,
mais les mystérieuses pratiques y régnent en souveraines,
et on s’efforce,en leur suscitant diverses émotions morales,
de frapper l’imagination des malheureux qui viennent im¬
plorer leur guérison. Ce n’est d’ailleurs pas un si mauvais
moyen, et une excitation imprévue transmise à l’organisme
par la foi ou la frayeur est bien susceptible d’opérer, dans
certains cas, des cures merveilleuses. N’est-cepas là l’arme
théurgique la plus puissante dont se sont servis tous les .
peuples jusqu’à nos jours ? Et sans invoquer les supersti¬
tieuses pratiques, si nombreuses encore aujourd’hui, l’ap¬
plication scientifique de cette méthode n’a-t-elle pas
donné parfois les résultats les plus satisfaisants à des hom¬
mes aussi instruits qu’éclairés ^ ?
ARTICLE IL
LA MÉDECINE DANS HOMÈRE. ,
Parmi les philosophes, il en surgit de temps à autre
quelqu’un qui sut joindre les études spéculatives à la pra-
1. Les exemples sur ce point abondent dans les annales de la science.
Natalis Guillot, imitant en cela l’illustre BœrbaaTe, voulut essayer les
effets de la frayeur, en annonçant à une paralytique qu’il allait, dans le
but de la guérir, la cautériser au fer rouge. Au moment où on se disposait à ,
opérer, la malade, par un suprême effort, quitte son lit et court dans la saÜe.
M. Boucbut, auquel nous empruntons ce trait, en cite plusieurs'
analogues, parmi lesquels le suivant : Là femme d’un kalife, atteinte
d’bémiplégie dont elle ne pouvait guérir, consulta un médecin qui
lui promit de lui rendre le mouvement à condition que son mari le laisse-
rait faire et ne se fâeberait pas du moyen à employer. Le kalife promit tout
ce qu’on lui demanda, et le médecin se mit aussitôt en devoir de toucher ;
les pieds de sa malade, ce qui est un signe d’impudeur en Asie : la malade,. ;
faisant alors tous ses efforts pour éloigner les mains du médecin, fut ünmé'
diatement guérie. (Boucbut, Nouveaux éléments de Pathologie générale,
4e édition. Paris, 1882.)
47
MÉDECINE DES GRECS AVANT HIPPOCRATE.
tique de la médecine, nous les étudierons sous peu ; mais
remontons auparavant à celui qui a été tout à la fois le plus
ancien et le plus fidèle des vieux historiens de la Grèce, je
veux dire à Homère,et nous ne saurions mieux faire à son
sujet que d’analyser les curieuses et savantes études de
Malgaigne^ et celles non moins importantes qu’a publiées
Daremberg ®, touchant les connaissances médicales du
vieux poète.
Homère vécut trois ou quatre siècles après la prise de
Troie, et c’est en décrivant les blessures de ses héros qu’il
nous a transmis de curieux détails anatomiques
Ses notions d’anatomie générale, quoiquepeu avancées,
surprennent cependant celui qui les ignore. En procédant
de dehors en dedans, le chantre de la Grèce distingue parmi
lestissus :lolapeau(;(pc5ç]; 2“la graisse les chairs
(( 7 «p^). Les chairs se subdivisent elles-mêmes,et tandisque
les tendons et les muscles réunis portent le,nom de tsvovtsç,
la portion purement musculeuse est appelée ixuwy. On a lon¬
guement hésité surla signification qu’il convient d’attacher
au mot vsüpov; Malgaigne croit qu’il signifie fibre, et on le
voit employé au pluriel,dans des phrases où il paraît répondre
à cette interprétation. Le seul terme affecté aux vaisseaux
est celui de flstp, et le nom générique de ôcxsix est employé
pour désigner les os; il n’est d’ailleurs guère question que
de deux d’entre eux, la clavicule (xXstç) et les vertèbres
(cjTroyduXta).'Enfin les viscères contenus dans les grandes
cavités sont connus sous le nom d’ly'/.o(.xcx.
1. Malgaigne, Etude sur T anatomie et la physiologie d'Homère [Bulletin
d>e VAcad. royale de médecine. Paris, 1842, tome VII, p. 985.)
2. Daremberg, La médecine dans Homère. Paris, 1865, iii-8.
3. Consulter le travail du prof. Bouisson sur la chirurgie d'Homère. On
û a pas leu de s’étonner des connaissances anatomiques de ce poète, si, ainsi
que le veut Cuvier, il appartint à la famille des Asclépiades.
48 ORIGINE DE LA MÉDECINE. '‘-
Homère nous a laissé, suivant l’expression de Malgai- ï
gne, « une très belle anatomie des régions ». •
La tête [y.sfakri) comprend le crâne et la face. Le crâne
se divise à son tour en quatre régions principales : en
avant, la région frontale (p-STfiOTrov); en haut, le sincipnt
(êp£ 7 p.a); en arrière l’occipital (wtov) , enfin sur les côtés, les
régions temporales [y.poTOCf oç). Ainsi qu’il est facile de s’en
convaincre, cette division s’éloigne peu de celle usitée de
nos jours; la région auriculaire sert en quelque sorte d’in¬
termédiaire au crâne et à la face. Sur cette dernière, on
distingue les régions oculaire, nasale, buccale, maxillaire
et sous-mentale.
L’intérieur de la tête renferme l’encéphale (^£ 7 >t£ipaXoç'). |
A la région cervicale est affecté le nom de avyjiv-, on dési- ■
gne sa portion antérieure sous celui de laip.oç, (gorge) ou
de azoii.ayoq-, ce dernier terme est loin d’avoir la même |
signification qu aujourd’hui. A la partie postérieure, on
rencontre d’arrière en avant la peau, les muscles et les
vertèbres qui servent d’enveloppe à la moelle [fivèkoq).
La poitrine comprend en avant trois portions : une mé¬
diane et deuxlatérales. La médiane porte le nom de axzpvov,
d’où on a fait ; les latérales sont désignées-sous
celui de TiXsvpix, et ne répondent aucunement à ce qu’on
entend aujourd’hui par jo/èüres.
La région du dos se divise en deux parties ; une supérieure
(wuLfav [j.Yi<7avyvç]; une inférieure [p>.sxafpîvov). A l’intérieur
de la poitrine, Homère connut les poumons, le cœur, le
diaphragme et peut-être le péricarde.
Il distingua dans le mésogastre (pisuyj yacx-^p) l’ombilic
((3p.ç)aXô(;) etle flanc (Xaiiapa). La portion moyenne du
bas-ventre, qui n’est elle-même désignée par aucune
appellation spéciale , se trouve caractérisée par une
MÉDECINE DES GRECS AVANT HIPPOCRATE. 49
périphrase ( entre Vombilic et les parties honteuses ).
Au-dessous du ventre enfin vient le bassin, qui se divise
lui-même en parties honteuses (atSotav) et fesses [ylov-oç).
Dans l’anatomie des membres se présente d’abord, en
commençant par le meniibre supérieur, la région de l’é¬
paule (wp.oç); au-dessous d’elle, le bras (êpa;)^twv), limité
en bas par le coude puis l’avant-bras
le poignet (jtapTioç) et la main (j(eip). Au membre inférieur
on rencontre, en allant de haut en bas, la hanche [layiov]-,
la cuisse (p-vjpuç); le genou (70V11); la jambe (yvvjpiYj); le cou¬
de-pied [afvpov\et le pied [novç).
Homère connut deux sortes de plaies : les plaies par ins¬
truments tranchants (épée, lance, javelot) elles plaies con¬
tondantes, résultant de coups de pierre lancées avec la
main ou la fronde. Les blessures au front, à la tempe,
autour de l’oreille, à la région orbitaire, durent, à ses
yeux, être envisagées comme fort graves.
Daremberg n’a trouvé que cinq blessures à la gorge
dans toute XIliade et une dans VOdyssée ; il en mentionne
quatre aux parties postérieures et latérales du cou. Mal-
gaigne, à son tour, en signale une, où les commentateurs
sont en désaccord sur la question de savoir si la flèche
pénétra au sommet de la tête ou à la région cervicale.
Comme plaies de poitrine, Homère nous parle d’abord
d’une blessure que reçut un de ses héros âu niveau de la
clavicule. La lance pénétra sous l’os et ressortit au bas de
l’épaule. Une autre observation du même genre nous est
fournie par Hector, qui frappa Teucer à la naissance du cou ;
la blessure fut grave, mais ne provoqua pas la mort.
Tandis que les héros sont frappés à la partie antérieure
du corps, il est généralement réservé aüx fuyards d’être
atteints par derrière. Le chantre de la Grèce cite quelques
BOtriLLET.
gQ ORIGINE DE LA MÉDECINE.
exceptions à cette règle et nous décrit des blessures reçues
par de vaillants guerriers, soit aux épaules, soit au dos.
Parmi les lésions de l’abdomen, celles qui intéressent la
partie du bas-ventre, comprise entre les organes génitaux
et le nombril, sont particulièrement redoutables. Les plaies
pénétrantes du mésogastre peuvent donner lieu à l’issue
des viscères; lorsque le foie est atteint, le coup est mortel ^
Les blessures des membres thoraciques sont parfois
dangereuses; Homère décrit l’hémorrhagie formidable qui
suivit l’une d’elles. Un vigoureux coup d’épée avait séparé
l’épaule de la clavicule et du cou, et le malheureux eut une
mort empourprée. Dans d’autres cas, la terminaison fut
tantôt favorable, tantôt funeste.
Plusieurs faits sont rapportés, à propos des blessures de
l’avant-bras ; dans l’un d’eux, en particulier, Agamemnon
est atteint au-dessous du coude et éprouve des douleurs
que, dans son langage imagé, le poète compare à celles de
l’enfantement.
Les plaies de la régiou carpienne s’accompagnent sou¬
vent d’hémorrhagies et de souffrances atroces.
Les blessures delà cuisse, du genou, delà jambe ne soi^
pas très graves. Lorsqu’un des blessés succombe, c’est
plutôt au manque de soins qu’à la plaie elle-même.
Les lésions du tarse sont enfin l’objet des mêmes réserves
que celles du carpe.
Le traitement se borne à extraire le corps étranger, s’il
y est encore, à arrêter l’hémorrhagie et à appliquer des
substances propres à calmer la douleur . Une fois ces indi¬
cations remplies, on met un bandage contentif.
Malgaigne fait remarquer qu’on ne trouve dans Homère
aucune allusion àlamédecine interne ®. « Les affections médi-
1 . Les blessures du foie sont loin d’avoir la gravité que leur assigne lé
poète grec.
2 . Du silence d’Homère sur les maladies internes, on a conclu mal à pro-
MÉDECINE DES iJRECS AVANT HIPPOCRATE. 51
cales étant attribuées, dit-il, à l’intervention des dieux, on ne
pouvait admettre qu’un homme pût les guérir, d Darem-
berg relève pourtant au 1®’' livre de Y Iliade une description
de peste ; on attribua naturellement l’épidémie à l’influence
divine, et il fallut un pompeux appareil de cérémonies reli¬
gieuses pour y mettre fin.
Relativement à la thérapeutique, Homère dit, àla louange
d’Agamède, fille de Mulius, qu’elle connut tous les remèdes
que la terre produit :
’H zoacL yapaaza ôaa zpîfu èvpsïa ypâv.
Enfin le célèbre et vieux poète mentionne encore l’ac¬
couchement à sept mois de la noble épouse de Sthenelius ;
l’enfant naquit viable, et c’est là probablement l’origine de
l’opinion fixantle premier terme delà viabilité âcette époque.
On ne trouve même pas de rudiments de physiologie
dans Y Iliade ou YOdyssée. L’auteur se contente de distin¬
guer deux parties dans l’homme : le corps et l’âme, et dési¬
gne ce dernier principe sous deux noms différents ; il l’ap¬
pelle lantôtt|;y^Y],tantôtôupt,oç. Ces dénominations semblent
avoir leur raison d’être, et il paraît vraisemblable que le
terme s’applique à l’âme proprement dite, principe
immatériel survivant au corps et résidant dans l’économie
entière L Le mot ÔvfLoç s’entendplutôt, croyons-nous, d’une
sorte de principe vital, indépendant de l’âme, et siégeant
dans l’organisme, dont il règle les fonctions. Suivant cette
interprétation, un peu téméraire peut-être, le double dyna¬
misme de l’Ecole de Montpelher ne serait-il pas une fidèle
reproduction de cette doctrine qui, après avoir sommeillé
durant des siècles, aurait de nouveau reparu avec les Bar-
pos que la médecine proprement dite n’était Trais^blablement pas connue
au temps du vieux poète.
1. Moïse admit aussi l’existence de cette âme et la fit résider dans le
sang.
§2 ORIGINE DE LA MEDECINE,
thèz etlesLordat? — C’est là un rapprochement qui m’a
parudigne d’êtrenoté; maisnousenavonsfmiavecHomère,
/ et c’est réellement à lui que l’on doit faire remonter la
I médecine scientifique. i
ARTICLE III.
LA MÉDECINE GRECQUE AVANT HIPPOCRATE.
Il se trouvait, avons-nous dit, en dehors du sacerdoce
médical, en dehors même des gymnases, une catégorie de
philosophes qui ne dédaignèrent pas d’appliquer leurs
vues théoriques à la pratique de la médecine. Ces hommes
furent, rares, il est vrai, et quelques-uns d’entre eux méri¬
tent une mention spéciale.
Nous dirons, tout d’ahord quelques mots de P 5 dhagore,
moins pour étudier ses connaissances, fort restreintes d’ail¬
leurs, que parce qu’il fut chef d’une école célèbre connue
ÿ>o\i%.\Q nom à.’Eco le Pythagoricienne.
Pythagore ^ naquit à Samos, et exerça d’abord le métier
d’athlète. Il voyagea ensuite en Egypte, en Phénicie, en
Chaldée, peut-être dans l’Inde, vint dans le Péloponnèse et
se rendit enfin dans la Grande Grèce, où il débarqua à Cro-
tone, et réunit autour de lui un grand nombre de disciples
si respectueux pour sa personne, que tout le monde con¬
naît encore aujourd’hui leur réponse devenue légendaire :
« Le maître l’a dit ».
B’aprës Pythagore, tout subsiste d’après une certaine
harmonie (santé, vertu, etc...); les nombres impairs sont
plus puissants que les nombres pairs, et le nombre 7 est
le plus puissant de tous. C’est de lui qu’Hippocrate a pris
1 . Consulter Le Régime de Pythagore, d’après le docteur Cocchi, ouvrage-
publié pour la première fois à Paris et à la Haye en 1762. — Voir Cocchi,
Régime de Pythagore, nouvelle édition. Paris, 1880.
MÉDECINE DES GRECS AVANT HIPPOCRATE. 53
l’idée de l’influence du nombre sur le cours des maladies.
Suivant Diogène de Laërte^. le sage de Samos fit une
étude particulière de la médecine. Quoi qu’il en soit de
cette: opinion, ce philosophe rapporta toujours de ses
voyages les idées les plus étranges touchant la cause
des maladies, qu'il attribuait toutes à des démons ou des
héros ; de là, nécessité d’expiations fréquentes et répétées.
Ses préceptes d’hygiène sont peut-être la partie la
moins mauvaise de ses œuvres : dans le. but de se bien
porter, on le vit bannir toutes les viandes de ses repas et
De se plus nourrir que de légumes. Le motif qui lui fit
proscrire les fèves de son alimentation nous -reste in¬
connu,
Pythagore conseillait en outre Tabstention de tout rap¬
port sexuel^ à moins pourtant que l’on n’eût besoin de
maigrir, et se montrait d’ailleurs aussi hostile aux excès
du travail qu’aux excès de table.
Sa physiologie est un tissu d’hypothèses aussi bizarres
qu’incompréhensibles. Suivant celte doctrine, en effet, une
vapeur chaude descend du cerveau, au moment de la con¬
ception, et c’est à elle qu’on doit attribuer la formation de
l’âme et des sens; le corps, au contraire, proviendrait d’un
amas d’humeurs contenues dans la matrice.
Quarante jours suffisent au fœtus pour se former ; il
n^est parfait qu’aux septième, neuvième et dixième mois.
L’âme siège dans la tête et le cœur, les passions dans le
cœur, la raison dans la tête.
Après la mort de Pythagore, ses disciples se séparèrent.
Quelques-uns restèrent attachés à la médecine et errèrent
de contrée en contrée pour exercer leur art ; ce qui leur
valut le nom de Periodeiites h
1. Scliuîze, Hist, méd.
ORIGINE DE LA MÉDECINE.
S4
L’un d’eux, Alcméon de Crotone, se livra, d’après Chal-
cidius, à la dissection des animaux K On lui impute quel¬
ques théories propres à expliquer le jeu des organes des
sens. Il considéra, dit-on, l’ouïe comme provenant du vide
des oreilles ; l’âme elle-même percevrait du cerveau, où
elle réside, les odeurs respirées, et Alcméon aurait même
connu, paraît-il, la merveilleuse propriété que possède la
langue de distinguer les différentes saveurs.
La semence, suivant ce philosophe, est une partie du
cerveau, et la nutrition du fœtus s’effectue dans tout le
ventre de la mère, qu’il suppose poreux à la façon des
éponges. -
Enfin la santé dépend, à ses yeux, d’un certain équilibre
entre les éléments constitutifs du corps; la prédominance
de l’un d^eux sur les autres entraîne la maladie.
Empédocle vécut SOI ans environ av. J.-C. Ses contem¬
porains le considèrent comme le plus beau génie de
l’époque, et il eut lui-même la médecine en si haute estime
qu’il aurait voulu voir ceux qui l’exercent placés au rang
même des dieux.
On lui attribue l’honneur d^avoir éloigné de sa ville
natale des maladies pestilentielles, auxquelles elle était
en proie depuis fort longtemps ; il s’aperçut en effet qu’un
vent impétueux provoquait tous ces maux et mit obstacle
à sa libre arrivée
Empédocle est auteur d’un discours médical (^taxpixoç
X 070 Ç) et d’un poème sur la nature ; malheureusement ces
écrits ont été perdus.
1. Cette assertion n’a d’autre fondement que les allégations de Chalcidius,
qui vécut plus de 700 ans après lui ; d’autres historiens restent muets sur
cette question. Or, comme les dissections étaient en contradiction formelle
avec les principes pythagoriciens, l’hypothèse paraît au moins douteuse.
2 . L'es Italiens appellent de nos jours ce vent le sirocco.
MÉDKCINE DES GRECS AVANT HIPPOCRATE. So
(C Pour lui, nous dit Littré, la différence des sexes est
due à la prédominance du froid ou du chaud dans les
parents ; la ressemblance des enfants, à la plus grande
quantité de fluide séminal que fournit le père ou la mère. »
Fabricius déclare qu’Empédocle donna tous ses soins
à l’étude de la nature et de l’art médical ‘ ».
Anaxagore de Clazomène est resté célèbre par plusieurs
de ses théories.
Il enseigna, le premier, que l’enfant dans le sein de sa
mère se nourrit par l’ombilic, et émit le germe d’une idée
qu'adopta Hippocrate à savoir que le fœtus mâle est
toujours placé du côté droit de la matrice, et le fœtus
femelle du côté gauche.
Anaxagore fit en outre dériver toutes les maladies de la
bile, et prétendit encore que la main, apanage exclusif de
l’homme, est le principal avantage que possède ce dernier
sur l’animal.
Démocrite ® fut un des Grecs les plus illustres de son
époque ; Sextus Empiricus l’a comparé à la voix de Jupiter ;
Aristote lui adressa de grands éloges, et Schulze l’appelle
Magnus Experimentor. Démocrite composa un grand
nombre d’écrits médicaux qui, si nous les possédions,
jetteraient une vive lumière sur l’histoire du temps *. En
voici la liste, d’après Littré ; 1° la nature de l’homme ou
de la chair (2 livres); 2° des humeurs ; 3“ des pestes ou
des maux pestilentiels (3 livres) ; 4° des causes touchant
1. Naturæ perscrutandæ fuit studiosus Empedocles et artismedicæ (Bihl.
Grœc., tome 1).
2 . Aphorismes.
3. Démoc-rite consacra de longues heures à la dissection, et ses contempo¬
rains l’accusèrent d’habiter les tombeaux. Il est sûr néanmoins qu’ü ne put
ïamais disséquer de cadavres humains.
4. Son style, au dire de Cicéron, rivalisait avec celui du divin Platon.
§0 ORIGINE DE LA MÉDECINE,
les animaux (3 livres); 5° le pronostic ; 6° de la diète, ou le
livre diététique, ou la sentence médicale ; 7° sur la fièvre
et sur ceux qui toussent par cause de maladie ; 8° un
livre sur l’éléphantiasis et un autre sur les maladies convul-
siyes. —A l’énoncé de ces ouvrages, on peut facilement
se convaincre de l’étendue des connaissances de l’auteur
Ses concitoyens le surnommèrent la Sagesse, et nous pou¬
vons l’appeler XOmniscience. Pline le considère s comme le
plus attaché aux magiciens qu’il y ait eu depuis Pytha-
gore », et mentionne une composition vantée par lephilo-
sophe d’Abdère pour avoir de beaux et bons enfants ; ce
remède était fait de pignons broyés et mélangés avec
du miel, de la myrrhe, du safran, du vin de palmier et
du lait. ‘
A mesure que la doctrine des médecins philosophes
progressa sur la terre des Hellènes, la médecine des
temples tendit à disparaître, et l’influence sacerdotale
s’éteignit peu à peu. Parmi les causes qui y contribuèrent
le plus puissamment, nous citerons les perfectionnements
dans la civilisation, les bouleversements politiques, les
conquêtes des Grecs et la liberté plus grande qui leur fut
octroyée.
Quelques historiens considèrent la science , médicale
comme ayant toujours été laïque en Grèce, et la médecine
des temples n’aurait jamais existé à leurs yeux. Nous
sommes loin de partager cet avis : il y avait encore sous
Hippocrate un temple dans l’île de Cos, qui fut brûlé à
son époque ; rebâti plus tard, il devint l’objet d'une des¬
cription de Strabon. « Il y a, dit-il, dans la ville de Cos un
temple fort célèbre et rempli d’un grand nombre de
présents et d’offrandes, entre lesquelles on compte un
1. On trouve dans un de ces livres le nom e^nUere pliagédéniqne.
MÉDECINE DES GRECS AVANT HIPPOCRATE. S7
Antigonus de la main d’Apelle... On dit, ajoute encore le
même auteur, qu’Hippocrate a exercé la médecine sur ce
qu’il en a appris par les tableaux consacrés que Ton y
voit. » Ces paroles sont déjà convaincantes, mais on a
trouvé en outre une de ces tables à Rome; elle est de
marbre, et on y lit les paroles suivantes, écrites en langue
grecque :
« Le Dieu a rendu ces jours-ci l’oracle suivant à
Gains, qui était aveugle : Qu’il vint à l’autel sacré, et que,
ayant fléchi les genoux, il passa de la droite à la gauche ;
qu’après cela il mit les cinq doigts sur l’autel, qu’il leva
la main et qu’il l’appliqua sur ses yeux. Ce qu’ayant fait,
il a fort bien vu, tout le peuple étant présent et témoi¬
gnant la joie qu’il avait de ce qu’il se faisait de si grands
miracles sous notre empereur Antonin. »
La gymnastique fut aussi fort cultivée en Grèce\ et
l’histoire nous a transmis les noms de deux gymnasiarques
contemporains d’Hippocrate : Iccus de Tarente et Hérodicus
de Sélymbrie, qui eut l’insigne honneur de diriger le père
de la médecine dans la pratique de ces sortes d’exer¬
cices.
Iccus s’occupa surtout de gymnastique militaire ; sa
sobriété fut prodigieuse et ses repas devinrent légen¬
daire s. Il garda le célibat, craignant de perdre cette vigueur
qui lui était si utile pour les jeux olympiques dans le
commerce des femmes. « Durant toute sa vie, dit Platon,
il ne toucha à aucune fille ni a aucun garçon »
Hérodicus obtint sur lui-même ® d’excellents résultats
de certains exercices corporels, tels que frictions, courses.
1. Voir sur cette question Chancerel, Historique de la gymnastique médi¬
cale. Thèse de Paris, 1864.
2. Platon, les Lois.
3. Hérodicus était atteint d'une maladie chronique.
§8 ORIGINE DE LA MÉDECINE. j
bains, etc..., elles encouragea avec plein succès en saqua- j
lité de professeur <.
Telle était, croyons-nous, la Grèce avant Hippocrate;
par suite de l’entente plus parfaite qui régna entre les mé¬
decins, on ne tarda pas à voir naître des Ecoles; les plus
célèbres furent celles de Cyrène, de Rhodes, de Cnide et
de Cos. Nous ne savons à peu près rien des deux premiè¬
res, et il n’existe, suivant Littré, aucun monument médi¬
cal que l’on puisse leur rapporter. Néanmoins, d’après
Hérodote, les médecins de Cyrène,tinrent au vi® siècle le
second rang après ceux de Crotone, et Galien signale à son
tourune Ecole àRhodes,fondée, dit-il, parles Asclépiades,
et déclinant à mesure que Cos et Cnide brillaient d’un
plus vif éclat.
Quoi qu’il en soit, les doctrines de l’Ecole de Cnide fu¬
rent publiées sous le nom de sentences Cnidiennes ; Hip- ,
pocrate en a fait la critique dans son Traité des maladies
aiguës. Cnide fut la rivale de Cos; de son sein sortirent des
hommes dont les noms ne nous sont pas tous parvenus.
Le plus ancien des Asclépiades Cnidiens fut Euryphon,
que citèrent Platon le comique, Rufus, Cœlius Aurelianus
et Galien lui-même. D’après les recherches de Littré ,
plusieurs ouvrages de l’Ecole de Cnide auraient été
par erreur englobés dans la collection Hippocratique*,
et le savant bibliographe mentionne deux passages de
ce troisième livre des maladies où il est question d’un
bruit de frottement pleural et d’un bruit de gargouil¬
lement perçus dans quelques cas d’épanchements pleuré¬
tiques, avec ouverture des bronches dans la cavité pleurale.
1. n eut le tort cependaut de prescrire ces sortes d’exercices contre tous
les états morbides indistinctement. Les affections aiguës se montrèrent pro¬
bablement un peu réfractaires à ce genre de traitement.
2. 1^’’ et 3e livres du Traité des maladies, et le livre des affectims internes.
médecine des grecs avant HIPPOCRATE. 59
« g-ermes précieux, s’écrie Andral, d’une méthode d’ob-
servation qui a sommeillé pendant 2400 ans, pour se réveil- j
1er enfin de nos jours, fécondée par le génie de Laennec». /
De son côté, l’Ecole de Cos colligea ses doctrines dans les U
Prénotions Coagues, que plusieurs considèrent comme an- ^
térieures à Hippocrate.
C’est au momenl où les deux Ecoles rivales consignent
chacune leurs travaux respectifs dans des livres destinés
à représenter leurs impérissables principes, et où le grand
siècle de Périclès va faire resplendir la Grèce du vif éclat de
ses lumières, au point de vue artistique et littéraire, que
se montre celui qu’on a si justement surnommé le Père de
la Médecine^ et Hippocrate puisera son instruction médi¬
cale à trois sources fécondes : les temples, la philosophie,
les gymnases.
LIVRE DEUXIÈME.
ŒUVRES D’HIPPOCRATE ET DE .SES SUCCESSEURS
JUSQU’A LA FONDATION DE L’ECOLE D’ALEXANDRIE.
Hippocrate; sa vie et ses commentateurs. — Dignité et moralité
professionnelles. — Anatomie et Physiologie. — Pathologie
et Thérapeutique.— Chirurgie et Obstétrique. —Théories Hip¬
pocratiques. — Successeurs d’Hippocrate; Platon et Aristote.
CHAPITRE I. . ;
HIPPOCRATE ; SA VIE ET SES COMMENTATEURS. ' ^
Hippocrate naquit à Cos, la première année de la 80® i
olympiade, 30 ans avant la guerre de Péloponnèse et 460 ^
av. J.-C. C Si les auteurs sont à peu près unanimes- à
fixer cette date, nous devons avouer notre ignorance sur
l’époque précise de l’année où le père de la médecine vit
le jour. Soranus de Cos se contente de nous dire que c’est
sous le règne d’Abriadès, le 26 du mois Agriauus, qui est
d’ailleurs le seul dont le nom nous ait été conservé. ■
La généalogie d’Hippocrate est au reste fort obscure. Il
eut pour père Héraclide, pour mère PraxithéeouPhénarète, _
et fut, dit-on, le T8® descendant d’Esculape, du côté de
son père, le 19® descendant d’Hercule par sa mère Ses
1. Histomaque assigne cette date à la naissance d’Hippocrate.
Voy. Guardia (J ..-M.), La Médecine à travers les siècles, Histoire et phi¬
losophie. Paris, 1865.
2. D’après Soranus, Hippocrate serait le 19« descendant d’Esculape et le
20® descendant d’Hercule.
Hippocrate; sa tie et ses commentateurs. 61
fils, Thessalüs et Dracon I*, passent pour avoir joui d’une
grande réputation et ont laissé un certain nombre d’écrits.
Quant à son gendre Polybe, sa participation à la collection
Hippocratique est considérée par Littré comme certaine.
Le divin Hippocrate n’eut pas pour seul maître son
père Héraçlide ; il fut instruit en outre dans l’art médical
par Hérodicus de Sél 5 mibrie, dans l’éloquence par le
sophiste Gorgîas, et dans la philosophie par Démocrite,
ainsi que nous l’apprend Celse L On connaît peu de détails
sur sa vie ; il parcourut, paraît-il, diverses villes grecques
de l’Europe et de l’Asie^; à en croire Erotien, voyagea
également en Afrique,recueillit de préciéuses observations,
et retourna enfin dans sa patrie ®, où il publia les immor¬
tels écrits qui vont nous occuper.
- Nous ne ferons que mentionner quelques anecdotes, au
moins peu authentiques, sinon tout à fait fabuleuses.
Telle est celle qui témoignerait de 1 r perspicacité dont
il fit preuve à la cour du roi Perdiccas. Appelé à soigner
ce prince, Hippocrate reconnut, dit-on, que sa maladie était
due à un amour secret pour une des concubines de son père,
et le diagnostic aurait été facilité par le changement de,
physionomie du royal malade, lorsqu’il se trouvait en pré¬
sence de cette femme *.
Citons encore pour mémoire le: glorieux honneur d’avoir
mis fin à une peste épouvantable qui ravageait Athènes en
1- Celse, Préf. Livre 1.
'2. Au dire de certains auteurs, il attrait été contraint de quitter sa patrie,
pour échapper au châtiment qu’il avait encouru, en incendiant le temple.
3. n s’y serait livré, suivant Platon et Aristote, à un enseignement régu-*
lier de son art.
4. Cette légende semble suspecte à divers points de vue. Et d’abord on
fait venir Hippocrate à la cour du roi Perdiccas, avec le médecin Cnidien
Euryphon, association vraiment étrange. De plus, la ressemblance de cette
histoire avec la merveilleuse cure attribuée à Erasistrate et la date relative-
ment moderne des historiens qui la rapportent sont autant dé raisons pro¬
pres à faire mettre en doute son authenticité.
HIPPOCRATE ET SES SUCESSÈÜRS.
62
428 ^ ; malheureusement le fait est encore moins probable
que le précédent, car Thucydide, qui a donné une excel¬
lente description de l’épidémie, ne nomme nulle part
Hippocrate
On est loin de connaître exactement l’ège auquel mourut
ce dernier. Suivant les uns, c’est à 85 ans; suivant d’au¬
tres, à 90; pour quelques-uns, à 104, et suivant d’autres enfin
à 109 ans seulement qu’il succomba. Quoi qu’il en soit,
il parait vraisemblable qu’il termina ses jours k Larisse,
en Thessalie. La légende ajoute que sur sa tombe se forma
un essaim d’abeilles, dont le miel jouit de la propriété mer¬
veilleuse de guérir les aphthes, si fréquents sur la muqueuse
buccale des nouveau-nés. Soranus de Gos nous apprend
encore que les compatriotes d’Hippocrate offrirent des
sacrifices en son honneur, le jour de sa naissance et à l’en¬
droit même où il était né.
Nous diviserons, à l’exemple du professeur Andral, les
commentateurs d’Hippocrate en trois grandes classes, etnous
prendrons pour guide, dans leur énumération, les savantes
recherches de Littré , ce philologue éminent, dont la
1. a Le médecin Hippocrate n’a-t-il pas, dans une grande peste, sauvé non
un seul champ, mais plusieurs villes ? » (Varron, De re rnst.) — Actuarius
affirme que le père de la médecine employa avec un succès merveilleux un
antidote, dont il donne même la formule : Antidotum Hippocratis ad mor-,
bum pestilentialem quo usus corona Athenis est donatus. (Actuarii Joannis
Meth. med., lib. V, p. 202. Venetiis, mdliiii.)
2. oc II est pour moi une preuve sans réplique, dit Anglada, qu’Hippocrate
n’alla pas à Athènes pendant le règne de la peste. C’est que Thucydide ne
prononce pas même son nom et ne fait pas la moindre allusion à un événe¬
ment qui aurait dû laisser, dans les souvenirs de ce temps, une trace ineffa¬
çable.... Comment croire qu’il n’eût pas salué l’arrivée du médecin le pins
célèbre de l’époque apportant à une population décimée et en proie au déses¬
poir un antidote souverain? Dans quel but le loyal et véridique chroniqueur
aurait-il dissimulé un fait dont il aurait bien dû pressentir l’inévitable reten¬
tissement î Le silence qu’il a gardé est un argument qui dispense de tout
autre. »
Voir, pour les détails sur la peste d’Athènes, la thèse d’E. Mauriac. Paris,
63
HIPPOCRATE ; SA VIE ET SES COMMENTATEURS.
science porte encore le deuil. La première série compren¬
dra les commentateurs qui ont précédé Galien ; la seconde,
Galien lui-même ; la troisième enfin, ceux qui lui sont
postérieurs. Pour parler plus directement à la mémoire,
nous donnerons dans un tableau ce succinct résumé.
COMMENTATEURS AVANT GALIEN.
Hérophile (300 ans av. J.-O.), fondateur de l’Ecole d’Alexandrie,
a laissé un travail sur le Pronostic d’Hippocrate,
Bacchius, son disciple, donna une édition du 3® Livre des Épidé¬
mies, et fournit des explications sur le 6®, les Aphorismes et le
Traité de l’Officine du médecin.
Xénocrite.
Philinus de Oos, chef de la secte empirique.
Glaucias, qui, au dire de Galien, commenta le VI® livre des
Epidémies.
Zeuxis, le Tarentin et Héraclide de Tarente, célèbre médecin
empirique, commentèrent tous les écrits du vieillard de Gos.
Zénon expliqua le 3® Livre des Épidémies,
Calli.maque,
Epiceleustus de Crète,
Apollonius Ophis,
Dioscoride Phacas, glossateur d’Hippocrate,
Lysimaque de Cos,
Euphorion,
Héraclide d’Erythrée écrivit sur les 3® et 6e Livres des
Epidémies.
Epiclès, Peu
Euryclès expliqua le Traité des articulations. f connus
Philonidès de Sicile,
Ischomaque,
Cydias de Mylosa,
Cinésias,
Démétrius l’Epicurien,
Diagoras de Chypre,
Nicandre de Colophon, poète et médecin remarquable,
paraphrasa - en vers le Pronostic d’Hippocrate (second
siècle av. J.-C.), I
HIPPOCRATE ET SES SUCCESSEURS.
64
.Apollonius de Oittium (1®’’ siècle av. J.-C). 11 ne nous reste rien
de son important travail, à moins que le commentaire sur le
Traité des articulations, qui estparvenu jusqu’à nous, n’en soit un
fragment.
Asclépîade de Bithynie siècle ap. J.-C.), vrai précurseur des
Méthodistes, commenta le Traité de l’Officine du médecin, ainsi
que les Aphorismes.
Lycus de Naples expliqua le Traité des lieux dans l’homme.
Thessalus de Tralles, dont il ne nous reste aucun ouvrage.
Erotien,. qui vécut sous Néron. Il composa un glossaire fort
estimé.
Sabfnus, précepteur lui-même d’un des précepteurs de Galien, et
Rufus d’Ephèse, qui exerça la médecine sous l’empereur Trajan,
ont, au dire du médecin de Pergame, admirablement connu l’œu¬
vre hippocratique.
Rufus commenta les Aphorismes, le livre des Epidémies, le
Livre des Prorrhétiques, le Traité des humeurs. -
Marinus interpréta les Aphorismes, et Quintus, son disciple, est
cité pour avoir commenté les Epidémies et les Aphorismes.. . ■
Lycus de Macédoine commenta les Epidémies, les Aphorismes^
le Traité des humeurs.
Artémidore Capiton a donné une description complète des,livres
d’Hippocrate, très recherchée au temps même de Galien.
Dioscoride en.publia une autre, qui offrit beaucoup d’analogié
avec la précédente.
Numesianus et Dionysius sont souvent cités par le médecin de
Pergame comme commentateurs des Aphorismes.
Pélops, précepteur de Galien, les traduisit en latin.
Julien composa 48 livres contre ces mêmes Aphorismes.
GALIEN.
Galien ne dédaigna pas lui=même de commenter Hippocratê et
consacra six gros volumes à ce travail. 11 composa en outre un
ouvrage sur i anatomie du père de la médecine ; un autre sur les
divers dialectes dont ce dernier s’était servi, et un Glossaire ren^
fermant les mots difficiles et obscurs de la collection Hippocra¬
tique.
HIPPOCRATE ; SA VIE ET SES COMMENTATEURS, 68
COMMENTATEURS APRÈS GALIEN.
Domnus et Attalion sont cités comme interprétateurs des Apho¬
rismes dans le commentaire attribué à Oribase.
Philagrius et Gésius analysèrent également les ApTiommes.
Asclepius s’efforça d’expliquer Hippocrate par lui-même.
Palladius, l’iatro-sophiste Alexandrin, s’occupa du Traité des
fractures et du VI® Livre des Epidémies (vu® où viii® siècle de
l’ère chrétienne).
Jean d’Alexandrie, dont il ne nous reste plus qu’un fragment de
commentaire sur le Traité de la nature de Venfant.
Etienne d’Athènes expliqua les Aphorismes et le Pronostic.
Théophile ou Philothée commenta les Aphorismes.
Damascius.
Dès cette époque, les travaux des Grecs firent place à ceux des
Arabes, qui commentèrent eux-mêmes Hippocrate, jusqu’au mo¬
ment où l’Occident rentra en possession de l’héritage scientifique
des anciens...
Citons quelques traducteurs plus modernes :
L’édition de Fabius Calvus fut la première imprimée ; elle parut
en 4525 et a été reproduite à plusieurs époques, notamment à
Bâle, en 1526.
La première traduction grecque est due à Aide (1526); elle fut
suivie, douze ans après (1538), d’une autre interprétation publiée
en même langue par les soins de Janus Cornarius (Hanginbot ou
Hambutt).
S. de Gorris (1548), commentateur estimé d’Hippocrate.
Mercuriale, en 1588, traduisit les Œuvres entières, divisa la
collection en quatre classes et basa ses critiques sur des fondements
peu certains.
Vers cette époque aussi, Jacques Houlier (1579) et Louis Duret
(1588) se rendirent célèbres comme commentateurs du vieillard
de Cos.
Anuce Foës, en 1595, fit paraître en Allemagne une nouvelle
édition qui est le travail le plus complet du temps.
Vallès (1598).
Claude Tardy (1667) et Dacier (1697), premiers traducteurs fran¬
çais des Œuvres d’Hippocrate.
botjillet. - 5
HIPPOCEATE ET SES SUCCESSEURS.
66
Van der Linden et René Chartier donnèrent chacun, vers le
milieu du xvil® siècle, une édition gréco-latine.
Cent ans après, Maek (1743-1749) attacha son nom à un splendide
ouvrage qu’il a malheureusement laissé inachevé.
Grüner (1744-1815), remarquable par la concision et la clarté de
son style, n’ajouta à peu près rien aux écrits de ses prédécesseurs.
Ackermann (1756-1801) soumit les écrits d’Hippocrate à un
contrôle sérieux, pour s’assurer de leur authenticité.
Pierrer (1806) et Kühn (1825) reproduisirent la traduction de
Foës.
Grimm (1781-1792), traducteur allemand, fort apprécié, de
l’Œuvre Hippocratique.
KurthSprengel (1792), disciple de Grüner, et auteur d’une apolo¬
gie d’Hippocrate.
Gardeil (1801), de Mercy (1811-1832) et Pariset (1817-1830) ont
donné une série de publications relatives aux ouvrages du père
de la médecine.
Piquer (1757-1770) dota son pays d’une version espagnole, et
Francis Adams a récemment publié une version anglaise de divers
livres Hippocratiques.
Link (1814) divisa la collection en six classes et attribua cha¬
cune d’elles à un auteur différent.
Littré (1840), par son excellente traduction, a édifié au vieillard
de Cos un monument digne de lui et de la médecine elle-même i.
Daremberg (1843) a conquis par ses Mémoires et ses Œuvres
choisies d’Hippocrate un des premiers rangs parmi les commen¬
tateurs.
Enfin Pétrequin (1877) s’est appliqué à traduire la partie chi¬
rurgicale de l’Œuvre Hippocratique 2.
Plus on s’éloigne d’Hippocrate, moindre est l’intérêt
qui se rattache à ses commentateurs ; aussi avons-nous
omis àdessein les noms d’ungrand nombre d’entre eux,pour
ne citer que les principaux.
1. Œuvres complètes, tra.dàction nouvelle, avec le texte grec-en regard
coUationné sur les mannscrits de toutes les éditions, par E. Littré. Paris,
1839-1861, 10 vol. iii-8. ^
2. Chirurgie æHippocrate. V&TÛs, 1878, 2 vol. in-8.
HIPPOCRATE ; SA VIE ET SES COMMENTATEURS. 67
La plupart de ceux qui fig-urent après Galien ont été
unanimes à s’inscrire en faux contre l’unité d’origine des
livres Hippocratiques. Au temps même du célèbre méde-^
cin de Pergame, de sérieuses difficultés se présentèrent
pour séparer les écrits du père de la médecine de ceux
qu’on lui attribuait faussement. Ces difficultés n’ont fait
que s’accroître, et aujourd’hui bien des siècles se sont
écoulés, mais la lumière ne s’est pas faite. De nombreuses
altérations ou corrections apportées au texte primitif
augmentent encore l’hésitation des commentateurs L II est
probable en outre que divers ouvrages des fils d’Hippo¬
crate, de sou gendrePolybe et de plusieurs autres médecins
de l’époque, ont été par erreur englobés dans la Collection
dite Hippocratique.
L’histoire doit être impartiale, et ne vaut-il pas mieux
d’ailleurs se montrer scrupuleux observateur des faits
que dé vouloir ajouter sans raison un nouveau fleuron à
la couronne d’un homme dont la gloire est assez grande
pour ne pas avoir besoin qu’on lui attribue ce qui ne lui
appartient pas ?
Les auteurs de tous les temps ont été en dissidence à
l’effet de savoir quels sont les ouvrages dont la paternité
réelle est due àl’illustre médecin de Cos. Nous ne saurions
passer en revue les diverses listes dressées par les anciens
historiens, et nous donnerons seulement l’opinion de trois
médecins modernes, pour prouver combien grande est
encore de nos jours la divergence à ce sujet.
Littré, dont la compétence philologique n’eut d’égale que
!• « Artémidore Capiton et Dioscoride, chargés, sons l’empire d’Adrien,
d’une révision des Œuvres d’Hippocrate, sont accusés d’avoir poussé l’audace
des corrections au delà de tout ce que des éditeurs se sont jamais permis, et
d’avoir corrompu le texte en une multitude d’endroits. » (Dezeimeris, Bict.
Jiist. de la médecine^
Voir Ed. Auber, Institutions d'Hippocrate, 1864.
68 HIPPOCRATE ET SES SUCCESSEURS.
l’érudilion, attribua à Hippocrate les traités suivants •
De l’ancienne Médecine. Des Plaies de tête.
Des Airs, des eaux, des lieux. Des Fractures.
Le Pronostic. Des Articulations.
Les Aphorismes. Des Instruments de réduction.
DuEégimedans les maladies aiguës. Le Serment.
Epidémie (1" et 3e Livres). La Loi.
Malgaigne, qui fut lui-même un helléniste distingué
considérait comme provenant du père de la médecine les
ouvrages dont les noms sont indiqués ci-dessous :
Des Airs, des eaux et des lieux. Les Fractures et les Articulations.
Le Pronostic. Le livre II des Prorrhétiques.
Epidémies (1" et 3* Livres). Les Aphorismes.
Enfin, suivant Renouard, les écrits authentiques d'Hippo¬
crate seraient :
Lé Pronostic. Le Traité des airs, des eaux et des
Quelques Aphorismes. lieux.
Les Epidémies (1“^ et 3‘Livres). Des Articulations.
Le Traité du régime dans les mala- Des Fractures,
dies aiguës. Des Instruments de réduction.
CHAPITRE II
DIGNITÉ ET MORALITÉ PROFESSIONNELLES.
On ne trouve nulle part de plus judicieux préceptes sur
les devoirs du médecin que dans la Collection Hippocra¬
tique, et il n est plus douteux pour personne que, contraire¬
ment à 1 assertion de certains historiograph.es, l’illustre
médecin de Cos n ait eu des prédécesseurs. « La nature
même de la science, l’immensité des connaissances de
détail que supposent les écrits aphoristiques, techniques
et chirurgicaux d’Hippocrate, les résultats déduits par ce
grand médecin d une longue série d’observations portant
dignité et moralité professionnelles. 69
sur des faits naturellement rares ou qui ne se reproduisent
que sous des constitutions atmosphériques particulières,
prouvent évidement que ces ouvrages nous présentent les
efforts réunis de plusieurs siècles» C’est d’ailleurs par
l’expérience de ses devanciers que lui ont été dictés ses
magnifiques passages sur la moralité professionnelle.
Rendons-lui néanmoins justice ; il a le mérite d’avoir su
en profiter et d’avoir ajouté à leurs leçons le fruit de ses
méditations les plus attentives.
Quelle noble majesté dès le début de ses Aphorismes!
« La vie est courte, dit-il, l’art est long ; l’expérience
trompeuse, le jugement difficile; il faut non seulement
faire ce qui convient, mais encore faire en sorte que le
malade, les assistants et les choses extérieures y con¬
courent 2. »
‘Par ces paroles, Hippocrate prémunit ses disciples con¬
tre Içs difficultés innombrables de la pratique médicale.
Quelle plus admirable vérité plus brièvement exprimée :
La vie est courte, l’art est long ! Cette réflexion n’est-elle
pas de tous les temps, et n’est-ce pas au moment où, mûris
par l’expérience, nos maîtres sont sur le point de nous
léguer quelque précepte, quelque invention nouvelle, que
nous les voyons ravis à notre estime par une mort aussi
impitoyable qu’inattendue? — L’observation, la découverte
1. Dezeimeris, Diet. Mst. — Pour se convaincre de la nécessité d’admet¬
tre des devanciers à Hippocrate, consulter : De 'utilitate ex adv. eapiend.,
Lib. II, pag. 176, et Dujardin, Hist. de la chirurgie, tomel, page 160.
2. (ï Cette sentence, qu’on peut regarder comme le testament scientifique
du plus grand médecin de l’antiquité, renferme tout le secret de la révolu¬
tion intellectuelle que nous allons retracer. C’est pour hâter les progrès trop
lents de l’art de guérir, pour éviter les interminables et dangereux tâtonne¬
ments de l’expérience, pour lever les difficultés du jugement ou de la diag¬
nose, que les médecins abandonnèrent'jadis la voie de l’observation pure et
simple, espérant trouver un guide plus sûr dans les spéculations physio¬
pathologiques. » (Eenouard, Lettres fhilosophîq^ues et historiques sur la
médecine, 3' édition, Paris, 1861.)
HIPPOCRATE ET SES SUCCESSEURS.
■ 70
peut-être, qui eût été, pour les générations futures, un Jet
de bienfaisante lumière, demanderaparfoisbien des années
toujours d’infatigables labeurs, pour être mise au jour.
La vie est courte, l’art est long !
« L’expérience trompeuse, le jugementdifficile », ajoute
le maître. Comme la précédente, d’ailleurs, cette phrase
semble écrite aujourd’hui même etest applicable à la sphère
médicale dans son intégrité. Je crois entendre encore les
paroles que prononçait naguère un des professeurs les plus
sympathiques de la Faculté de Paris, M. Jaccoud^, lors¬
qu’à son cours d’ouverture, il s’écriait :
« Vous ne devez point vousborner à recueillir les ensei¬
gnements qui vous sont donnés, vous devez vous efforcer
de les élargir et surtout de les vérifier par votre travail. Il
-'n’y aplus dé maîtres au sens autocratique du mot ; il y ades
hommes qui, plus âgés que vous,'ont étudié plus longtemps
que vous, ont vu plus de choses que vous, et qui exercent
: l’enviable privilège de vous faire part des résultats de leurs
méditations. Mais tout cela ne doit être accepté que sous
bénéfice de contrôle, car nul n’est infaillible, vous le savez
bien..... »
Ce contrôle, Hippocrate le prêchait à ses disciples
pour donner à la médecine des fondements inébranlables,
et c’est lui aussi que nos maîtres actuels nous engagent
à exercer pour assurer les progrès de cette même science.
Il est aussi indispensable au praticien qu’au physiolo¬
giste ou au chimiste. .
La pensée du vieillard de Cos est tout entière féconde
en salutaires enseignements : Il ne suffit pas à l’homme de
l’art de veiller sur lui-même, il faut encore qu’il soutienne
et éclaire le malade de ses recommandations et de ses con-
1. Jaccoud, Leçon inaugurale C31 jaiivier 1877).
DIGNITÉ ET MOB ALITÉ PBOFESSIONNELLES. 71
seils.Le rôle des assistants peut, au premier abord, paraître
un peu déplacé en cette circonstance. Détrompons-nous ;
la garde-malade fait souvent plus que le médecin ; elle est
sans cesseau chevet du patient et doit fournir de précieuses
données à celui qui areçu mission de diriger le traitement.
Enfin personne n’ignore l’importante part qui doit être
attribuée, dans la cure des maladies, aux choses exté¬
rieures ^
Nous trouvons encore dans les Œuvres du père de la
médecine un résumé succinct des qualités que doit avoir
celui qui embrasse notre profession : « Il a besoin, est-il
dit, de réunir les conditions suivantes : disposition natu¬
relle, enseignement favorable , instruction dès l’enfance,
amour du travail, longue application ». Ces quelques li¬
gnes ne renferment-elles pas tout ce qui de nos jours serait
encore raisonnablement exigible de ceux qui se destinent
à la carrière médicale ?
Si nous désirons savoir ce que doit être un bon méde¬
cin, tant au point de vue matériel qu^au point de vue mo¬
ral, Hippocrate se charge lui-même de nous l’apprendre :
« La règle du médecin, dit-il, doit être d’avoir une
bonne conduite et de l’embonpoint, suivant ce que com¬
porte sa nature, car le vulgaire s’imagine que celui qui
n’est point ainsi en bon état ne saurait enseigner conve¬
nablement les autres. Puis il sera d’une grande propreté
sur sa personne, mise décente, parfums agréables, mais
dont l’odeur n’a rien de suspect, car en général tout cela
plaît au malade. Quant au moral, l’homme sage non seu-
1 Les ApJun’ismes ont été traduits on paraphrasés en vers latins ou fran¬
çais par divers auteurs. Tels sont : François du Port, André Ellinger,
Laurent Sturmius, Jean Bomier, Paul Denis, Simon de Provenchères,
Bullenger, Bobert Constantin, Winterton, Frerus, Gérard Denizot, Guillaume
Odry, Antoine Hommeius, de Launay, P.' Berigardo, de Fontette, Ch. Spon,
Condé, Closs, et, de nos jours, Ambialet.
HIPPOCRATE ET SES SUCCESSEURS.
72
lement sera discret, mais aussi il observera une grande^
régularité dans sa vie ; cela fait le plus grand bien à la
réputation ; ses mœurs seronthonorableset irréprochables
et avec cela il sera pour tous grave et humain, car se mettre
en avant et se prodiguer excite le mépris, quand même ce
serait tout à fait utile. Qu’il se règle sur la licence que lui
donne le malade, caries mêmes choses se présentant rare¬
ment aux mêmes personnes sont bienvenues. Quant à l’ex¬
térieur, il aura la physionomie réfléchie sans austérité ;
autrement il paraîtrait arrogant et dur : d’un autre côté,-
celui qui se laisse aller au rire et à une gaieté excessive est
regardé comme étranger aux convenances ; et cela, il faut
s’en préserver soigneusement. La justice présidera à toutes
ses relations, car il faut que la justice intervienne sou¬
vent ; ce ne sont pas de petits rapports que ceux du méde¬
cin avec les malades ; les malades se soumettent au méde¬
cin, et lui, à toute heure, est en contact avec des femmes ;
il faut, à l’égard de tout cela, garder les mains pures *. »
Ce portrait du médecin, tel qu'il doit être, ne laisse, à
notre avis, rien à désirer. Tracé de main de maître, les plus
petits détails s’y trouvent mentionnés, et il restera tou¬
jours une des meilleures leçons de morale que nous ait
léguées l’antiquité. Il convient, je crois, de le placer à côté
du serment qu’Hippocrate faisait prêter à ses disciples : ce
rapprochement achèvera de mettre en lumière la dignité
dont le père de la médecine tint à entourer la pratique de
son art :
« Je jure par Apollon, médecin, par Esculape, par
Hygie et Panacée, par tous les dieux et toutes les déesses,
les prenant à témoin que je remplirai, suivant mes forces
et ma capacité, le serment et l’engagement suivants : Je
mettrai mon maître de médecine au même rang que les
1. Hippocrate, Tradoct. Littré, tome IX, page 206.
dignité et moralité professionnelles. 73
auteurs de mes jours ; je partagerai avec lui mon avoir et,
le cas échant, je pourvoirai à ses besoins ; je tiendrai ses
enfants pour des frères, et s’ils désirent apprendre la mé¬
decine, je la leur enseig-nerai sans salaire ni engagement.
Je ferai part des préceptes, des leçons orales et du reste
de l’enseignement à mes fils, à ceux de mon maître et aux
disciples liés par un engagement suivant la loi médicale,
mais à nul autre. Je dirigerai le régime des malades à leur
avantage, suivant mes forces et mon jugement, et je m’ab¬
stiendrai de tout mal et de toute injustice. Je ne remettrai
à personne de poison, si on m’en demande, ni ne prendrai
l’initiative d’une pareille suggestion; semblablement, je
ne remettrai à aucune femme de pessaire abortif. Je pas¬
serai ma vie et j’exercerai mon art dans l’innocence et la
pureté ! Je ne pratiquerai pas l’opération de la taille % je
la laisserai aux gens qui s"en occupent. Dans quelque mai¬
son que j’entre, j’y entrerai pour l’utilité des malades, me
préservant de tout méfait volontaire et corrupteur, et sur¬
tout de la séduction des femmes et des garçons, libres ou
esclaves. Quoi que je.voie ou entende dans la société pen¬
dant l’exercice ou même hors de Texercice de ma profes¬
sion, je tairai ce qui n’a jamais besoin d’être divulgué, re¬
gardant la discrétion comme un devoir en pareil cas. Si je
remplis ce serment sans l’enfreindre, qu’il me soit donné
de jouir heureusement de la vie et de ma profession, ho¬
noré à jamais parmi les hommes; si je le viole et que je
me parjure, puissé-je avoir un sort contraire ® ! »
!• M. le docteur Charpignon, d’Orléans, a récemment composé un Traité,
T alligation de nef oint pratiquer la taille, imposée par le serment, h. ses
yeux, comme à ceux de plusieurs autres commentateurs (R. Moreau, GautMer,
^îgaigne), ce serait non la taille, mais la castration, qui aurait été défendue
aux disciples d’Hippocrate.
2- On a reproché à Hippocrate d’avoir violé son serment, en ce qui con¬
cerne les remèdes abortifs.
74 HIPPOCRATE ET SES SUCCESSEURS,
• Abrégé et modifié, le serment s’est psrpétué jusqu’à nos
jours dans l’Ecole de Montpellier Il y faisait jadis partie
de ce qu’on était convenu d’appeler l’acte de triomphe. Le
récipiendaire le prêtait, la main étendue sur le livre d’Hip¬
pocrate, le corps revêtu de la robe de Rabelais un bon¬
net de drap noir surmonté d’une houppe de soie cramoisie
sur la tête, un anneau d’or au doigt, les reins entourés
d’une ceinture dorée. C’est sans doute au pompeux appa¬
reil dont on avait coutume d’entourer cet acte que Molière
dut l’inspiration de la cérémonie du Malade imaginaire L
Quoi qu’il en soit, le serment nous paraît être le couron¬
nement suprême d’une pure morale qui place sur la tête
du divin vieillard un impérissable diadème de grandeur.
CHAPITRE III
ANATOMIE ET PHYSIOLOGIE.
Les notions d’anatomie que renferment les livres Hip¬
pocratiques sont rares et peu nettes^; cette pénurie tient
sans doute à l’impossibilité où l’on se trouvait de disséquer
des cadavres humains.
Dans le Traité des lieux dans l’homme, que la plupart
des anciens ® attribuent au père de la médecine, et dont
1. Olim Coüs,nuncMonspeliensis Hippocrates.
2. <£ Les étudiants,, dit Astruc, coupent furtivement quelque lambeau de
cette robe, pour l’emporter chez eux, ce qui oblige à faire une robe de temps
en temps, ce à quoi on ne gagne rien. »
3. Maurice Raynaud, Les Médecins au tem.ps de Molière.
1864 Anatomie Upjpocratiq^ue et ses applications à la pathologie,
5. Baccbius, Lycus de Naples, Erotien, Rufus d’Ephèse,
ANATOMIE ET PHYSIOLOGIE.
7o
Littré n’ose garantir i’authenticité i, l’auteur compare le
corps à un cercle et appuie sa comparaison sur la facilité
avec laquelle se propagent les maladies, quel que soit d’ail¬
leurs l’endroit où elles aient débuté ; puis il déclare que
l’anatomie doit être le point de départ de toute la méde¬
cine. S’occupant ensuite des veinés, il leur assigne la tête
comme origine^ dit aussi quelques mots des nerfs, du tissu
musculaire, et s’arrête un peu plus longuement sur les os
et les articulations; l’ostéologie fut au reste la partie
anatomique la mieux connue.
Nous lisons au début du Traité des plaies de tète, ouvrage
dont la paternité n’est aucunement douteuse quelques
détails intéressants sur la conformation extérieure du
crâne ; les sutures y sont bien décrites et les points osseux
de moindre résistance s’y trouvent ausssi soigneusement
indiqués. Enfin la distinction dans les os crâniens d’une
table interne et d’une table externe, séparées l’une de
l’autre parle diploé, est de même parfaitement notée.
Le Mochlique, qui est un abrégé du Traité des articula¬
tions et d’une partie du Traité des fractures renferme
encore des notions élémentaires sur les divers os qui com¬
posent le corps humain. Enfin le Traité du cœur, l’un des
plus récents de la collection Hippocratique semble être
1. n range ce traité dans la classe des écrits qui, dépourvus de témoignages
suffisants pour être attribués à Hippocrate, portent cependant le cachet de
1 Ecole de Cos, et doivent être considérés comme l’ouvrage des disciples de
cette Ecole qui lui ont prochainement succédé.
2. L’idée de cette comparaisen se retrouve ailleurs dans la collection
Hippocratique. Hp. vi, 2 , 3.
^ 3. Personne ne paraît jamais avoir douté de son authenticité, èt rien dans
1 ouvrage ne témoigne contre elle.
4. Bien qne le MocTüig%ie soit un abrégé du Traité des articula'ions et de
œlui des fractures, il est aisé de se convaincre qu’il offre çà et là des mo-
^cations par rapport à l’original, et ces remaniements divers indiquent un
trajarl subséquent, accompli par Hippocrate ou par ses successeurs.
5- Ce traité n’a pas été compris dans la liste d’Erotien; ü est impossible
de l’attribuer à Hippocrate.
HIPPOCRATE ET SES SUCCESSEURS.
76
l’œuvre d’un anatomiste assez observateur. Outre la confor¬
mation extérieure de l’organe, on y trouve la description
de la membrane d’enveloppe, le péricarde, et des quatre
cavités cardiaques. L’auteur n’ignore pas que l’aorte sort
de l’un des ventricules et l’artère pulmonaire de l’autre-
il étudie les valvules sigmoïdes et constate même qu’elles
opposent en se relevant une barrière infranchissable à tout
ce qu’on voudrait essayer de lancer par le cœur dans le
vaisseau; il voit enfin les artères pleines de sang, mais
les idées physiologiques sont loin de correspondre à ces
données anatomiques.
Dans le livre consacré aux glandes \ que Littré juge à
peu près contemporain du précédent, le cerveau est rangé
parmi ces dernières, et un grand nombre d’entre elles sont
passées sous silence. Quoi qu’il en soit, il est dit que les
glandes abondent dans les régions humides de l'organisme,
et qu’elles font de l’humidité leur propre nourriture. Les
poils doivent être assimilés aux glandes et ont les mêmes
usages.
Parmi les autres ouvrages de la collection Hippocrati¬
que dignes d’être consultés avec fruit pour fournir quel¬
ques renseignements sur les connaissances anatomiques
de l’époque, nous signalerons le Traité de la nature des os^,
qui contient une énumération assez exacte des différents
os du squelette et des principaux viscères.
En résumé, et pour en finir avec l’anatomie des Hippo¬
cratistes, nous dirons avec Daremberg « qu’elle n’est plus
une science d’occasion, comme dans Homère, et quelle
n est pas encore du domaine de l’histoire naturelle et de
la biologie, comme chez Galien ; ce n’est, à cette époque.
1. n n’est cité par aucun ancien ;
cin de Cos venu après Hippocrate.
2. Compilation de cinq morceaux
Galien le fait remonter à quelque méde-
provenant de difEérentes sources.
PATHOLOGIE ET THÉRAPEüTIQUE. 77
qu’un instrument fort imparfait delà médecine pratique ».
Envisagée comme sérieuse étude des fonctions orga¬
niques, la physiologie elle-même est à peu près nulle ou
du moins très défectueuse. Sur quoi, en effet,pourrait-elle
se baser, sinon sur Tanatomie, et nous avons vu combien
cette science est encore imparfaite. Si quelques progrès
ont été réalisés à Tégard des os et des articulations, c’est
aussi sur la nature du mouvement, son étendue, ses modi¬
fications norm'ales ou pathologiques, que la physiologie a
acquisses données les plus sûres. Partout ailleurs on ne
rencontre que confuses hésitations ou absurdes hypothè¬
ses. Les mots de fibres, de nerfs, de tendons, sont cons¬
tamment employés les uns pour les autres ; les artères se
trouvent rarement distinguées des veines, et lorsque cette
distinction est établie, elle repose sur ce fait que les ar¬
tères contiennent de l’air et les veines du sang.
CHAPITRE IV
PATHOLOGIE ET THÉRAPEUTIQUE.
Loin d’être un simple traité de séméiologie, le Pro¬
nostic ‘ d’Hippocrate est un véritable corps de doctrine qui
renferme synthétisées toutes ses connaissances.
L’auteur insiste d’abord sur les caractères que peut
fournir au médecin l’aspect du malade ® : « Les traits alté-
!■ Héropliile a commenté le Pronostic, et c’est là nn témoignage décisif
pour son anthenticité. Ce traité renferme, malgré sa signification étymolo¬
gique, le présent, le passé et l’avenir du malade.
2- M. Hondart nous explique en vue de quoi Hippocrate étudiait ces
Piénomènes : a Les symptômes, dit-ü, n’étant à ses yeux que des signes
78 HIPPOCRATE ET SES SUCCESSEURS.
rés, les yeux enfoucés, les tempes affaissées, les oreilles
écartées, la peau du front sèche, tendue et aride, la peau
de toute la face jaune ou noire sont d’un fâcheux augure
dans le cas où ces symptômes n’auront point été causés
par la faim, la diarrhée ou les veilles prolongées. Le dé¬
cubitus dorsal, l’agitation, les grincements et le délire sont
des phénomènes des plus alarmants ». Yient ensuite
une description aussi exacte que détaillée du phénomène
connu aujourd’hui sous le nom de carphologie ; la gravité
de ce signe n’échappait point au père de la médecine :
« Les mains promenées devant le visage, dit-il, cher¬
chant dans le vide, ramassant des fétu de paille, arra¬
chant brin à brin le duvet des couvertures, détachant les.
paillettes des murs dans l’appartement, présentent au¬
tant d’indices d’une terminaison funeste ». Hippocrate
dénonce encore comme de mauvais augure les hydropisies
survenant dans les maladies aiguës, la froideur des extré¬
mités... On doit se tenir aussi en garde contre les mala¬
des qui dorment le jour et veillent la nuit; mais il est sur¬
tout terrible de ne pouvoir dormir ni le jour ni la nuit.
Il faut apporter la plus grande attention à l’examen des
selles et des urines ^....
Toute cette partie séméiotique est rattachée à diverses
maladies, parmi lesquelles les affections thoraciques occu¬
pent une large place ; elles furent probablement très com¬
munes en Grèce. Dans la péripneumonie, les crachats et
les éternuments sont considérés comme fâcheux : « Chez
destinés à représenter le combat morbide, il ne songeait pas à y trouver
autre chose et ne les étudiait que pour prédire de quel côté demeurerait le
victoire. » (Houdart, loc. oit.')
1. Les observations d’Hippocrate sur Turine offrent un réel intérêt. H
indique une cause d’erreur contre laquelle ü est essentiel d’être prémuni-
les affections vésicales, en effet, donnent à Turiné un aspect anormal, et
ceUe-ci n’a plus alors de signiâcation touchant l’état général du malade-
PATHOLOGIE ET THÉRAPEUTIQUE. 79
les péripneumoniques, une expectoration rouillée, mêlée
d’une médiocre quantité de sang-, est salutaire et soulage
beaucoup au début de lamalâdie; mais, rendue au septième
jour et même plus tard, elle est moins sûre ». Les crachats
qu’Hippocrate dit être mêlés de sang sont sans aucun
doute ces crachats jus d’abricots si pathognomoniques de
l’affection qui nous occupe. Cen'est pas tout, et on connais¬
sait encore un autre signe important de la maladie : « Les
meilleurs crachats, ajoute-t-il, sont ceux qui calment la
douleur de côté. Enfin, ainsi que le fait judicieusement
remarquer Littré, on peut se demander ce que sont ces
empyèmes, signalés comme terminaison des affections
thoraciques, et sur lesquels Hippocrate insiste assez lon¬
guement.
Il est aisé de se convaincre, en parcourantlesÆJjoeWém/csi,
qu’on se trouve en présence d’un simple narrateur. Le père
de la médecine expose clairement ce qu’il a vu, mais ne
cherche à l’expliquer en aucune façon. Ce sont de vérita¬
bles éphémérides médicales ou un compte-rendu exact des-
maladies observées pendant quatre années.
Dans la première observation sont relatées quelques
fièvres, des oreillons parfois, accompagnés d’orchites mé¬
tastatiques Pendant l’été et l’automne, bon nombre de
phthisiques succombèrent. Ces saisons furent fécondes en
fièvres continues, quelquefois bénignes, parfois au con¬
traire accompagnées de redoublements pouvant ajuste titre
les faire comparer à des fièvres intermittentes.
1. Des sept livres dont se composent les Epidémies, le 1®' et le 3® seuls
proviennent d’Hippocrate ; cette opinion découle du consentement unanime
des critiques de l’antiquité ; mais il faut bien avouer que les témoignages
Êu faveur de leur authenticité ne remontent pas au delà de Bacchius.
2. H est curieux de voir ces sortes d’accidents mentionnés par Hippocrate,
lor^u’on songe qu’il faut en arriver tout à fait à nos jours pour les voir
universellement reconnus. L’orshite métastatique a été niée dans des traités
de pathologie assez récents.
gQ HIPPOCRATE ET SES SUCCESSEURS.
Dans la seconde constitution sont signalées au printemps
des ophthalmies fluentes et tenaces ; en été et en automne,
des dysenteries, du ténesme, des lientéries, des diarrhées
bilieuses et aqueuses, des vomissements, de mauvaises di¬
gestions, des sueurs ; en automne et en hiver régnèrent
des fièvres continues, des fièvres hémitritées, des fièvres
tierces, des fièvres quartes et un petit nombre de fièvres
ardentes.
Il est dit dans la troisième constitution que les paraly¬
sies furent nombreuses en hiver; les causus débutèrent au
printemps et persistèrent jusqu’à l’équinoxe d’automne ;
peu dangereux durant la première de ces saisons, ils de¬
vinrent plus redoutables dans la seconde ; le phrénitis fut
fréquent en hiver. Les épistaxis, les évacuations abon¬
dantes d’urine, les flux biliaires et la dysenterie caracté¬
risent surtout cette période.
Pendant la quatrième année, Hippocrate eut l’occasion
d’observer un certain nombre d’érysipèles qui n’étaient
pas sans analogie avec les épidémies du moyen âge con¬
nues sous le nom de feu de saint Antoine : plusieurs furent
gangréneux ‘ ; on vit se produire aussi des causus et des
phrénitis, des cas de lelhargus, des inflammations apb-
theuses de la bouche, des ophthalmies, etc.... ; de grandes
pustules, des inflammations serpigineuses de la peau. Il
régna en outre plusieurs espèces de fièvres (tierces, quar¬
tes, nocturnes, continues). La mortalité fut surtout consi¬
dérable au printemps ; moins intense en été, elle reprit
en automne.
C’est encore à Littré que nous devons l’explication des
mots causus, phrénitis, lethargus. Divers commentateurs
s’étaient déjà efforcés de les rapprocher de certaines fiè-
1. La gangrène était salutaire dans les épidémies décrites par Hippocrate,
funeste au contraire dans le mal des ardents du moyen âge.
81
PATHOLOGIE ET THÉKAPEUTIQUE.
vres de nos pays ; il a démontré, et par des arguments pé¬
remptoires, que ces trois termes s’appliquent à des varié¬
tés de fièvres rémittentes et continues des pays cliauds.
Somme toute, le but d’Hippocrate dans ses Épidémies a
été tout pratique ; il indique la marche naturelle des ma¬
ladies, l’époque à laquelle s’opère la crise et la coction qui
la provoque ; on pourrait cependant lui reprocher un cer¬
tain désordre symptomatologique.
Il convient, je crois, pour se faire une idée juste de sa
thérapeutique, de se reporter au Traité du régime dans
les maladies aigues Le maître s’y livre d’abord à une
critique des sentences cnidiennes, dont les auteurs se bor¬
nent, dans les maladies chroniques, à prescrire à leurs ma¬
lades, suivant qu’ils le jugent convenable, des purgatifs,
du petit lait et du lait. Le meilleur médecin lui paraît être
celui qui excelle dans le traitement des maladies aigues
(pleurésie, pneumonie, léthargie, phrénitis, causus et au¬
tres affections accompagnées de fièvre continue). La no¬
menclature des substances à administrer dans ces mala¬
dies est facile (décoction d’orge, vin de telle ou telle qua¬
lité, hydromel, eau, bains) ; le tout est de bien adminis¬
trer ces remèdes. Suivent de grands détails sur la décoc¬
tion d’orge et des règles précises pour- son usage. Une
rigoureuse distinction est établie entre la ptisane en¬
tière non filtrée, dans laquelle on a laissé tout le grain, et
qui est conséquemment plus nourrissante, et le suc de pti¬
sane résultant d’une coction cette fois filtrée, et plus lé¬
gère. Les médecins qui prescrivent une ptisane entière
après une diète rigoureuse commettent une faute capitale ;
dans les cas d’une certaine gravité, la décoction d’orge
1. Ce traité appartient bien réellement à Hippocrate. H existait à Alexan-
^e, à l’époque où vécut Erasistrate, et ce médecin l’a même commenté. Ce
livre offre des conformités frappantes avec le traité de l’ancienne médecine.
botjiilet. 6
82 HIPPOCRATE ET SES SUCCESSEURS,
doit être coulante, désaltérante, digestible. .
. . . . . . Il est bon d’opposer au point de côté
des fomentations (eau chaude dans une outre, une vessie,
un vase d’airain ou de terre cuite; éponge molle trempée
dans l’eau chaude et comprimée ; orge pilé délayé dans de
Teau vinaigrée) ou des embrocations sèches. Sicesmoyens
demeurent inefficaces et que la douleur se localise à la
région sus-diaphragmatique, il faut sans hésiter ouvrir la
veine interne au pli du coude. Dans le. cas, au contraire, où
la douleur siégerait à la région sous-diaphragmatique *, il
faudrait s’efforcer de déterminer des évacuations alvines au.
moyen de l’hellébore noir {helleborus orientalis) ou de l’eu¬
phorbe [euphorbia peplus). A l’hellébore noir, il convient
d’ajouter le daucus ou séséli de Crète, le cumin, l’anis, où
bien quelque autre plante odoriférante ; à l’euphorbe, le suc
d’assa fœtida. L’hellébore noir est plus favorable aux cri¬
ses ; l’euphorbe s’emploie de préférence pour expulser les
gaz. # . . . En ce qui concerne les vins, le vin doux
porte moins au cerveau que le vin fort ; il prédispose en
revanche davantage aux évacuations alvines, tuméfie la
rate et le foie, engendre des gaz qui séjournent dans les
hypochondres et facilite l’expectoration ; le vin blanc fort
est diurétique et apéritif ; le vin rouge jouit de qualités
astringentes et est d’autant meilleur qu’il est plus pur.
.... C’est, d’ailleurs, avec une véritable complaisance
qu’Hippocrate nous décrit les caractères qui différencient
1. M. Houdart, qui nous semble s’êtrc montré nn peu sévère à l’égard
d’Hippocrate, dit à ce propos : « On voit combien ce précepte est vague et
plein de dangers. La douleur qu’on éprouve au-dessous du diaphragme tient
à plus d’une cause ; elle peut surtout dépendre d’une inflammation. Hippo¬
crate ne donne aucun signe pour la distinguer des autres douleurs qui ont
également leur siège dans l’abdomen, et laisse le praticien dans une incer¬
titude accablante, qui devait amener bien des mécomptes. » (Houdart, loe.
PATHOLOGIE ET THÉRAPEUTIQUE. 83
ces espèces de vins ; il ajoute même que ses prédécesseurs
ne les ont pas signalés. L’hydromel offre l’avantage de ne
point altérer comme le vin doux; il adoucit les voies res¬
piratoires, calme la toux et possède en outre des propriétés
détersives et diurétiques. — Parmi les autres boissons mé¬
dicamenteuses, nous devons signaler le jus dTierbes; les
décoctions de raisins secs, de marc d’olives, de froment, de
carthame ; les infusions de baies de m 3 rrte, de graines de
grenades.
Les bains font le sujet d’une étude particulière ; pour
produire un résultat favorable, ils doivent être administrés
dans un endroit bien aéré, et la quantité d’eau doit être
assez considérable pour que les affusions puissent être bien
pratiquées; il faut s’abstenir le plus possible d’onctions
détersives sur le corps. Quiconque se baigne ne doit ni
parler, ni s’agiter, ni rien faire par lui-même, mais se
laisser laver et frictionner, n’ingérer aucun aliment avant
de se mettre à l’eau, ni lorsqull vient d’en sortir. La
balnéation sera plus utile dans les péripneumonies que
dans les fièvres ardentes. Elle est indiquée contre la cons¬
tipation aussi bien que contre la diarrhée, et doit être
conseillée aussi aux personnes débilitées, à celles qui sont
en proie à des nausées et à des vomissements. On doit
enfin l’employer contre les épistaxis que l’on n’a pas d’in¬
térêt à respecter *.
Profondément humoriste, Hippocrate emprunta la plu¬
part de ses remèdes à la classe des évacuants * ; les vo¬
mitifs, les purgatifs et la saignée composèrent presque
toute sa thérapeutique. Si ces moyens restaient impuis-
1. Gralien et divers commentateurs considèrent comme apocryphes les
notes éparses qui suivent le chapitre des. ba i ns.
2. Observez les mouvements de la nature et évacuez les humeurs par la
voie qu’elle a choisie (sect. I, ApTi. 21).
84 HIPPOCRATE ET SES SUCCESSEURS.
sants, il avait recours aux diurétiques et aux sudorifiques.
Le Traité du régime dans les maladies aiguës, dont nous
venons de donner ici un résumé, pourra toujours, en ce qui
concerne la partie hygiénique, et malgré les erreurs sans
nombre qui y sont contenues, être comparé avec fruit aux
autres ouvrages sur le même sujet. Deux principes se
dégagent clairement de la doctrine au développement de
laquelle ce traité est consacré : l» ne pas trop alimenter les
malades ; 2» respecter autant que possible la grande loi de
ITiabitude.
Hippocrate y décèle une profondeur de vues qui n’a
d’égale que son génie, et sa thérapeutique générale ne
saurait mieux être résumée que par ces mots contenus
dans le 1®^ Livre de ses Epidémies : « Etre utile aux ma¬
lades, ou du moins ne pas leur nuire ».
CHAPITRE V
CHIRURGIE ET OBSTÉTRIQUE.
« Ce que les médicaments ne guérissent pas, nous dit
Hippocrate, le fer le guérit ; ce que le fer ne guérit pas, le
feu le guérit ^ ; ce que le feu ne guérit pas, doit être
regardé comme incurable. »
C’est bien à la chirurgie que sont empruntés les deux
derniers agents dont il est ici question. Pour s’être occupé
de médecine, le célèbre médecin de Cos n’en a point négligé
1. ApTi., VU» sect. Trad. Littré. Les instruments en ce genre dont se
servit Hippocrate consistèrent en fers chauds, fuseaux trempés dans l’huile
bouiUante, parfois des sortes de champignons qu’on faisait brûler sur la
partie malade, ou même du lin cru.
CHIRURGIE ET OBSTÉTRIQUE. 85
les affections d’origine externe ; la meilleure preuve nous
en est fournie par ses écrits.
La chaleur est considérée, dans les Aphorismes^ comme
fort utile dans les cas de fractures ou de plaies ayant ten¬
dance à se mortifier et à s’ulcérer ; le froid, au contraire, est
appelé à rendre les plus grands services contre les hémor¬
rhagies actuelles ou imminentes. N’est-ce point là une
frappante actualité, et le froid n’est-il pas encore un de nos
meilleurs hémostatiques ?
Aussi bien que nous aussi, Hippocrate connut la déses¬
pérante et périlleuse ténacité des affections vésicales chez
les personnes avancées en âge : « Les affections des reins
et de la vessie, dit-il, se guérissent difficilement chez les
vieillards ». Il ne dédaigna d’ailleurs aucunement dans leur
cure l’usage du bon vin, qu’il conseillait contre les maladies
de vessie, non moins que contre les catarrhes oculaires.
Ajoutons en outre que la formation des calculs vésicaux
fut connue à cette époque ; et tandis que Littré traduit ainsi
l’aphorisme où il en est question : « Chez ceux dont
Turine dépose du sable, la vessie est calculeuse », MM. Lal¬
lemand et Pappas interprètent la phrase de la manière
suivante : « Ceux dont les urines déposent du sable ont la
vessie disposée à la pierre ».
Enfin l’ouverture des abcès du foie par l’incision et la
cautérisation, l’extirpation des polypes nasaux par la liga¬
ture, etc., ne furent en aucune façon étrangères à Hippocrate.
Nous bornant jusqu’ici à quelques détails épars çà et là
dans les Œuvres du père de la médecine^ nous n’avons encore
rien cité des deux grands Traités de chirurgie proprement
dite : je veux dire celui des fractures * et celui des plaies
de tête.
1. Le Traité des Fractures et celni des Articulations forment ensemble un
tout inséparable, dont Galien n’a jamais mis en doute l’autbenticité.
HIPPOCRATE ET SES SUCCESSEURS.
86
• L’importance capitale du premier de ces ouvrages néces¬
site de notre part une analyse propre à édifier le lecteur
sur les remarquables notions qui s’y trouvent renfermées.
Hippocrate recommande tout d’abord l’extension dans
Tattitude naturelle du membre L Divisant ensuite les frac¬
tures en fractures simples et fractures avec plaie, il com¬
mence à étudier celles de l’avant-bras. Leur traitement est
décrit avec beaucoup de détails et est destiné à servir de
type à celui de toutes les autres fractures. Le chirurgien
opère la coaptation des fragments, pendant qu’on pratique
l’extension. La description du bandage employé occupe
une large place ; pour être bon, il doit comprimer modé¬
rément ; le point fracturé est celui où la compression doit
être la plus forte ; ce bandage sera refait tous les trois,
jours, et le dixième jour on appliquera des attelles.' . . .
En moyenne, la consolidation des os de l’avant-bras exige
trente jours. Lorsqu’on juge à propos d’enlever l’appareil,
il faut encore faire pendant longtemps des affusions chau¬
des sur le membre, pour y faciliter le retour des humeurs
Passant ensuite aux fractures du bras, Hippocrate dé¬
crit pour leur réduction un appareil fort compliqué, mais
dont on pourra néanmoins saisir assez bien le méca-
1. L’importance de cette attitude naturelle, dans les lésions osseuses ou
articulaires, sur laquelle le père de la médecine insiste si longuement, frapp®
encore nos cliirurgiens modernes, et en 1873, au congrès de l’Association
française pour l’avancement des sciences, qui s’est tenu à Lyon, le prof.
Courty, de Montpellier, s’exprimait en ces termes : « L’immobilisation des
articulations dans l’attitude naturelle est le meilleur moyen de prévenir et
de combattre l’artlirite. EUe est l’adjuvant le plus efficace pour empêcher
l’inflammation de s’y développer ; elle est presque indispensable pour qne
les antiphlogistiques proprement dits puissent en triompher; Voilà un axiome
que je voudrais voir inscrit, développé dans tous nos ouvrages de chirurgie,
enseigné au lit des malades dans les hôpitaux, mis en œuvre par tous les
praticiens. Que de membres on sauverait si la nécessité de cet axiome, bien
comprise, était appliquée partout ! »
2. La position natureUe de l’avant-bras est, aux yeux d’Hippocrate, une
position intennédiaira entra la pronation at la supination.
CHIRURGIE ET OBSTÉTRIQUE. 87
nisme, si on se reporte à la fig’ure qu en donne Littré L
Intervient alors une assez longue digression au sujet du
pied et de la main ; il est recommandé, contre les déplace¬
ments osseux de ces régions, de pratiquer un vulgaire
pansement avec du cérat, des compresses et des bandes,
mais de ne pas faire usage d’attelles ; le pansement sera
défaittous les trois jours, et les accidents disparaîtront géné¬
ralement vers le vingtième. Il convient cependant d’établir
une réserve à propos des luxations du calcanéum et de
l’astragale ; les premières exigent le même traitement que
les luxations des os du pied en général, mais l’astragale
offrant des dimensions plus considérables, son déplace¬
ment nécessitera une cure plus prolongée. Les luxations
du calcanéum sont d’ordinaire occasionnées par un saut en
hauteur ; nécessité, dans ce cas, d’un pansement soigné ;
on aura toujours à redouter la carie ou la nécrose.
Après une courte description des os de la jambe, il est
question de la luxation des extrémités inférieures de ces
os. Ce passage a été, d’ailleurs, diversement compris par les
traducteurs, et pour l’interpréter avec sagacité, nous
devons nous reporter au mécanisme delà luxation du pied.
D’après Boyer, c’est le pied avec l’astragale qui se dépla¬
cent; suivant Astley Cooper, les os delajambe chavireraient
autour de l’astragale : or ces deux opinions sont égale¬
ment fondées, et c’est le mécanisme admis par A. Cooper
que paraissait connaître Hippocrate. Deux aides suffisent
d’ordinaire pour réduire cette luxation, mais avec l’esprit
inventif qui le caractérise, le père de la médecine a ima¬
giné divers instruments mécaniques, à l’aide desquels on
peut opérer l’extension et la contre-extension avec suc¬
cès. Parmi ces appareils, il en est un dont il existe
1. Traduction (tomo III, page 446).
HIPPOCRATE ET SES SUCCESSEURS,
88
une description complète dans le Traité des articulations
et qui porte le nom de Banc.
L’auteur s’occupe ensuite des fractures de jambe et
établit une sorte de comparaison entre le membre supé¬
rieur et le membre inférieur. Les fractures du péroné :
doiventêtre traitées comme toutes les fractures en général,
et l’extension n’a pas besoin d’être considérable. Les frac¬
tures du tibia, au contraire, exigent une extension beaucoup
plus soutenue, caries difformités de cet os sont plus appa¬
rentes. Enfin, à propos des fractures intéressant les deux os
de la jambe, il est fait mention des gouttières, Hippocrate
les déclare peu utiles au point de vue de l’art; mais on doit
néanmoins en faire usage pour se rendre agréable aux fa¬
milles, souvent désireuses de les voir employées.
C’est surtout dans les fractures du fémur què l’extension
doit être bien faite; le sort du malade en dépend, et si elle
n’est pas assez énergique, le patient est voué à une fatale
claudication. Il vaudrait mieux, en ce cas, dit spirituelle¬
ment Hippocrate, avoir une fracture des deux cuisses ; le
raccourcissement des membres serait au moins compensé
des deux côtés.
Arrivons aux fractures compliquées de plaies. Ici Fau¬
teur condamne impitoyablement la pratique de. plusieurs
de ses contemporains: les uns, parmi eux, commencent à
soigner la plaie et ne s’occupent de la fracture que lorsque
la plaie estcicatrisée ; d’autres, au contraire, font une ouver¬
ture à l’appareil à son niveau, pour mieux pouvoir la sur¬
veiller. Cette dernière méthode est particulièrement blâ¬
mable. La plaie au conlact de l’air ne peut que s’aggraver
en absorbant les miasmes délétères auxquels elle se trouve
ainsi exposée. L’appareil doit, au contraire, recouvrir la
portion ulcérée comme le reste du membre, et la compres¬
sion portera principalement sur l’écorchure. Les divers
cas où il peut y avoir issue de lamelles osseuses sont en-
CHIRURGIE ET ORSTÉTRIQUE. 89
suite passés en revue, ainsi que ceux où la résection des
fragments peut être indiquée. Et effrayé de la responsa¬
bilité du médecin dans ces circonstances, le maître déclare
qu’il, doit se refuser à traiter de pareilles complications,
toutes les fois qu’il trouvera une excuse légitime. _
Suit un court parallèle destiné à prouver que la luxation
du genou est plus facile à réduire que celle du coude. Hip¬
pocrate admet quatre variétés de luxations du genou (en
avant, en arrière, en dedans, en dehors), et plusieurs divi¬
sions sont de même établies pour le coude (luxations laté¬
rales, complètes et incomplètes, luxations en arrière, en
avant). Sont en outre énumérées les luxations du radius, les
fractures de l’olécrane à sa base et à son sommet; celles
de l’apopbyse coronoïde, de l’extrémité inférieure de l’bu-
mérus ; et, en finissant, l’auteur pose pour toutes les luxa¬
tions et fractures dumembre supérieur cet axiome général:
« que l’attitude naturelle de ce membre, celle par consé¬
quent où on doit le placer, lorsqu’il devient le siège de
quelque lésion osseuse ou articulaire, est une position in¬
termédiaire à la pronation et à la supination ; c’est celle
en effet qui peut rendre le plus de services au blessé ».
Avant de quitter ce Traité des fractures et des luxations^
rappelons encore que MM. Malgaigne et Pétrequin le con¬
sidèrent comme cc le plus bel ouvrage qui soit sorti de la
main d’un médecin ».
Le Traité des plaies de tète est une courte monographie
que l’on peut à bon droit envisager comme un des chefs-
d’œuvre de l’époque. Hippocrate y retrace avec une ex¬
trême habileté la conduite à tenir auprès d’un malade
atteint de lésion crânienne. L’exploration parla sonde s’y
trouve parfaitement indiquée, et le traitementdes diverses
sortes de plaies y est aussi admirablement détaillé. Les
variétés signalées sont les suivantes : fracture simple, con¬
tusion simple, fracture avec enfoncement, bédra ou ec-
90 HIPPOCRATE ET SES SUCCESSEURS.
copé, fracture par contre-coup. Dans le cas de contusion et
de fracture simple, il est recommandé de recourir au tré¬
pan, avant que le troisième jour qui suit la blessure ne soit
écoulé. La trépanation ^ est décrite dans tous ses détails
et les accidents qui aboutissent à ce que nous sommes
convenus d’appeler méningite traumatique sont aussi
passés en revue.
On n’en finirait vraiment jamais avec Hippocrate, s’il
s’agissait de rappeler en détail les diverses notions qu’il a
possédées dans le domaine de la chirurgie. Les effets
croisés des lésions cérébrales dans les traumatismes du
crâne lui furent connus, et on trouve décrit tout au long,
dans son livre des Articulations^ le procédé de Nélaton,
pour réduire les luxations de la mâchoire. Tl sut appré¬
cier également la fréquente coïncidence de la gibbosité et
de la tuberculose pulmonaire, tandis qu’il faut arriver à
Nichet pour voir cette idée réintégrée dans la science. Le
traitement des hémorrhoïdes par les caustiques n’est pas
non plus une invention moderne due à Dupuytren ou à
Amussat, l’Ecole de Cos l’employait déjà, et si les morts
pouvaient parler, quedèfoisn’arriverait-ilpasàdessavants,
assurés d’un droit de priorité incontestable sur telle ou
telle question, de voir se dresser devant eux d’autres hom¬
mes qui, un grand nombre d’années auparavant, auraient
admirablement exposé leur prétendue découverte ! Mais
nous ne voulons rabaisser le mérite de personne, et les
morts ne parlent que par leurs écrits. A mesure néan-
1. Hippocrate avait deux espèces de trépan : l’un à couronne armée de
dents, en forme de scie à son extrémité, et assez semblable à celui dont
nous nous servons aujourd’hui ; et un autre qu’on employait dans certaines
affections de l’os, ou dans l’hydropisie de poitrine, pour tirer l’eau par
perforation d’une côte. (Dezeimeris, loc. cit.')
2. Morgagni, Parent-Duchâtelet, Martinet, etc..., ont cité des observa¬
tions de méningites consécutives à des fractures crâniennes.
CHIRURGTK ET OBSTÉTRIQUE. - 91
moins que des perquisitions plus attentives se font à tra¬
vers les monuments anciens, nous sommes stupéfaits de
voir remonter aux premiers temps de l’histoire des idées,
des institutions que nous étions portés à croire d’origine
toute moderne h
On pratiquait la thoracentèse et la paracentèse abdomi¬
nale, dans les cas d’hydropisie de poitrine et d’ascite. Le
traitement de la grenouiUette, l’excision de la luette, l’o¬
pération de la taille elle-même, ne furent pas ignorés des
disciples d’Hippocrate, et l’incurabilité des cancers mam¬
maires ne leur présentait aucun doute. Enfin partout,
dans les mémorables écrits du vieillard de Cos, onretrouve
disséminés les germes précieux de vérités scientifiques
qu’il sera réservé à l’avenir de voir éclore.
La gynécologie tient une assez large place dans la col¬
lection Hippocratique, et le père de la médecine semble
même s’être occupé avec une certaine complaisance des
maladies qui affectent en propre le sexe faible. 11 eut,
paraît-il, une connaissance assez approfondie des divers
déplacements que peut subir la matrice, et d’après cette
singulière opinion que l’organe de la gestation est sen¬
sible aux odeurs, il traitait la chute de l’utérus, en faisant
respirer à la malade des parfums suaves, tandis qu’on en
plaçait de fétides aux parties sexuelles. Les moyens con¬
tentifs lui firent d’ailleurs presque complètement défaut,
et c’est aux agents médicamenteux qu’il s’adressa de pré¬
férence. L’aménorrhée aussi bien quelamétrorrhagie devin¬
rent l’objet d’études spéciales de sa part : le spéculum va-
1- « Je suis saisi d’admiration, s’écrie quelque part Audral, je suis con¬
fondu de voir des tommes dénués d’instruments d’observation arriver, par
la seule forcé de leur esprit, à la découverte des vérités fondamentales sur
lesquelles repose la science moderne et, devançant les temps, jeter dans le
monde des idées vers lesquelles nous ramène chaque jour le travail lent et
pénible de l’analysa et de l’obserratioa. »
92 HIPPOCRATE ET SES SUCCESSEURS.
ginal 1, les pessaires ®, les injections utérines ne lui furent
pas étrangers. Pour se rendre un compte aussi exact que
possible de la stérilité des femmes, les Hippocratistes in¬
voquent successivement diverses causes, au milieu des¬
quelles nous avons le regret de ne pas voir figurer les
affections des ovaires; ce silence est probablement du à
l’imperfection des connaissances anatomiques sur ces
organes.
Au point de vue de l’accoucbement, Hippocrate distin¬
gue quatre présentations : celle delà tête, celle des pieds, ]
celle des bras, celle du corps en travers ; la première est la !
plus favorable ; la dernière, la plus périlleuse^Dansles pré¬
sentations des pieds et des bras, on doit réduire les parties
procidentes. La succussion est conseillée dans les accou¬
chements laborieux, et un procédé analogue paraît exister
encore de nos jours en Grèce ®. Enfin l’extraction du fœtus
au moyen de crochets est nettement indiquée ; plusieurs
passages sont même consacrés à l’embryotomie, ^mais il
n’est nullement question de la cépbalotripsie.
CHAPITRE YI
THÉORIES HIPPOCRATIQUES.
« L’Hippocratisme, dit M. Pidoux, c’est l’observation
complète. » Et nous pouvons ajouter avec M. Pétrequin
« que c’est en séparant la médecine d’avec la philosophie
1. C’est à tort qu’on attribue l’invention du spéculum vteri à Eécamier
et à Eicord, puisque ces instruments étaient connus des Hippocratistes.
2. Ces pessaires sont des sortes de sachets destinés à contenir les médica¬
ments.
3. Sonnini, Voyage en Grèce et en Turqme, 1801, tome II.
THÉORIES HIPPOCRATIQUES. 93
spéculative, laquelle trop souvent s’égare en hypothèses,
qu’Hippocrate s’est le mieux distingué des philosophes
de l’antiquité ». Celse nous le dit d’ailleurs : « Hippo¬
crates Colis primus ex omnibus memoriâ dignis, a studio
sapientiæ medicam disciplinam separavit, vir et arte et
facundiâ insignis ».
Ce serait cependant une erreur de croire que l’illustre
médecin de la Grèce ait refusé d!admettre l’intervention
du raisonnement en médecine ; pour prouver au contraire
la large part qu’elle lui concéda , son école prit le nom si¬
gnificatif de dogmatiste, et il nous le déclare d’ailleurs lui-
même : n Le médecin philosophe est égal aux dieux ».C’est
dans le seul but de montrer l’inanité des vues purement
théoriques, si la consécration pratique vient à leur faire
défaut, qu’il s’est toujours efforcé de corroborer son dire
par de fréquents exemples. On ne doit pas envisager ses
œuvres comme d’hypothétiques conceptions de l’esprit;
elles sont le fruit d’une longue et sage expérience, et la
génération actuelle trouve à y glaner avec profit.
(f L’hippocratisme, dit Boyer “2, est un éclectisme, mais
1. <£ Hippocrate sépara la saine pMlosopliie, ou, si l’on veut, la véritable
logique, c’est-à-dire l’art d’observer, de comparer, de juger et de tirer des
conséquences rigoureuses, d’avec ces systèmes pbilosopMques plus ou moins
absurdes, ou d’avec ces cosmogonies plus ou moins ridicules de tant de
prétendus sages, ses devanciers, qui étaient non seulement inutiles, mais
encore nuisibles à la médecine. C’est là ce qu’ont voulu exprimer quelques
auteurs, Celse entre autres, en disant ; qu’Hippocrate sépara la pMlosophie
de la médecine.
« Mais quand on dit, du Vieillard de Cos, qu’il a introduit la pMlosopbie
dans la médecine, on doit voir en cela la désignation de l’immense service
•inil rendit en portant, dans la médecine, cette recberche sévère de la
■mérité, cette logique rigoureuse, cette induction si féconde en précieux résul¬
tats, destinées à devenir, entre les mains de Bacon, un flambeau impérissa-
tïle, à l’aide duquel ce grand philosophe éclairerait les sciences de tous les
siècles à venir. » (Kühnholtz, Cours d^hiktoire de la médecine et de bïblio-
gfapMe médicaU. Montpellier, 1837.)
2. Boyer, IHct. encycl. des sciences médâcales. Art. Médecine.
94 HIPPOCRATE ET SES SUCCESSEURS,
un éclectisme immédiat^ c’est-à-dire sortant
des faits ; car notre science a ce caractère,
tour solidiste ou humoriste, méthodiste^ tenant compte du
mécanisme ou du dynamisme, selon qu’il représente tel ou
tel ordre de faits. Aussi chaque système' l’a-t-il regardé
comme son promoteur *, sans s’apercevoir qu’il n’appartient
à aucun, tandis que tous lui appartiennent, parce que les
faits, envisagés sans exclusivisme, doivent finir par donner
tous ces éléments unis et fondus ensemble dans une har¬
monieuse unité. L’hippocratisme n’est point parfait ; il a
ses erreurs et ses lacunes ; mais on doit redresser les unes,
combler les autres, en suivant sa méthode, sa logique, en
profitant de tous les perfectionnements qu’il n’aurait point
négligés, en agrandissant et remplissant le cadre qu’il a
tracé. »
Dans sa conception de la maladie, Hippocrate s’est dé¬
parti de cet éclectisme dont nous parle le professeur Boyer,
pour se montrer véritablement humoriste. Il la considère
en effet comme produite par une humeur qui se localise en
un point quelconque du corps. La crise ® donne issue à
cette humeur peccante, et le mode suivant lequel celle-ci
est évacuée prend le nom de 'phénomène critique. Si, par
suite des sympathies organiques l’humeur, au lieu d’être
rejetée au dehors, gagne une autre région, il y a îwétos-
tase .
1. M. Forget a revendiqué naguère Hippocrate au nom de l’orga¬
nicisme.
2. Outre le Traité apocryphe des crises, il est encore question de ces der
nières dans maints ouvrages, dont la paternité remonte incontestablemon*®
Hippocrate, et le Traité des crises lui-même n’est qu’une compilation de sen¬
tences tirées probablement du Pronostic, des Epidémies, des ApTiorismese^
des Prénotions de Cos.
3. Le corps vivant est un tout harmonique dont les parties se tiennent
dans une dépendance mutuelle, et dont tous les actes sont solidaires les nns
des autres. » (Hipp.)
4. Hippocrate, Œuvres. Trad. Littré, VI, 41 — VI, 173 — VT, 217-
directement
Il est toup ^
THÉORIES HIPPOCRATIQUES. 9'5
Le mot crise {du grec xptutç, jugement) a été transporté
dans le domaine médical, par suite de Tanalogie que l’on a
cru trouver entre la situation de l’accusé attendant son
arrêt et celle du malade arrivé à un moment décisif de l’af¬
fection qui l’obsède *.Ceterme,laplupartdu temps interprêté
dans un sens favorable, fut cependant parfois pris en
mauvaise part. Pour que la crise pût s’effectuer, il conve¬
nait que les humeurs fussent parvenues à un degré de
coction suffisante, et dès lors le phénomène critique s’opé¬
rait par un des grands émonctoires de l’économie (urine,
sueur, déjections alvines, vomissement). La crise appar¬
tient en propre aux maladies aiguës, la coction humorale
n’existant pas dans les maladies chroniques. Elle se mon¬
tre de préférence à certaines périodes, et la détermination
de ces époques est connue sous le nom de doctrine des
jours critiques : « Les fièvres, dit Hippocrate, se jugent
le quatrième jour, le septième, le onzième, le quatorzièine,
le dix-septième, le vingt-unième et encore, dans les mala¬
dies aiguës, le trentième, puis le quarantième,puis le soi¬
xantième; mais,passé ces nombres, la conduction des fièvres
devient chronique ». Si la doctrine des crises est parvenue
jusqu’à nous, les siècles ont fait une suffisante justice de
celle des jours critiques ; Hippocrate lui-même n’a pas été
absolu à leur égard. Et laissant le poète latin répéter à
l’envi le fameux « numéro deus impure gaudet », tandis
que Galien se plaira à considérer le sixième jour comme
un tyran, nous dirons avec Chauffard « qu’admettre ou
rejeter les jours critiques ne saurait être en médecine
une affaire de doctrine et ne touche pas aux notions essen¬
tielles comprises dans la doctrine des crises ». Celles- ci
1- Pour plus grands détails sur les crises, consulter : Hamelin, Bict. encycl.
* ^oienceg méd., art. Ckise ; et Eobiclion, Considérations générales sur lé
^etnne des cr-ises. Thèse de Paris, 1864.
HIPPOCRATE ET SES SUCCESSEURS.
existent en effet réellement ; elles sont l’expression vraie
et ultime des efforts effectués par la nature médicatrice '■
pour la conservation des êtres. Niées par les organiciens
elles seront toujours reconnues par les vitalistes, disposés
à admettre une certaine spontanéité dans l’évolution patho¬
logique. On doit les considérer comme de rapides mouve¬
ments de l’économie vivante, représentés par diverses opéra¬
tions organiques et ayant pour résultat l’achèvement de la
maladie. Ainsi comprises, elles sont susceptibles de rece¬
voir des modifica;tions de la part de diverses influences
étiologiques d’ordre hygide ou d’ordre morbide. Nous les
définirons donc simplement « des synergies variables par
lesquelles se jugent les maladies ».
Les métastases 2 [^.sra.axxai<;, déplacement) signifientpour
les humoristes changement de l’humèur morbifique d’un
point à un autre de l’économie ; les solidistes en firent
plus tard une sorte d’irritation ou de spasme pouvant
gagner denouveauxorganes.Fort négligée au moyen âge,
leur étude fut'reprise aü xviii® siècle, où l’on vit tour à tour
régner la théorie humorale et la théorie, solidiste. Au
commencement du siècle actuel, les métastases ont été
1. « n n’est pas de maladie organique, écrit Boucliut, dans laquelle on ne
découvre la preuve de son existence, soit par des résultats curatifs complets,
soit, au contraire, par une simple ébauche, lorsqu’une action intempestive
l’arrête et l’empêche de réaliser complètement son œuvre de réparation-
Hippocrate donnait à cette puissance le nom de nature, et la doctrine qm
a consacré son intervention dans les actes pathologiques est connue sons le
nom de naturisme. C’est ce que d’autres ont appelé puissance intérieure,
force ou nature médicatrice, ou enfin, d’après moi, l’agent vital. » (Eouchnt,
Nouveaux éléments de pathologie générale. édition. Paris, 1882.)
2. «. Si quelque humeur fiue hors du corps plus que ne le veut la surabon¬
dance, cette évacuation engendre la souffrance. Si, au contraire, c’est en
dedans que se fait l’évacuation, la métastase, la séparation d’avec les autres
humeurs, on a fort à craindre, suivant ce qui a été dit, une double souffrance,
savoir au lieu quitté et au Ueu engorgé. » Cette citation est extraite de la
Natwre de Vhemme, ouvrage attribué à Polybe, gendre d’Hippocrate. (Tr^.'
duct. Littré. Tome VT, page 41.)
THÉORIES HIPPOCRATIQUES. 97
formellement niées, et, de nos jours, il est aisé de constater
dans les esprits une sorte de retour vers leur admission ^
Plusieurs historiens attribuent en outre au père de la
médecine la connaissance des constitutions médicales , et
considèrent les 1®’' et 3® livres des Epidémies comme les
bases réelles dé cette doctrine; mais, bien qu’il ait observé
l’influence des saisons sur les maladies populaires, il n’est
nullement question dans Hippocrate, comme le dit Andral,
d’une maladie générale, unique, variant suivant les diver¬
ses conditions atmosphériques et imprimant son cachet
aux affections qui se développent sous son influence.
En résumé donc, les crises, les métastases, les sympathies
ou synergies organiques servirent de fondement au natu¬
risme d’Hippocrate®. Cette doctrine présuppose d’ailleurs
l’action réelle d’une nature prévoyante, dans toutes les
opérations physiologiques aussi bien que danstousles actes
vitaux : il n’est pas de déchéance plastique si avancée qui
ne puisse rétrocéder sous la salutaire influence de cette
mtura morborüm curatrix, et tous les efforts du praticien
doivent tendre à l’aider dans son œuvre de restauration :
« Quô natura vergit, eô ducendum ».
1. a De l’union de la clinique, de la physiologie et de la chimie, dit Quin-
quaud, est né un déterminisme pathologique plus éclairé, qui nous montre
la métastase existant réellement, mais beaucoup plus rare qu’on ne le
croyait. La grande .question des métastases est dominée par la maladie
générale ou généralisée ; la métastase est une localisation insolite, dérivée
d’une autre manifestation, et se produisant là où existe un locus minoris
l'esistentiœ. La métastase est partout d’ordre sécrétoire ; en effet, la locali¬
sation morbide peut être considérée comme une sécrétion interne qui sert
d émonctoire ; dans ce cas, les matériaux qui la constituent sont préformés
^sjis le sang, et si elle vient à cesser brusquement, il en résultera une dys-
crasie plus iutense ; de là, possibilité de métastase. Au contraire, dans cer-
^^®ânB cas, la localisation n’a rien de commun avec l’émonctoire ; si alors elle
vient à cesser, même rapidement, il n’en résulte aucun accident fâcheux. »
{fies métastases. Thèse présentée au concours de l’agrégation par E. Quin-
quaud. Paris, 1880.)
^oy. Sprengel, Apologie des Hippocrates ’uaid seiner Grnnàsœtze.
^Pâg, 1789-1792.
BOUILLET. 7
HIPPOCRATE ET SES SUCCESSEURS.
CHAPITRE VII
SUCCESSEURS d’hIPPOCRATE. — PLATON ET ARISTOTE.
Le célèbre médecin dont nous venons d’étudier l’œuvre
s’éteignit,mais son génie lui survécut, et longtemps encore
nousverrons sesidées régner en souveraines dans la science.
Ses fils embrassèrent la profession médicale, et son gen¬
dre Polybe continua à enseigner sa doctrine. Après eux et
avant lafondationde l’École d’Alexandrie, nous retrouvons
quelques hommes, dont nous ne pouvons nous empêcher
de citer les noms.
Tels furent Çtésias le Cnidien i, surtout célèbre par son
Histoire des Perses, et qui n’est guère connu en médecine
que pour avoir blâmé le chef de l’Ecole de Cos d’avoir tenté
la réduction des luxations du fémur
Dioclès de Charyste, surnommé par les Athéniens le
second Hippocrate, et auteur de plusieurs livres sur les
maladies, s’occupa surtout de celles qui affectent spéciale-
1. n était, suivant Galien, parent d’Hippocrate. Outre son Histoire des
Perses, Gtésias en écrivit aussi une de l’Inde. Photius nous a conservé un
extrait de ces deux ouvrages. Ce fragment original, publié pour la première
fois en 16.57 par Henri Etienne, fut réédité par les soins du même auteur en
1594, et traduit plus tard en français par Larcher, à la suite de son Hérodote.
2. « Le style de Gtésias est clair et simple, ce qui lui donne beaucoup
d’agrément. H emploie le dialecte ionien, non pas perpétuellement comme
Hérodote, mais seulement en quelques expressions ; et il ne s’écarte pas de
son sujet par des digressions à contre-temps, comme cet historien. Quoiqu’il
reproche à Hérodote beaucoup de fables, il n’est pas exempt lui-même de ce
défaut, surtout dans son Histoire de l’Inde. Le principal agrément de son
histoire consiste dans la manière dont il raconte les événements, tantôt en
surprenant le lecteur par des récits auxquels on ne s’attendait pas, tantôt
en émouvant les passions, et beaucoup plus encore en se servant du fabuleux
pour l’embellir. Quant à sa diction, eUe est le plus souvent décousue, et fl
se sert fréquemment d’expressions basses ; bien éloigné en cela d’Hérodote,
dont la narration claire, vive et variée, se soutient également partout, et sert
de règle et de modèle du dialecte ionien. > (Extr. de Photius.)
SUCCESSEURS d’hIPPOCRATE.-PLATON ET ARISTOTE. 99
ment le sexe féminin ; on lui attribue le mérite d’avoir
distingué la pleurésie d’avec la pneumonie. Diodes fut le
premier, suivant Galien, à composer des ouvrages en
faveur de ceux qui n’étaient point issus de pères médecins*.
C’est à lui, paraît-il, qu'on doit le premier traité d’anatomie
humaine.
Praxagore de Cos, le dernier des Asclépiades, soutint
noblement l’honneur de la médecine raisonnée et appela
l’attention de ses successeurs par ses remarquables travaux
sur le pouls.
Chrysippe de Cnide (vers l'an 320 av. J.-C)® conçut l’au¬
dacieuse prétention d’exclure les purgatifs et la saignée du
domaine de la thérapeutique. Il écrivit sur les vertus des
plantes et consacra un ouvrage spécial au. chou..
Au milieu de tous ces hommes, on vit briller deux
grandes et nobles figures de philosophes, dont les noms
ne sauraient être indifférents au médécin historiographe ;
je veux parler de Platon, que l’élégance de son style et
sa correcte diction firent surnommer le Cygne de l’Aca¬
démie, et du chef des Péripatéticiens, le célèbre Aristote.
Plus physicien que médécin, Platon eut recours, dans sa
recherche dé la vérité,'plutôt à l’intuition mentale qu’aux
données de l’expérience ® : déplorable méthode pour qui¬
conque veut en essayer l’application aux sciences na¬
turelles! « Son Anatomie, dit Andral, tout étrange et toute
bizarre qu’elle est, est cependant curieuse à lire comme
1- Dioclès avait composé tin ouvrage intitulé : Des maladies, de leurs
causes et de leur traitement, où, au dire de Galien, toute la médecine était
passée en revue. Il osa émettre en plein règne hippocratique-l’idée hardie
çtue la fièvre n’est qu’un symptôme.
2. Chrysippe fut maître d’Erasistrate : çc II renversa, dit Pline, par un
babil extraordinaire les maximes des médecins qui l’avaient précédé. »
3- Galien nous enseigne cependant que Platon eut une plus grande admi'
ration pour Hippocrate que pour aucun des hommes illustres qui avaient
existé avant lui.
JQO HIPPOCRATE ET SES SUCCESSEURS.
œuvre d’imagination. » La matière, suivant lui, a d’abord
dû affecter la forme triangulaire, puisque celle-ci est la
plus simple et qu'une particule matérielle, quelque figure
qu’elle ait d’ailleurs, peut toujours être convertie en
triangle. Plus tard cette matière a produit les éléments
(eau, feu, air, terre).
La moelle épinière est la partie du corps de l’homme qui
prend naissance la première ; elle sert de jonction à l’âme
et au corps. L’âme immortelle et raisonnable a pour siège
le cerveau ; mais il existe aussi des âmes mortelles, sources
de qualités moins élevées qui résident dans la poitrine
et même dans le ventre ; « cette dernière a été placée dans
cette région comme un râtelier, pour que le corps puisse
y trouver sa nourriture ».
Les maladies dérivent de l’excès ou du défaut dans le
corps humain de l’un quelconque des éléments constitutifs.
Enfin la matrice est pour Platon « un animal qui souhaite
de concevoir», et les affections dont elle est le siège sont
provoquées par ce besoin de conception.
A l’érudition de Platon, Aristote joignit le génie de
l’observation la plus consommée. On pourrait peut-être,
il est vrai, lui reprocher de s’être un peu trop occupé de
métaphysique, et d’avoir parfois fait intervenir les causes
finales dans des questions qui relèvent de la science pure ;
mais il faut cependant bien avouer que nous devons en
arriver à lui pour trouver un exposé de physiologie con¬
venable. Et M. Milne-Ed\vards nous paraît avoir fait
d’Aristote le plus bel éloge possible, en l’appelant « le père
des sciences naturelles ». Un des principaux écrits du
philosophe de Stagyre est certainement son Histoire des
animaux^ où il se dévoile comme grand anatomiste et
profond penseur. Effleurons en quelques lignes cette œuvre
immense :
SUCCESSEURS d’hIPPOCRATE. — PLATON ET ARISTOTE. lOl
Aristote divise le corps de l’homme en quatre grandes
régions (la tête, le cou, le thorax, les hras et les jamhes),
qui se subdivisent elles-mêmes en régions secondaires.
L’ostéologie et l’arthrologie sont assez bien connues de lui,
mais il confond les nerfs avec les ligaments et leur assigne
la même nature. Les mouvements sont volontaires et in¬
volontaires : les os, reliés entre eux par les articulations,
assurent l’exécution des premiers, tandis que c’est sous
la seule influence vitale que s’accomplissent les seconds, et
Aristote compare les organes qui en sont doués à des
animaux renfermés dans l’animal lui-même.
L’aliment broyé dans la bouche passe dans l’œsophage,
et de là dans Festomac et l’intestin, où les sucs nutritifs
qu’il renferme sont séparés d’avec les résidus excrémen-
titiels. L’estomac et l’intestin jouent à son égard le même
rôle que la terre à l’égard des plantes ; les veines repré¬
sentent les racines du végétal et sont de véritables agents
d’absorption. Ainsi que le fait remarquer M. le docteur
Geoffroy, dans sa monographie consacrée à l’anatomie et
à la physiologie d’Aristote cette comparaison a été plus
tard reprise par Boerhaave, lorsqu’il dit, dans son langage
imagé, « que l’animal porte ses racines dans son ventre ».
Le cœur est une source de chaleur ; c’est aussi le lieu
où naissent les passions et le véritable siège de l’âme. Le
foie sert à la coction des aliments, et la rate absorbe les
vapeurs superflues de l’estomac. Quant aux reins, ils sont
destinés à imbiber en partie l’excrément, mais semblent
aussi devoir laisser filtrer les humeurs à travers leur propre
substance. Les poumons peuvent être comparés à des
. soufflets de forge ; ils se dilatent, par suite de la chaleur
intérieure, soulèvent le thorax et laissent pénétrer l’air ;
1- fuies G:èofbcoj,L'Anatomieetla FhysiologietrAristote eæposéesÆ’aprèi
ies traités qui nous restent de ce philosophe. Paris, 1878.
102 . ' HIPPOCRATE ET SES SUCCESSEURS,
puis, quand la chaleur diminue, ils s’affaissent de nouveau,
et l’air se trouve expulsé : tel est le mécanisme de l’ins¬
piration et de l’expiration. Le cerveau est enveloppé de
deux membranes (düre-mère, pie-mère) ; il est toujours
privé de sang et plus volumineux chez l’homme que chez
la féihme Le sperme représente un résidu utile de l’ali¬
ment, et la fécondation s’effectue par le mélange de la
liqueur prolifique de l’homme avec le sang menstruel de
la femme. La superfétation est admise comme possible,
quoique très rare. Enfin, à propos de la lactation, Aristote
parle d’un bouc de LemnOs qui fournissait une quantité de
lait suffisante pour faire de petits fromages ®,
Prenant toujours l’homme pour point de départ, ce
savant philosophe fait connaître les animaux en montrant
les rapports qu’affectent les diverses parties de leur corps
avec celles du corps humain. Il donne ainsi, grâce à ces
fréquentes comparaisons, plus de force et de vivacité à
son récit,.que viént d’ailleurs étayer la plus scrupuleuse
expérience, et son livre restera toujours un chef-d’œuvre
zoologique^
1. Cette dernière partie delà plirase renferme une vérité reconnue d’Aris¬
tote, et que les modernes n’ont fait que confirmer.
2. Geoffroy Saint-Hilaire a également fait mention dans ses curieuses é-
tudes d’un bouc lactifère.
LIVRE TROISIÈME
DE LA FONDATION DE L’ÉCOLE D’ALEXANDRIE A LA
MÉDECINE ARABE.
L’École d’Alexandrie ; Hérophile et Erasistrate ; apparition des
systèmes en médecine. — Galien ; sa philosophie ; sa morale._
Anatomie et Physiologie Galéniques. — Pathologie et Thérapeu¬
tique. — Oribase, Aétius, Alexandre de Tralles, Paul d’Egine.
CHAPITRE I
l’bCOLE d’aLEXANDRIE ; hérophile et erasistrate.- APPARI¬
TION DES SYSTÈMES EN MÉDECINE,
Désireux de voir briller sur TEgypte le flambeau civili¬
sateur de la science, les successeurs d’Alexandre le'Grand
s’efforcèrent d’attirer tout ce que la Grèce renfermait alors
d'hommes considérables. Et poursuivant ce noble but,
Ptolémée Soter voulut fonder à Alexandrie une riche
bibliothèque, destinée à devenir la fidèle gardienne des
ouvrages précieux del’époque. De nombreux savants répon¬
dirent au généreux appel du monarque, ainsi qu’à celui
de son successeur et fils Ptolémée Pbiiadelpbe. La méde¬
cine * fut de toutes les sciences celle qui reçut les plus
1. Suivant Ammien Marcellin, la réputation médicale d’Alexandrie fut
telle que sortir de ses écoles tint lieu de savoir et d’expérience.
Ptolémée Evergète, successeur de Ptolémée Philadelphc, fit copier tous les
104 ÉCOLE D^ALEXANDRIE. - MÉDECINE ARABE.
chaleureux encouragements de la part de ces souverains
et parmi les hommes qui l’illustrèrent, on remarqua sur¬
tout Eérophile i et Erasistrate ® : l’un était disciple de
Praxagore, l’autre eut pour maître Chrysippe. C’est à ces
anatomistes qne nous devons faire remonter l’usage des
dissections hnmaines. Soit qu’ils voulussent les encoura¬
ger dans leurs recherches, soit aussi pour tâcher d’atté¬
nuer un peu le discrédit qui pesait à cette époque sur
ceux que l’on accusait de ne pas respecter les morts, les
princes de la famille des Lagides prirent qnelquefois part
à leurs travanx et leur livrèrent même, dit-on, plusieurs
prisonniers pour être disséqués vivants :
« Hérophile et Erasistrate, écrit Celse ®, ont disséqué
vifs des criminels que les rois faisaient sortir des prisons
pour leur remettre. »
Et Tertullien s’exprime comme il suit à propos d’Hé-
rophile : .
« Ce médecin ou bourreau, dit-il, qui a disséqué un
nombre infini d’hommes pour sonder la nature^ qui a haï
l’homme pour le connaître, n’en a peut-être pas mieux
pour cela pénétré l’intérieur, la mort apportant un grand
changement à toutes les parties, qui ne doivent plus être
les mêmes quand elles n’ont plus de vie ; particulièrement
ne s’agissant pas ici d’une mort simple, mais d’une mort
procurée par les divers tourments auxquels la recherche
exacte de l’anatomiste a exposé des malheureux, d
Il serait consolant pour l’honneur de notre art de croire
livres qu’avaient en leur possession les marchands et navigateurs de passage
à Alexandrie. La copie était rendue aux propriétaires, et l’original déposé
dans la bibliothèque avec cette inscription : Livre des navires.
1. Hérophile naquit à Chalcédoine, en Bithynie, l’an 344 de l’ère chré¬
tienne.
2. Erasistrate, au dire de Suidas, était originaire de l’île de Cée
3. Comel. Celsi De re medîca. Liber I. Præf.
ÉCOLE d’ALEXANDRIE, 105
que c’est à un sentiment de légitime dégoût pour les
travaux de dissection cadavérique, d’origine alors toute
récente, que furent dus ces sinistres bruits, et qu’ils
n’eurent jamais de fondement sérieux. Quoi qu’il en soit,
Hérophile et Erasistrate jetèrent par leurs travaux le plus
vif éclat sur l’École d’Alexandrie K
Le premier eut le mérite d’assigner pour origine aux
nerfs le cerveau et la moelle épinière, plaça le siège de
l’âme dans les ventricules cérébraux ® et entrevit les
vaisseaux chylifères Il disséqua en outre les nerfs op¬
tiques *, découvrit le sinus droit de la dure-mère la
terminaison anguleuse du quatrième ventricule ®, nomma
la première portion de l’intestin grêle, la rétine, la toile
cboroïdienne, et localisa enfin dans le cœur la forme pro¬
ductrice de la pulsation Ses connaissances anatomiques
furent si grandes, qu’un savant du xvii® siècle, Fallope,
prétendait que « de contredire en fait d’anatomie, c’était
contredire l’Evangile ».
Erasistrate ® ne le lui céda d’ailleurs en rien sous ce
1. Voir Carrière, Ecole d,'Alexandrie (^Gazette méd., 1839).
2. Quelques philosophes modernes ont placé le siège de l’âme dans le cer¬
velet ou la glande pinéale.
3. Hérophile s’aperçut un jour, en ouvrant un chevreau, que le mésentère
était parcouru par des vaisseaux blancs qui, au lien de se rendre au foie,con-
âdéré alors comme réservoir commun des veines* se terminaient à des corps
glanduleux situés dans l’épaisseur même de la séreuse.
■t- H les supposait creusés de cavités, qu’il désigna sous le nom de pores
optiques.
5. Pressoir d’Hérophile.
6- Calamus scriptorius.
Hérophile continua sur le pouls les curieuses études inaugurées par
^^agore, et distingua dans la pulsation artérielle la rapidité, la force et le
g \ prétend qu’Erasistrate se concilia la faveur de Séleucus, roi de
^yne, en délivrant son fils Antiochus d’une maladie consomptive, dont il
^^nnut la cause avec un tact exquis. Cette affection était due, paraît-il,
sruour d’Antiochus pour la reine Stratonice.
406 ÉCOLE d’ALEXANDRIE. — MÉDECINE ARABE.
rapport : sa distinction des nerfs en moteurs et sensitifs
sa description des valvules cardiaques et celle non moins
remarquable qu’il nous a laissée des circonvolutions cé¬
rébrales \ l’attestent assez haut.
Mais la physiologie ne progressait malheureusement
pas proportionnellement à l’anatomie : c’était, disait-on,
à l’air vital dont l’organisme se pénètre pendant l’inspira¬
tion que les diverses fonctions se trouvaient redevables de
leur régulier accomplissement : on croyait, au reste, que les
artères et le cœur gauche ne renfermaient aussi que de l’air.
En thérapeutique, Erasistrate désapprouva également
et l’usage de la saignée et celui des purgatifs, réservant
ses préférences aux vomitifs et aux lavements. L’hygiène
était appelée, suivant lui, à jouer le rôle principal dans le
traitement des maladies ®.
Parmi les anatomistes qui suivirent Hérophile et Era¬
sistrate et précédèrent Galien, il en est deux auxquels
nous devons une mention spéciale ; Rufus d’Ephèse, qui
vécut sous Trajan, et dont les œuvres ont partiellement
échappé au naufrage du temps®, et Marinus, que Galien
envisagea comme le restaurateur de l’anatomie. Il appar¬
tint au règne de Néron, et on lui doit la connaissance
des nerfs palatins, ainsi que la description du grand
hypoglosse.
« Erasistrate et Hérophile n’ont été, dit Galien, quà
1. « Nulle part, dit-il, dans toute là série animale, je n’ai trouvé descir
convolutions si nombreuses et si marquées, séparées par des anfractuosités »
profondes, que cbez l’homme. »
2. a Erasistrate leur donne pour cause l’excès de nourriture, les digestio^
et la putridité des humeurs qui en sont les suites ; il ajoute qu’une diète
modérée, dont le besoin seul est la règle, fait la santé. » (Plutarque.)
3. Consulter -. Œuvres de Eufus d’Ephèse; texte collationné sur les
nuscrits, publication commencée par Ch. Daremberg, continuée par Ch’"
Emile Kuelle. 1 voL grand in-S. Paris, ÎSfâ;
ÉCOLE d’ALEXANDRIE. 107
demi-médecins dogmatiques » ; quelques-uns de leurs
disciples s’éloignèrent plus encore des véritables idées
d’Hippocrate et donnèrent dans l’empirisme.
Empirisme *. — Philinus de Cos et Sérapion d’Alexan¬
drie furent les promoteurs de la nouvelle doctrine, qui
devint plus tard synonyme d’observation pure. Pour l’em¬
pirique, en effet, il n’est de jugement admissible que celui
qui nous est fourni par les sens ; remarquable rapproche¬
ment d’une antique conception avec les théories de nos
sensualistes modernes ; nous verrons ces mêmes idées,
sur lesquelles les siècles essayeront vainement de jeter le
sombre voile de l’oubli, revivre un jour fécondées par le
souffle puissant de Loke et de Condillac !
« Les principes de la philosophie pyrrhonienne, dit
Andral, furent évidemment ceux qui inspirèrent le fon¬
dateur de l’Ecole empirique. Observer sans raisonner, ne
s’occuper que des phénomènes, négliger dans les sciences
la recherche de l’essence des choses, et, en médecine,
l’étude de la cause prochaine et de la nature intime des
maladies, tels étaient les préceptes que Philinus de Cos
donnait à ses disciples. Puisque, disait-il, le raisonne¬
ment ne peut mener qu’à l’incertitude, à quoi bon rai¬
sonner ? — Si les théories sont trompeuses, à quoi bon
les théories ? Le raisonnement et les théories sont pour
lui des jeux d’esprit, des jeux d’enfant, une forme de
passe-temps, sans aucune importance
L expérience revêt aux yeux de l’empirique trois formes
distinctes : elle est parfois le fruit du hasard ; dans
yoy. pour la bibliograpliie : Richter, Programma de veternm empirico.
ingenvHate. Gotting, 1741. — Kaiser, De medieinee emjnricœ reteris
^odisrnœ diversitate. Hebnstadt, 1741. — Zimmermaim, Von der Er-
« rung in Arzneihunde. Zurich, 1787. — Schulze, De reteris empiricœ
^hnitate. Halæ, 1800, etc.
Andral, he. di.
108 ÉCOLE d’aLEXANDRIE. — MÉDECINE ARABE.
d’autres conditions, elle devient le produit d’un essai ou
enfin le résultat d’une imitation de la nature, du hasard
ou de l’essai indiqué. L’observation, Thistoire et la com¬
paraison forment la' trilogie essentielle des doctrinaires
qui nous occupent. Rejetant l’étude de toutes les causes
qu’ils appellent occultes, on ne les voit guère s’appliquer
qu’à la recherche des signes diagnostiques de la maladie
et aux effets des médicaments {juvaritia et lædentia).
Parmi les causes occultes, les empiriques rangent toutes
celles qui sont relatives aùx premiers éléments entrant
dans la composition du corps, et leur refus d’admettre
l’utilité de cet ordre de faits engendre fatalement pour
eux la négligence de l’anatomo-physiologie. Ennemis des
dissections, ils accusent les dogmatistes de choquer en
s’y livrant les principes de l’humanité la plus vulgaire
En pathologie, l’accident simple (toux,chaleur, etc...)dif-
fère pour eux d’avec ce qu’ils sont convenus d’appeler le
concours des symptômes : ils désignent de la sorte un
groupe d’accidents que l’on a coutume de voir évoluer si-
multanémentet auquel ondonne un nom demaladie connue
(péripneumonie, inflammation, etc.).
Enfin les empiriques excluent l’indication de leur théra¬
peutique, car elle suppose la connaissance de causes, dont
ils contestent l’utilité.
Quoique rejetant en principe le raisonnement, ils sont
1. « C’est une cruauté inouïe, disent-ils, de disséquer des Rommes
vivants, et de faire d’un art destiné à la conservation du genre Rainai
l’instrument de sa destruction, et cela de la façon la plus barbare ; 8»*“
si, par des voies aussi borribles, on ne peut parvenir à découvrir une
des choses que l’on cherche, et si l’on peut connaître les autres sans exercer
une pareille inhumanité. Peut-on dire que ces parties, dans le cadavre»
soient dans l’état où elles étaient dans le sujet vivant? — Qu’a donc fai*
médecin ? — Il a égorgé un homme de la manière la plus cruelle et n’a
venir à bout de voir les viscères tels qu’üs sont dans l’homme pendant la
vie. » (Celse, De re med. Traduct. Ninnin. Paris, 1754, Tome I, pagel7-)
ÉCOLE d’alexandrie. 109
néanmoins moins absolus sur cette matière que ce qu’on a
voulu l’insinuer i, et se seraient parfaitement accordés avec
Néoptolème, lorsqu’il a dit : « qu’il devait nécessairement
philosopher, mais qu’il couperait court, n’étant pas d’hu¬
meur à philosopher à fond » .
Aucun écrit ne nous est parvenu de cette secte ; nous ne
la connaissons quepar le témoignage de ceux qui nous en
ontparlé. Galien, un des auteurs qui lui est le moins fa¬
vorable, avoue quelque paj-t qu’il a failli « être ébranlé
par ses raisons ». Cœlius Aurelianus l’exalte élogieuse¬
ment, et en jugeant la dispute des empiriques et des dog-
matistes, Gelse prend manifestement parti pour les pre¬
miers. Si nous jetons nous-mêmes un regard scrutateur et
impartial sur cette doctrine, nous sommes obligé d’avouer
qu’elle fut un symbole de décadence à l’époque et dans
l’école où elle se produisit, et un signe d’abaissementintel-
lectuel partout où elle a régné depuis lors 2 .
Dès ce moment, l’éclat de la médecine commence à pâlir
à Alexandrie, et nous la voyons faire son entrée à Rome
avec Asclépiade de Bythinie, l’ami de Cicéron.
Rénovateur de l’atomisme professé avant lui par Leu-
cippe et Démocri te, ce grand révolutionnaire parvint bien-
tôtà s’attirer une brillante réputation. Le corps humain,
comme tous les corps qu’on rencontre dans la nature, est,
suivant lui, composé de molécules agglomérées, éternelles
ut douées d’un mouvement continu ; il est crihlé en outre
* <£ Neque enim se dicere, consilio medicum non egere, et irrationabile
I Q'^tem posse præstare. » (Comel. Celsi, De re medica.
gj tiCs empiriç^xies disaient eux-mêmes qu’ils étaient bien éloignés de pen-
, raisonnement fût inutile en médecine, ou qu’un animal sans raison
2 cet art. » Celse, Traduct. Mnnin. Paris, 1754.
^ expression S!empirique sert, dans le langage vulgaire, à désigner les
les cbarlatans, les gens qui trafiquent de leur art.
ilô ÉCOLE d’ALEXANDRIE. MÉDECINE ARABE. I
d’imperceptibles orifices, portant le nom de pores_, et dans '
lesquels se meut librement le fluide moléculaire. La santé
résulte de l’barmonie entre les pores et les atomes ; si
cette harmonie est par hasard troublée, il y a maladie*.
Les fonctions qu’accomplissent les corps vivants sont sou¬
mises aux lois de la mécanique.
Les idées thérapeutiques d’Asclépiade sont d’ailleurs en
rapport avec ses théories ; dans le but de dilater lespores,
il prescrit l’exercice, les frictions, et accorde aussi une
vertu des plus salutaires au bon vin, qu’il ordonne parfois
mélangé à de Teau de mer ou à d’autres préparations di¬
verses. C’est, en un mot, surtout à Thygiène qu’il s’adresse;
mais, quelle que puisse être l’excellence des moyens dont
celle-ci dispose, un médecin éclairé ne doit pas restreindre
ses ressources à leur seul usage^. ^
Méthodisme. — Thémison de Laodicée, un de ses dis¬
ciples, voulut, en créant le méthodisme, répondre à un
impérieux besoin de généralisation, toujours inhérent à
l’esprit de l’homme ®. Son système fut perfectionné par
deux de ses successeurs : Soranus d’Ephèse,le plus estimé
des méthodistes, et Thessalus de Tralles, qui se fit à lui-
même cette orgueilleuse épitaphe : « Ci-gît Thessalus, le
vainqueur des médecins ». Coelius Aurelianus, qui fut le
dernier etl’un des plus remarquables représentants decette
secte, contribua surtout à la faire connaître par ses écrits.
]., C’est donc à Asclépiade qu’il convient de faire remonter la doctrine d®
l’obstruction, que Boerhaave entourera -plus tard du prestige de son nom-
2. Celse attribue à Asclépiade l’adage : Cità, tut'o et jucundè, appW®
depuis par les chirurgiens à la médecine opératoire. Voy. Gocchi,
pri^rw sopra Asolepiade. Florent., 1768 ; et Biancbini, La Medicina â'Àse^
pinâe. Venet., 1769.
3. Juvénal porte sur Thémison un jugement empreint de sévérité ; «
Thémison ægros, dit-il, autumno occident uno ». .• >
Consulter, en ce qui concerne le méthodisme : Prosper Alpin, Be mediei«^
methodicâ, libri xm. Lugd. Bat., 1719.
ÉCOLE D ALEXANDRIE. lü
Tous les solides, chez les êtres vivants, sont doués, si
l’on en croit les méthodistes, d’une faculté commune, sous
Tempire de laquelle s’exercent toutes les fonctions orga¬
niques et vitales; cette faculté porte le nom de tonus ou
de contractilité. L’excès de tonus (strictum) ou sa dimi¬
nution (laxum) sont également aptes à engendrer la mala¬
die. Le strictum représente assez bien l’irritation, et le
laxum l’atonie des solidistes modernes. Il peut arriver que
la tension soit trop forte dans certaines régions et trop
faible dans d’autres : on a alors le mixtum ou moyen
terme entre le strictum et le laxum.
A ces trois états correspondent des modalités patholo¬
giques différentes ; dans le genre constrictif se rangent
Tapoplexie, l’ileus, la céphalalgie, etc... ; au genre relâché
appartiennent le choléra, les hémorrhoïdes ; enfin la péri¬
pneumonie, la pleurésie, la dyssenterie, trouveiit place
dans le genre mixte. Mais l’arbitraire engendré par ce
système est si grand, que l’hydropisie, par exemple, ratta¬
chée par certains méthodistes au strictum, est toujours
placée par d’autres dans le laxum.
Nécessairement la thérapeutique qui résulte d’une pa¬
reille pathogénie ne saurait consister qu’à relâcher ce qui
est trop serré et âresserrer ce qui est relâché ; c’est aussi ce
à quoi s’étudient sans cesse les partisans de la doctrine ; la
saignée, les cataplasmes, les sudorifiques, etc.,., sont
Journellement employés par eux dans le premier but,
tandis que les frictions, les bains aromatiques, les boissons
acidulés sont au contraire usités comme astringents. Enfin,
dans le cas où l’opiniâtre té du mal est parfaitement reconnue,
a recours à la métasyncrisie, méthode perturbatrice
par excellence, dont Aurelianus nous a laissé une bonne
description ^ et qu’il appelle recorporatio.
Aurelianus. Edit, de Haller. Tome I.
112 ÉCOLE d’aLEXANDRIE. — MÉDECINE ARABE.
En résumé donc, le méthodisme aurait avantageusement
simplifié la médecine, s’il eût pu être pratique K Mais
comment parvenir à faire rentrer des affections si diffé¬
rentes par leur origine et par leur nature dans un cadre
nosologique aussi restreint? N’avons-nous pas vu, d’ailleurs
les opinions se partager, lorsqu’il s’est agi d’établir la
catégorie à laquelle appartient telle ou telle espèce mor¬
bide ? — La simplicité plus apparente que réelle d’un pa¬
reil système attira vers lui des hommes pleins de répu¬
gnance pour les études sérieuses et Galien ne craignit
point d’invectiver malicieusement les méthodistes, en leur
lançant la satirique qualification « d’ânes de Thessale ».
Cœlius Aurelianus est le seul dont les œuvres nous
soient parvenues; la lecture en est intéressante et instruc¬
tive à la fois, la secte n’étant plus connue que par ce traité
de méd^ine pratique. L’ouvrage se divise en deux par¬
ties distinctes : la première est consacrée aux maladies
aiguës, la seconde aux maladies chroniques. Le style est
rude et à demi-barbare, mais Cœlius a le mérite d’être
complet et attachant
Pneumatisme. — Pour terminer l’histoire des sectes
que vit éclore cette période médicale, nous devons dire
encore quelques mots du pneumatisme. Athénée de Cilicie
1. Thémison, son chef, se chargeait d’initier ses adeptes aux sciences
médicales dans l’espace de six mois. Et, de nos jours, Broussais n’a-t-il pas
eu, lui aussi, la prétention téméraire de simplifier la médecine, en ramenant
à la seule infiammation toutes les maladies connues ?
2. « lidem sunt », dit Celse, oc quod ii, quos expérimenta sola sustinent,
eô magis quoniam, si compresserit aliquem morbus, aut fuderit, quilil»*'
etiam imperitissimus videt. y> {Celse, loc. oit.)
« Les méthodistes ne diffèrent en rien des empiriques, et on a d’autant
plus de raison de les regarder comme tels, que le plus ignorant même est
en état de s’apercevoir si le malade est resserré ou relâché. »
3. Ccelii Aureliani , Siccensis, De morbis acutis et cJironicis
ÉCOLE d’ALEXANDRIE. 113
(an 60 av. J.-G.)en fut le fondateur; Agathinus de Sparte,
Archigène, Hérodote, etc..,, se rallièrent à.ses idées, et
l’illustre Arétée (1®'’ siècle ap. J.-G.) devint l’historien de
la nouvelle secte, de même que Gœlius Aurelianus avait
été celui du méthodisme. A la théorie des qualités élé¬
mentaires (chaud, froid, sec, humide), les pneumatistes
joignirent leur doctrine du pneuma ou esprit qui pénètre
tout le corps ‘. Et attribuant à la souffrance de cet esprit,
dont le siège réside dans les artères et dans le cœur, la
plupart des maladies, ils lui firent jouer un rôle des plus im¬
portants, ce qui leur valut la dénomination sous laquelle
ils sont connus depuis.
Le pneumatisme est devenu plus tard le point de départ
du vitalisme, de même que le solidisme reconnaît pour
pères Asclépiade et Thémison, et que l’humorisme remonte
réellement à Hippocrate.
Eclectisme. — Agathinus de Sparte ^ et Archigène 3 mo¬
difièrent légèrement la doctrine d’Athénée et, s’attachant
à rechercher ce que chaque secte avait de meilleur, reçu¬
rent la qualification d’Épisynthétiques ou Éclectiques.
Deux grands noms s’offrent à nous parmi les Éclectiques :
Celse,qu'’on surnomma le Gicéron de la médecine, et Arétée
le Gappadocien, sur la vie duquel nous ne savons rien,
mais qui est resté célèbre par s,orx Traité sur les signes et
1. <ï Quintum, es Stoicorum opinione, elementam. introdiisit (Athénée), id
cstspiritnra cuncta penetrantem, a que omnia eontineantrir et gubernan-
tnr. B (Galien.)
pour le pneumatisme : Osterhausen, Dissertatio exhiienst secttB
Pneamaticorwm medicorvm Altdorf, 1791. — Harless, Oratio de
Arehigene medico et de Apolloniis medicis eoru 'ique scriptis et fragmen¬
tée. Erlangen, 1815.
_2. La doctrine d’Agathinus fut un mélange de pneumatisme et d’em-
pirifime.
3. Archigène exerça fort habilement la médecine à Borne. Juvénal et
■Alexandre de TraUes parlent de lui da.ns les meilleurs termes.
114 lÉCOLE d’ALEXANDRIE. — MÉDECINE ARABE.
le traitement des maladies aiguës et chroniques ^ On n’a
pas de peine à reconnaître, en lisant cet ouvrage, que son
auteur a, sous certains rapports, partagé les sentiments des
pneumatistes, tandis qu’il s’est rangé sous d’autres ans
idées de la secte méthodique. Comme les premiers en
effet, il admet les qualités élémentaires des corps ; mais, à
l’exemple des seconds, il accorde dans le traitement des
maladies une large part aux exercices corporels (prome¬
nade, gestation, exercice de la voix, etc...) et aux appli¬
cations extérieures (onctions, cataplasmes, fomentations);
ce fut en un mot un véritable Éclectique Son ouvrage
se recommande par les minutieux détails qu’il renferme,
aussi bien que par la scrupuleuse exactitude avec laquelle
Arétée nous retrace les caractères distinctifs des espèces
morbides. Il est, après Hippocrate, le plus grand clinicien
des temps antiques, et on croirait voir se dresser devant ‘
soi les entités pathologiques qu’il nous dépeint, tant leurs
symptômes sont habilement décrits ! Aussi le jugement
qu’ont porté sur son œuvre les anciens médecins est-il des
plus favorables et des plus élogieux; et tandis qu’Hôffmann
appelle ce livre « un monument d’or de la médecine »,
Boerhaave compare l’auteur à Hippocrate, et Haller
n’hésite même pas aie placer au-dessus du célèbre méde¬
cin de Gos.
Celse (Aulus, Cornélius) écrivit probablement son ou¬
vrage De re medicâ sous le règne d’Auguste. On est indé¬
cis sur la question de savoir s’il naquit à Yérone ® ou à
Rome ; les habitants de ces deux villes revendiquent pour
- 1. Aretæi, De eausîs tt signis acutorwm et diutwrnorum lïbri,
2. « Le mot Eclectisme », dit j. Guérin, « exprime un choix, et l’on est con¬
venu d’entendre, par ce mot, le choix des vérités d’observations contenues
dans les ^stèmes. d
paUifSbodiginus, auteur du xvie siècle, lui assigne Vérone pour
ÉCOLE b’aLEXAIîDRIÉ. 115
leur cité réciproque Thonneur de lui avoir donné le jour.
La même incertitude règne encore au sujet de la . profes¬
sion qu’il dut exercer, et puisqu’il cultiva avec autant de
soin la Rhétorique, l’Art militaire, l’Agriculture et la Méde¬
cine, il n’existe, semble-t-il, aucune raison pour en faire
un médecin plutôt qu’un orateur ou un homme de guerre.
Le haut rang, d’ailleurs, que paraît avoir occupé Celse eût
été vraisemblablement incompatible pour lui avec l’exer¬
cice de la profession médicale L « Malgré ses tendances
pratiques, dit M. Boyer, Celse est un médecin de livres et
de cabinet ; on a dit qu’on le surprend quelquefois en fla¬
grant délit de pratique médicale ; ces délits, trop rares,
sont-ils toujours réels? » Mais comment nous rendre
compte alors des judicieux; préceptes qu’il nous a légués
sur notre art ? — Sans avoir pratiqué la médecine pour
vivre, croyons-nous, Celse l’aura exercée dans le but de
se rendre agréable à ses amis ou à ses proches ; cette opi¬
nion, qui ne nous est au reste pas personnelle, me paraît
offrir l’avantage de concilier les hypothèses sus-énoncées.
Enfin le nom lui-même de l’Hippocrate latin est devenu
sujet de contestation ; mais un manuscrit fort précieux de
la bibliothèque du Vatican paraît avoir dissipé tous les
doutes ; il porte en toutes lettres : Aulus Cornélius Celsus.
Quintihen, que l’on ne saurait taxer de partialité,
puisqu’il semble avoir jalousé Celse, disait en parlant de
ses ouvrages : « ScHpsit non parum multa^ non sine cultu
ac nitore ».
Nous laisserons de côté tous les autres écrits de ce
1 ■ On sait, en effet, combien l’exercice de cette profession répugnait à la
gravité romaine. M. le des Etangs pense toutefois que Çelse a réellement
exercé la médecine. <l C’estle seul art des Grecs », disait Pline, <ï dont la gra¬
vité romaine ne me permette pas encore la pratique, malgré le lucre qu’elle
produit. B
116 ÉCOLE d’ALEXANDRIE. — MÉDECINE ARABE.
savant, pour ne nous occuper que de son Traité de Mé¬
decine ; c’est là, en effet, un remarquable résumé, aussi
intéressant pour le philologue que pour l’homme de l’art
et on l’a avec juste raison comparé aux Instituts de
Justinien.
L’encyclopédiste latin nous présente dès le début une
histoire exacte des sectes dominantes ; passant ensuite à
d’intéressantes généralités sur l’hygiène, l’étiologie, la
séméiotique, il ahorde plus tard le détail des diverses
espèces morbides, et, après un long arrêt sur les différentes
sortes de médicaments, nous le voyons s’occuper de
chirurgie, et c’est même là son véritable triomphe. Le
portrait qu’il a tracé du chirurgien résume toutes les
qualités requises pour se livrer avec succès à la pratique
de cet art, et Boerhaave a pu dire « que les opérations
chirurgicales se faisaient, du temps de Gelse, avec autant
d’habileté, d’adresse et de dextérité qu’à son époque ».
« Un chirurgien doit être jeune, ou du moins peu
avancé en âge. Il faut qu’il ait la main ferme, adroite et
jamais tremblante ; qu’il se serve de la gauche comme
de la droite ; qu’il ait la vue claire, perçante ; qu’il soit
intrépide, impitoyable, de façon qu’il veuille guérir celui
qui se met entre ses mains et que, sans être touché de ses
cris, il ne se presse point trop et ne coupe pas moins
qu’il ne faut; qu’il fasse son opération sans s’émouvoir, et
comme si les plaintes du patient ne faisaient aucune im¬
pression sur luii. »
La plupart des grandes opérations (fistules à l’anus,
fistules lacrymales, cataracte, staphylôme, taille, herniesj
etc.) se trouvent décrites dans le VIP livre, et le VlH^
1. Gelse. Traduct. Ninnin. Tome II.
En 1824, CRonlant pouvait compter 65 éditions latines du Uvre de Gelse-
(Voy. Celte, Conf. histor. faite pendant Vannée 1865 par M. Broca.)
GALIEN ; SA PHILOSOPHIE, SA MORALE. 117
est entièrement consacré aux maladies des os : l’opération
du trépan y est largement étudiée ; on retrouve aussi de
curieuxrenseignements sur l’extraction des corps étrangers,
et Celse conseille même, dans les cas d’hémorrhagies
violentes, la ligature du vaisseau. L’opération du hec-de-
lièvre était pratiquée de son temps, comme elle l’est au¬
jourd’hui. Enfin son procédé pour la taille a donné lieu à
bien des interprétations différentes.
On doit encore à l’auteur latin des préceptes plus rai¬
sonnés et plus étendus que ceux de ses prédécesseurs sur
l’art des accouchements. Il est le premier à avoir indiqué
la version podalique.
Nous ne saurions au total trop puiser dans un pareil
modèle, tant au point de vue de l’art que sous le rapport
du style, etrépétons, en lequittant, ces paroles d’un auteur
célèbre :
« Mirabilis Celsus in omnibus ; quem noctumâ versare
manu, versare diurnâ, consulo »
CHAPITRE II
GALIEN ; SA PHILOSOPHIE , SA MORALE.
Les divers systèmes que nous avons passés en revue
livrent la médecine à une déplorable anarchie ; le voile de
1 oubli est jeté sur les dogmes d’Hippocrate, et on sent
partout le besoin de voir surgir un homme pour rassem-
Wer les fragments épars de l’édifice scientifique. Galien se
118 ÉCOLE d’aLEXANDRIE. - MÉDECINE ARABE.
montre, et il dominera à lui seul, grâce à son immense
prestige, la scène médicale durant quatorze siècles.
Né à Pergame, dans FAsie-Mineure, l’an 131 de l’ère
chrétienne S il eut pour père Nicon, riche et vertueux
architecte, qui voulut l’appeler Galenus, c’est-à-dire doux.
Les sciences suscitèrent de bonne heure son application, et
la médecine lui inspira entre toutes un réel intérêt. Il
étudia d’ailleurs avec soin la philosophie d’Aristote et
conçut plus tard la légitime ambition de devenir le légis¬
lateur de notre art, comme le philosophe de Stagyre l’avait
été de toutes les connaissances humaines. Après avoir
entrepris plusieurs voyages pour approfondir les divers
dialectes de la langue grecque, il se rendit, à l’âge de 34
ans, à Rouie, où il obtint d’éclatants succès, sut triompher
de la jalousie de ses collègues et se concilia la faveur
des empereurs Marc-Aurèle et Septime Sévère. Ce célèbre
médecin passa dans cette ville la plus grande partie de son
existence, et revint sur ses vieux jours à Pergame, sa
patrie, où il mourut à Tâge de 70 ans
Galien a composé de nombreux ouvrages ; on lui attribue
cinq cents traités de médecine et deux cent cinquante
traités de chirurgie * ; ces derniers nous sont au reste à peu
près inconnus.
Plusieurs auteurs lui reprochent avec raison sa prolixité
et sa diffusion toute asiatique, non moins que son enthou¬
siasme excessif pour sa propre personne. On peut en effet
1. Gotdin pense que cette date est inexacte et place la naissance de Galien
à l’an 128.
Voy., à,propos„de Galien Labbé, Elogium cJironologicwni Galeni. Paris,
1660. — Ejusdem, Vita Galeni ex proprüs scriptis collecta. Pans,
—Spiengel, .FieSêWeAre. Breslau, 1785. -
2. Cœlius Ehodiginus est évidemment dans l’erreur, lorsqu’ü prétend qne
Galien a. vécu, 140 ans. •
3. Un grand nombre de ces ouvrages furent brûlés dans l’incendie qui.
consuma de son temps même le temple de la Paix, à Rome,
119
GALIEN ; SA PHILOSOPHIE , SA MORALE,
se convaincre aisément de son peu de modestie, en se
reportant à son Methodus medendi^ livre IX, ch., viii.
« Personne, s’écrie-t-il, dans un élan d’orgueil, n’adonné
avant moi la vraie méthode de traiter les maladies. A la
vérité, Hippocrate a déjà montré ce même chemin ; mais
comme il est le premier qui l’a découvert, il n’a pu aller
aussi avant qu’il aurait été à souhaiter. Il n’a pas gardé
un bon ordre, il n’a pas appuyé sur quelques indications
fort importantes, il n’a pas fait toutes les distinctions
nécessaires ; il est souvent obscur, à la manière des
anciens ; pour vouloir être court, il ne dit que peu de choses
sur les maladies compliquées. En un mot, il a commencé,
il fallait qu’un autre achevât; il a ouvert le chemin, il
faut le rendre aisé. On voyait autrefois des chemins qui
étaient pleins de boue ou de pierres, ou tout hérissés
d’épine et tout couverts de bois. Il y en avait d’autres dont
la montée était trop rude et la descente trop rapide, ou
qui étaient impraticables, à cause des bêtes farouches, ou
à cause des eaux et des rivières qui les coupaient, ou enfin
trop longs et trop difficiles. Tels étaient tous les chemins
d’Italie avant que Trajan les rétablît, avant qu’il eût
fait paver ceux qui étaient boueux et pleins d’eau, ou
avant qu’il eût fait des chaussées ; avant qu’il eût jeté
des ponts sur les rivières, qu’il eût abrégé les chemins
qui- étaient trop longs ; qu’il eût fait faire de nouveaux
sentiers le long des montagnes, pour en rendre la mon¬
tée et la descente plus insensibles ; qu’il eût donné pas¬
sage dans des lieux habités pour éviter les déserts ; qu’il
eût enfin rendu praticables, par tous les moyens que 1 on
peut imaginer, des chemins qui ne Tétaient point aupa¬
ravant. »
Malgré les quelques critiques adressées au vieillard de
Cos dans cette apologie comparative si empreinte de fierté,
où il n’hésite pas à se mettre en parallèle avec l’empereur
420 ÉCOLE d’ALEXANDRIE, — MÉDECINE ARABE.
Trajan, Galien professe le plus grand respect pour l’œu.
vre Hippocratique, et c’est même là un des principaux
titres de l’illustre médecin de Perg-ame à son impérissable
célébrité.
Personne n’osa jamais contester son mérite, et si Eus'ebe
nous apprend qu’on lui rendait à son époque les honneurs
réservés à la divinité, Trallian ne craint pas de lui confé¬
rer à son tour la qualification de très divin, et Oribase,
Aétius, Paul d’Egine, etc..,, lui adressent les plus flatteu¬
ses louanges. Comme si ce ne fut point assez de ce
concert d’hommages rendus par l’antiquité à la mémoire
de Galien, sa parole a été considérée jusqu’au xvi® siècle
comme un oracle infaillible ; et, faisant allusion à ses écrits,
-Blando ne craignait pas de s’écrier en 1556 : « Laudahi-
lius cumhis errare quàm cum cæteris parare laudemj).
Nous avons vu Hippocrate comparer eux dieux les
médecins philosophes; Galien les a en aussi haute estime,
et son contemporain Athénée ne dédaigne pas de le con¬
vier au festin des sages de l’époque ^. Divers traités d'’ail-
leurs, dans les œuvres de l’illustre auteur qui nous occupe,
attestent sa compétence en matière philosophique, et
après avoir comparé l’homme de l’art à l’athlète qui aspire
à triompher dans les jeux Olympiques, le médecin de Per-
game s’efforce en ces termes, dans son opuscule qui a
pour titre : que le bon médecin est philosophe , de nous
prouver l’utilité qui se rattache à la culture des sciences
et à la pratique des vertus philosophiques :
« Que manque-t-il donc encore pour être philosophe,
dit-il, au médecin qui cultive dignement l’art d’HippO"'
crate ? Pour connaître la nature du corps, les différences
1. AtRénée introduisit, en même temps que Galien, deux autres médecins
dans son festin des philosophes : Daphnus, d’Ephèse, et Euffin, de
Nicée.
GALIEN ; SA PHILOSOPHIE, SA MORALE. 121
des maladies, les indications thérapeutiques, il doit être
exercé dans la science logique ; pour s’appliquer avec
ardeur à ces recherches, il doit mépriser l’argent et pra¬
tiquer la tempérance; il possède donc toutes les parties de
la philosophie : la logique, la physique et l’éthique. Il
u’est pas à craindre en effet qu’un homme méprisant les
richesses et pratiquant la tempérance commette une action
honteuse, car toutes les iniquités dont les hommes se
rendent coupables sont engendrées par la passion de l’ar¬
gent qui les séduit, ou par la volupté qui les captive. Ainsi
le philosophe possède nécessairement les autres vertus,
car toutes se tiennent, et il n’est pas possible d’en posséder
une quelconque, sans que les autres suivent, comme si
elles étaient enchaînées par un lien commun. S’il est vrai
que la philosophie soit nécessaire au médecin, et quand il
commence Tétude de son art, et quand il se livre à la pra¬
tique , n’est-il pas évident que le vrai médecin est philo¬
sophe ^ »
Tout ce passage peut être fructueusement rapproché du
1. Œuvres de Galien, traduites par le Ch. Daremberg. Paris, 1854,
tome I, page 6.'
n y a trente ans à peine, M. le D’^ Poissac s’exprimait en ces termes (discours
prononcé à la Société médicale du 1®^ arrondissement. Union médicale, 1853,
et réimprimé dans VEoole de Salerne, trad. Meaux Saint-Marc, Paris, 1880,
page 550):
« Comment le médecin ne serait-il pas philosophe ? disait-il, B. voit à
chaque instant se dérouler devant lui les grands mystères qui portent son
esprit à la recherche des causes, la génération des êtres, la vie, 1 organi¬
sation, le sommeil, la maladie, et enfin la mort, ce redoutable problème de
la destinée humaine. Sans l’esprit d’observation, sans philosophie, les œuvres
du médecin ne seraient que des matériaux sans vie et sans coordination ; les
Srandes vues, l’esprit de synthèse et de généralisation ne se trouvent que
clieï le savant vraiment philosophe. Et puis, combien cette étude ne lui
®st-elle pas nécessaire, non seulement pour étendre et fortifier son intelli¬
gence, mais encore pour consoler son cœur et verser un peu de baume sur
les amertumes, les tristesses et les déceptions d’une carrière où les plus
lieureux même trouvent des larmes, où les routes les plus faciles sont semées
Prudes épines? B
122 ÉCOLE d’ALEXANDRIE. — MÉDECINE ARABE,
Traité de la bienséance, où l’auteur Hippocratique nous
engage à transporter la philosophie dans la médecine, et
la médecine dans la philosophie^.
L’exhortation à l’étude des arts est aussi féconde en
judicieux préceptes. Si l’homme l’emporte sur l’animal
c’est par son amour pour l’étude ; trop de gens la délais¬
sent hélas ! pour s’attacher à une divinité aussi aveugle
qu’inconstante, la Fortune :
« Une foule d’hommes ignorants courent après cette
divinité qui ne reste jamais en place, à cause de la mobi¬
lité de son piédestal qui l’entraîne, et l’emporte souvent
au-dessus des précipices ou des mers : là ses suivants
tombent et périssent pêle-mêle ; seule, s’échappant saine et
sauve, elle se rit de ceux qui gémissent et l’appellent à
leur aide, quand tout espoir est perdu ® ».
Mais combien les amis de Mercure, le créateur des arts,
ne diffèrent-ils pas des adorateurs de la richesse !
« Le cortège de Mercure n’est composé que d’hommes
décents et cultivant les arts; on ne les voit ni courir, ni
vociférer, ni se disputer. Le dieu est au milieu d’eux ;
tous sont rangés par ordre autour de lui ; chacun conserve,
la place qui lui est assignée ® ».
Il faut soigneusement éviter de se laisser séduire par la
1. « Le médecin pMlosophe est égal aux dieux. Il n’y a guère de diffé¬
rence entre la philosopMe et la médecine ; tout ce qui est dans la première
se trouve dans la seconde : désintéressement, réserve, pudeur, modestie de
vêtement, opinion, jugement, tranquillité, fermeté dans les rencontres, pro¬
preté, manières sententieuses, connaissance de ce qui est utile et nécessaire
dans la vie, rejet de l’impureté, afÈrancliissement de la superstition, précel-.
lence divine. »
2. Galien, Traduct. Daremberg. Tome I, page 14. — On peut de même
rapprocher ce passage d’un fragment du Gorgias de Platon et de la Loi
d’Hippocrate.
3. Galien, Id., page 16. — On a d’ailleurs porté sur Mercure des apprécia¬
tions bien diŒérentes suivant les époques, et, comme le dit Daremberg, l’idée
du dieu voleur a précédé celle du dieu de l’inteUigeuce.
GALIEN ; SA PHILOSOPHIE, SA MORALE. 123
faveur illusoire qui s’attache à la profession des athlètes :
leur condition est misérable ; ils ne possèdent pas les hiens
de l’âme et ne peuvent mériter les honneurs divins, que
seule la science est susceptible de conférer.
Comme Platon, Galien admet trois espèces d’âmes :
l’âme rationnelle occupe l’encéphale ; l’âme courageuse
siège dans le cœur ; l’âme concupiscible réside dansle foie.
Puisque, suivant Aristote, l’âme est la forme du corps et
que dans la constitution-dre-ce^îorps entrent les quatre qua“
lités (chaud, froid, humide, sec), l’âme elle-même n’est
qu’un mélange de ces divers éléments, et ses facultés sont
sous leur empire. Les résultats de l’expérience sont d’ail¬
leurs conformes à cette vue de l’esprit, et si l’humidité ou
la sécheresse influencent sensiblement l’intelligence, à
plus forte raison impressionnent-elles les âmes mortelles h
Les affections de l’âme dépendent au leste des souffran¬
ces du corps ; c’est l’avis de Platon*, d’Aristote d’Hip¬
pocrate lui-même ; c’est aussi la thèse que s’efforce de
soutenir Galien, en s’abritant sous l’égide de ces noms
recôminandables, dans son Traité des mœurs de T âme.
Enfin le Traité dès sectes aux étudiants et celui de la
meilleure secte à Thrasyhule renferment un exposé assez
complet des doctrines dogmatique, empirique et métho¬
dique, leur comparaison réciproque et la réfutation des
deux dernières. Galien y indique le but de la médecine et
là manière dont on doit comprendre cet art.
1. Platon admet l’immortalité de l’âme raisonnable, et Galien disente
cette opinion dans son Traité des mœurs de Vâme. — Par âmes mortelles,
il entend ici l’âme courageuse et Pâme concupiscible ; c’est cette dernière
que Platon {Timèe, page 70) qualifie de bête sauvage.
2. Platon, Timée.
3. Anstote, Des parties des animaux, livre II, cb. 2; Mist. des animaux
T, 8. Sur les principes de la physionomie (quelques phrases).
Hippocrate, Des eaux, des airs et des lieux.
124 ÉCOLE d’ALEXANDRIE. — MÉDECINE ARABE.
« Le but de la médecine est la santé, dit-il ; sa fin est la
possession de cet état ; le médecin doit nécessairement
connaître par quels moyens on procure la santé, quand elle
n’existe pas, et par quels moyens on la conserve, quand elle
existe. On nomme remède et secours les moyens qui donnent
la santé quand elle n’existe pas, et régime hygiénique ce
qui l’entretient quand elle existe. Suivant une ancienne défi¬
nition, la médecine est la science des choses morbifiques. »
CHAPITRE III
ANATOMIE ET PHYSIOLOGIE GALÉNIQUES.
Au XVI® siècle, Galien, nous l’avons dit, était encore
réputé infaillible ; chacun préférait invoquer une anoma¬
lie de la nature que d’oser élever un doute sur la parole du
maître. De longs débats surgirent pourtant à l’effet de
savoir si, oui ou non, il avait pu disséquer des hommes ;
mais, obéissant à un servilisme tout au moins déplacé en
pareille matière, les médecins de l’époque n’osèrent se pro¬
noncer librement h Aujourd’hui la partialité scientifique a
fait place à l’esprit de recherches, et des hommes dont
l’indépendance garantit la sincérité ont éclairé la question
d’un jour nouveau. Quelques-uns parmi eux, trop jaloux
peut-être de la gloire du médecin de Pergame, persistent
à croire qu’il a eu à sa disposition des cadavres humains.
Me rangeant, pour mon compte, à l’avis de Daremberg,
qui considère comme empruntées au singe toutes les des-
1. Vésale a aflôriné le premier que GaJieu n’avait jamais disséqué de ca¬
davres h-umains.
anatomie et physiologie galéniques. 125
criptions anatomiques de Galien je dirai avec ce savant :
« que son seul tort est d’avoir presque toujours conclu de
cet animal à l’homme ».
L’anatomie était à ses yeux une base fondamentale de la
médecine pratique, et ses efforts pour l’étudier furent d’au¬
tant plus fructueux qu’il sut tirer un admirable parti des
progrès réalisés par ses devanciers dans cette branche de
l’ai’t de guérir.
Ostéologie, Arthrologie. — Le Traité De ossibus décèle
sur les os des connaissances presque égales aux nôtres. Ils
y sont envisagés comme des corps durs et secs, produits
immédiats de la semence et empruntant la sensibilité a
leur membrane d’enveloppe^, le périoste; la plupart d’entre
eux renferment une moelle qui leur sert de nourriture % et
leur union réciproque s’effectue par symphyse ou par arti¬
culation ; dés corps blanchâtres plus résistants que les
membranes et désignés sous le nom de ligaments main¬
tiennent les extrémités en contact.
Myologie. — Galien a le mérite d’avoir le premier dis¬
tingué les muscles les uns des autres, et la description qu’il
nous en a laissée présente même une assez grande exacti¬
tude. Dans son Traité De musculorum disseclione, il envisage
ces organes comme composés défibrés qui reçoivent à leur
tour des artères, des veines et des nerfs ; les tendons*termi-
naux y sont nettement indiqués et les usages du muscle s’y
trouvent également mentionnés : « Ce sont, pour lui, les
instruments du mouvement volontaire ». Mais il faut mal¬
heureusement toujours une ombre au tableau, et les
1. Daremberg a répété toutes les dissections du médecin de Pergame et a
^té, par de longues et fréquentes séances au Jardin des plantes, fortifié dans
cette conviction, qu’il n’eut jamais à sa disposition que des animaux. Cuvier
et de Blainville pensent qu’il disséqua surtout des magots.
^ 2. Galien décrivit certains os mieux que ses prédécesseurs ; tels furent
l’ethmoïde, le sphénoïde, le canal nasal, les cornets, etc.
126 ÉCOJ.E d‘aLEXAND,RIE. — MÉDECINE , ARABE,
muscles du singe ont été pris pour ceux de rhomme. Or
attribue au médecin de Pergame la découverte du buccina-
teur, du pyramidal du nez, du peaucier, du petit pectoral
du rhomboïde, du petit droit antérieur de la tête, de
quelques extenseurs du dos, des intercostaux, du poplité
du plantaire et du palmaire, des lombricauxet desinterps-
seux, des sphincters de l’anus.
Angéiologie. — L’ouvrage qui a pour titre De venarum
arteriarumque dissectione HQ renferme que des données
fort inexactes sur le système circulatoire; le rôlp du cœur
est complètement méconnu ^ ; le foie passe pour être la
source des veines en même temps qu’un agent de sangui¬
fication générale, et les divisions de la veine-porte forment
dans cette hypothèse les racines du système veineux,
comme celles de l’artère pulmonaire constituent les ra¬
cines du système artériel.
De nombreuses erreurs se glissent encore dans leTmf^e
des organes respiratoires. Bien qu’il ait été le premier à
reconnaître l’existence du sang dans les artères, Galien
présume néanmoins qu’elles doivent en outre contenir de
l’air et considère l’aorte comme appartenant à l’appareil
de la respiration. Il existe d’ailleurs, suivant lui, 4®^^
aortes : l’une supérieure, l’autre inférieure, et s’iln’eutque
des données assez confuses sur la première, les branches
delà seconde au contraire ne lui furent aucunement étran¬
gères. Ajoutons en outre à sa louange qu’il proclama la
supériorité numérique des veines Sur les artères (il avait en
effet parfaitement constaté que tandis que les veines che¬
minent parfois seules, toute artère est accompagnée de
veines satellites et décrivit les anastomoses des vaisseaux
1. n n’ignorait cependant pas l’existence de. la cloison interatnicnlaire.
2. « Vous trouverez donc certaines veines sans artères, mais vous ne troii'
verez aucune artère sans une veine conjointe. y> {Œuvres de Galien. Traduct.
Daremberg. Tome II, page 197.)
anatomie ET PHYSIOLOGIE GALÉNIQUES. 127
mammaires avec les intercostaux elles épigastriques. Enfin
la situation profonde des gros troncs vasculaires, que la
nature semble avoir voulu ainsi dérober à la violence des
chocs extérieurs, fut loin de lui échapper : « En aucun
endroit des membres, dit-il, ni aux pieds,, ni aux bras, il
n’existe de gros vaisseaux à la superficie ; mais, comme il a
été dit, ils avancent cachés dans les parties profondes, et
plus encore les artères que les veines, attendu qu’elles
sont plus importantes et qu’elles font courir de plus grands
risques pour l’hémorrhagie, si elles viennent à être cou¬
pées ^
La Névrologie ne reste pas en arrière, et Galien fait
dériver tous les nerfs du cerveau ® et de la moelle épinière.
Il a, il est vrai, le tort immense de confondre dans une
même description le cervelet et le cerveau, et de passer
sous un silence complet les anfractuosités et les saillies de
la masse encéphalique ; mais, il possède des notions assez
exactes pour son époque sur les ventricüles, la cloison
transparente, la voûte à trois piliers, les glandes pinéale et
pituitaire, les tubercules quadrijumeaux, l’aqueduc de
Sylvios, la protubérance, annulaire. Nous ne le voyons éta¬
blir, dans sa description de la moelle, aucune distinction
entre la substance blanche et la substance grise ; les nerfs
sont cependant divisés en durs ou moteurs et mous ou
sensitifs ®. U compte sept paires de nerfs cérébraux * et
trente paires spinales, envisage les nerfs olfactifs comme
1- Gralien, loo. cit., tome II, page 191.
2. C’est un. cerveau de bœuf que Galien nous décrit.
3. Malgré cette distinction des nerfs en moteurs et sensitifs, Galien igno¬
rait que, par sa double origine sur les parties antérieures et postérieures de
la moelle, chaque nerf contînt des filets destinés au sentiment et d’autres au
mouvement. Cette découverte était réservée au grand expérimentateur
^gendie.
4. Dans ces nerfs cérébraux sont compris tous ceux qui sont encore admis
aujourd’hui, sauf l’oculo-moteur externe.
128 ÉCOLE d’aLEXANDRIE. — MÉDECINE ARABE,
de simples prolongements de l’encéphale, non comme de
véritables nerfs, et décrit fort bien les connexions de la
paire vague avec le sympathique. Enfin les ganglions ner¬
veux eux-mêmes ne lui sont point étrangers, ainsi qu’il est
facile de s’en convaincre par le passage suivant :
« Quand la nature doit conduire un nerf par un long
trajet, dit-il, ou l’employer au violent mouvement d’un
muscle, elle entrecoupe sa substance d’un corps plus épais,
mais du reste semblable. Vous croiriez, en effet, voir un
nerf s’enrouler sur lui-même; il vous semblera, au pre¬
mier aspect, surajouté et développé autour de ces nerfs ;
puis, en disséquant et en examinant avec soin, vous trou¬
verez que ce n’est pas un corps surajouté et développé au¬
tour du nerf, mais une certaine substance semblable aux
nerfs, unie de tout point et parfaitement identique à la
partie du nerf qui vient à elle et qui lui fait suite. Cette
substance, semblable à ce qu’on appelle ganglion *, a pour
but de renforcer, d’épaissir les cordons nerveux, en sorte
que la portion du nerf qui lui fait suite paraît évidemment
d’un diamètre supérieur à celui qui la précède. Vous ver¬
rez que cette substance existe dans certaines autres parties,
et dans ces nerfs descendus de l’encéphale, vous la ren¬
contrerez, non pas une fois ou deux, mais six fois : la pre¬
mière dans le cou, un peu au-dessus du larynx (ganglion
cervical supérieur) ; la deuxième, quand ces nerfs entrent
dans le thorax (ganglion cervical inférieur), pour aller
aux racines des côtes ; en troisième lieu, au moment où
ils sortent du thorax (ganglion semi-lunaire) *. »
Le médecin de Pergame remarque aussi qu’en compri¬
mant le cerveau d’un animal, on abolit chez lui l’usage des
1. On appelait an temps de Galien, de petites tumeurs prenant
naissance sur le trajet des tendons,
i. Galien, (Ehwres. Traduct. Daremberg. Tome n, page 172.
ANATOMIE ET PHYSIOLOGIE GALÉNIQUES. 129
facultés ; il sectionne ensuite la moelle au niveau de ce
qu’on est convenu d’appeler aujourd’hui nœud vital, dé¬
termine delà sorte la mort-subite, et constate enfin, en la
coupant à diverses hauteurs, la perte du mouvement et de
la sensibilité dans les régions situées au-dessous du point
sectionné.
C’est en le voyant ainsi à l’œuvre que nous nous con¬
vaincrons aisément de la fausseté des assertions de ceux
qui s’obstinent à le faire passer pour un vain dialecticien ;
il fut en vérité plus que cela, et les remarques que nous
venons de faire nous permettent de saluer en lui dès à
présent le père de l’expérimentation physiologique.
Splanchnologie. — L’appareil de la digestion est assez
bien décrit par Galien ; il compare l’estomac à un grenier
d’abondance d’où les veines, assimilées par lui à des por¬
tefaix, charrieraient le blé au foie, organe hématopoiétique
par excellence, qui représente la boulangerie, et dans le¬
quel les aliments subissent une nouvelle purification. L’a¬
natomie qu’il nous a laissée de ce viscère et de la rate se
rapporte plutôt à ces organes considérés chez le singe
que chez l’homme. Ceci apparaît d’ailleurs clairement
lorsqu’il nous parle de la pluralité des lobes de l’organe
hépatique * ; cette dispositionne se montre, il est vrai, ni
chez les orangs, ni chez les chimpanzés, mais ex:iste réelle¬
ment chez les magots, ainsi que Cuvier l’a parfaitement
indiqué. Le foie, au reste, ne se borne pas à fabriquer le
sang, il en sépare aussi la bile ; quant à la rate, elle sé¬
crète l’atrabile et a pour rôle de purifier les liquides for¬
més dans le foie.
Le cœur prend place parmi les organes respiratoires ; sa
fonction, éminemment attractive, consiste à attirer l’air du
J l’homme n’est çomppsévL^®-4’î™- grandJLobe et du lobule
deSpigeL " --
130 ÉCOLE d’ALEXANDRIE. — MÉDECINE ARABE.
poumon, pôur le lui renvoyer ensuite. Constitué par des
fibres de diverses espèces , c’est à l’action de ces fibres et à
celle de ses tendons (colonnes charnues) qu’il est redevable
de ses contractions rhythmiques (systole, diastole), et les
vivisections imprimèrent de tels progrès à la physiologie
expérimentale, que Galien s’aperçut, sans pouvoir toutefois
Texpliquer, de la persistance des battements cardiaques
après l’ablation de l’organe h
Le poumon lui-même est formé par une trame de vais¬
seaux, dans les interstices desquels on trouve une chair
molle, analogue à celle qui constitue le foie ou la rate. Les
vaisseaux qui éntrent dans sa composition sont la veine
artérieuse, l’artère veineuse et la trachée-artère ou canal
cartilagineux qui conduit l’air du gosier ; l’embouchure de
l’âpre artère (trachée-artère) s’appelle larynx : c’est l’or¬
gane principal de la phonation. : ■
Malgré ses nombreuses erreurs anatomiques, Galien n’en
connaît pas moins le jeu des poumons contre les côtes
durant les deux temps de l’acte respiratoire ÿ le srôle du
diaphragme lui paraît aussi familier, et il note sa paralysie,
dans les: cas de section du nerf phrénique. Les muscles,
par le ministère desquels l’air est battu pour former la voix,
reçoivent leur innervation des récurrents, dont il s’attribue
glorieusement la découverte, bien-que Rufus d’Ephèse en
eût déjâ fait mention avant lui ; ils président à la phonation,
et leur section entraîne la perte de la voix;
S’il eut des notions assez précises sur le système uri¬
naire *, bien qu’il n’ait pas connu la muqueuse vésicale, d
se fit au contraire du système génital une idée qui est
1. Cette perâstance est due, comme on le sait aujourd’liui, à l’existence
des ganglions intrinsèques on automoteurs.
2. GaHen lia les uretères, pour prouver que c’est bien par ces organes qne
l’urine se rend dans la vessie.
anatomie ET' PHYSIOLOGIE GALÉNIQUES. 431
aujourd’hui -tout à fait surannée. Les parties sexuelles de
la femme sont pour lui analogues à celles de l’homme,
mais retournées en sens inversé. La matrice se divise en
deux portions: l’une droite destinée aux fœtus mâles,
l’autre gauche destinée aux fœtus femelles. « Chez l’homme
et les animaux analogues, dit-il, de même que le corps
tout entier est composé de deux parties, droite et gauche,
de même il a été établi pour l’utérus une cavité à droite et
Tautre à gauche L » Hippocrate l’avait d’ailleurs déclaré
lui-même : « Les fœtus mâles se développent dans la cavité
droite, et les fœtus femelles dans la cavité gauche. » Quoi¬
qu’un peu moins absolu, Aristote voulut diagnostiquer le
sexe d’après le côté où se produisent les mouvements :
« Quant aux mâles, dit-il, leur mouvement commence vers
le quarantième jour, et plus particulièrement à gauche ;
celui des femelles se fait sentir au quatre-vingt-dixième
jour, et surtout à droite ; mais on ne peut poser aucune
règle certaine à cet égard, car j’ai vu beaucoup de femmes
enceintes de garçons éprouvant le mouvement à droite, et
réciproquement 2 T>.
L’être humain dérive du fluide spermatique :*« Le mâle,
dit Galien, a des testicules d’autant plus forts qu’il est plus
chaud. Lè sperme qui y naît arrivant au dernier degré de
coction est le principe formateur de l’animal^ ».,Au
moment du coït, la semence de l’homme se mélange à
ceUè de là femme, mais, tandis que cette dernière n’ad’autre
rôle que de servir de nourriture à l’autre, la semence du
mâle, au contraire, ne tarde pas à se transformer en mem¬
branes ; celles-ci s’épaississent, dans la suite, augmen¬
tent de consistance^ deviennent des cartilages, des os.
1. Galien, Œuvres, Traduct. Daremberg. Tome II, page 93.
2. Anstote, Mist. anirti., VII, m.
132 ÉCOLE d’aLEXANDRIE. — MÉDECINE ARABE,
et constituent la charpente du corps tout entier
Un mot encore sur la façon dont Tillustre médecin com¬
prit la physiologie des liquides organiques : le sang esta
ses yeux l’agent essentiel et indispensable à la vie ; il le
considère comme formé de deux parties distinctes, lune
solide, l’autre liquide. C’est de ce fluide nourricier que
proviennent, d’après lui, les autres humeurs dites car¬
dinales : la bile jaune, l’atrabile ou bile noire et la pituite.
Dans cette théorie quelque peu fantastique, il assigne
comme cause à la maladie la rétention anormale dans
l’intérieur de l’organisme de liquides qui devraient en être
éliminés : l’excès de sang engendre la pléthore ; si au
contraire la bile, l’atrabile ou la pituite dépassent leurs
proportions ordinaires, on a la cacochymie.
CHAPITRE IV
PATHOLOGIE ET THÉRAPEUTIQUE DE GALIEN. V
La maladie est donc un trouble dans l’harmonie normale
des divers liquides de l’économie ; à la prédominance de
telle ou telle humeur se rattache tel ou tel tempérament
particulier ^ et c’est là le vrai fondement de cethumorisme
galénique qu’on ne verra tomber que sous les coups vigon-
reux du génie en délire de Paracelse.
L’importance qui est inhérente à la distinction si féconde
en résultats pratiques de deux termes, confondus encore
1. Suivant que le sang, la pituite, labüe ou l’atrabüe existent en plo®
grande quantité, on a le tempérament sanguin, pMegmatique, bilieux on
mélaniQue. ° j r s -i 7
PATHOLOGIE ET THÉRAPEUTIQUE DE GALIEN. - 133
de nos Jours par les organiciens, n’avait pas échappé au
médecin de Pergame, et tandis que l’affection indique pour
lui un état général de l’organisme, plus restreint dans son
acception véritable, le mot maladie s’emploie pour désigner
l’état local
Naguère encore plusieurs de nos maîtres ^ insis¬
taient avec raison sur cette différence, et malgré leurs
efforts pour éclairer ce point de doctrine, le malentendu
subsiste. Nous dirons donc avec Monneret : « L’affection
est une modification que l’organisme éprouve sous l’in-
fiuence d’une impression morbide quelconque et qui s’ex¬
prime par la maladie. La maladie locale est le résultat de
l’affection; elle est distincte de Taffection, comme l’effet
est différent de sa cause » En un mot, l’affection est la
modification générale imprimée à l’organisme, et on entend
par maladie l’ensemble des symptômes par lesquels on
la voit se traduire.
Galien expose longuement, dans le Traité De locis
affectis, la façon dont il comprend le diagnostic : « Voici
la route à suivre, dit-il, dans cette investigation : s’enqué¬
rir de tous les symptômes présents ou passés, en examinant
par soi-même les symptômes actuels, et en s’informant
des symptômes passés, non seulement auprès du patient,
mais encore auprès de ses proches »
La douleur, le siège du mal, la fonction lésée, les matiè¬
res excrétées, les symptômes spéciaux mettent sur la voie
du lieu affecté, et le diagnostic se fait de trois manières seu¬
lement : par l’examen de chaque partie du corps, par celui
1. Galien disait en effet : <r Morbi dignotio et cnratio pendent ex intellec-
tione affectûSj et non partis afEectæ 3).
2. Lordat, Janmes, Anglada, Monneret, Bazin, etc.
3- Monneret, Traité de Path. int. Tome TI.
■i. Galien, Des lieux affectés, 1,1.
134 ÉCOLE d'aLEXÀNDRIE. - MÉDECINE ARABE. I
des causés ou des affections, et par la différence des symp¬
tômes. Ceux-ci se trouvent, d’ailleurs^ divisés en deux
grandes classes, dans les livres De symptomatum cousis
et De symptomatum differentiis, suivant qu’ils sont dus
à des altérations d’action de la vie animale ou pro¬
duits par les altérations organiques de la vie naturelle. Le
symptôme, au reste, ne réclame aucun traitement particu¬
lier et disparaît avec la maladie qui le tient sous sa dépen¬
dance.
Le pronostic se tire de certains signes : « Il y a trois
sortes de signes prognostiques. Les uns regardent la coc-
tion ou la crudité des humeurs, les autres la mort ou la
guérison du malade, les troisièmes sont pour les crises en
particulier L Tous ces signes dérivent de trois sources dif¬
férentes : les trois sortes de facultés, les excréments et les
qualités changées. » On juge de la durée d’une maladie
d’après le iriouvement de cette même maladie ; si le mou¬
vement est prompt, elle se termine plus tôt ; s’il est lent,
elle finit plus tard. Enfin, dans lé livre De causis morborum,
les ingesta,les excreta et les circumfusa sont rangés parmi
les causes morbifiques.
Les maladiès se divisent en trois grandes classes ;
1® Maladies générales sans localisation pa,rtiçulière
dépendant d’une altération humorale. Lièvres.
2^ Maladies générales a.vec localisation sur un organe
quelconque, Fièvre pleurétique, fièvrepneumoniqnc- ^
3® Maladies locales suivies de généralisation. Syphiji^»
La pathologie spéciale embrasse toutes les maladies
connues de l’époque, et le Traité De locis affectis est.
1. Galien admet les crises, les jonrs critiqnes, et a même le tort de pié»'
ser ces derniers avec un fâcheux absolutisme, n nous a laissé deux livres
intitulés ! orisiÔMS et De ÆieSws Æeorefbrii*
135
PATHOLOGIE ET THÉRAPEUTIQUE DE GAUEN.
comme le dit avec juste raison M. Boyer \ « un des plus
beaux ouvrages de Galien en même temps qu’un des plus
beaux monuments légués par l’antiquité ». Les affections
du système nerv^eux y sont étudiées avec soin^ et une large
place est faite à celles du cœur, du foie et de la rate ; les
maladies de l intestin, de la vessie, des organes génitaux
sont ensuite passées enrevue, et à propos de celles de
Tutérus, on rencontre une théorie particulière d’après
laquelle les symptômes dits hystériques seraient dus à la
•rétention du sperme ;
« Que les symptômes dits hystériques passent à juste
titre dans l’antiquité pour avoir leur racine dans l’utérus,
cela est prouvé d’une manière non douteuse par ce fait
que de tels symptômes se manifestent exclusivement chez
les veuves et chez les femmes dont les règles sont suppri¬
mées. Que le sperme retenu ait une grande puissance pour
produire l’hystérie, tandis que la suppression des règles
en a peu, cela est également prouvé par les phénomènes
qu’on observe chez les femmes mariées, mais dont les
règles sont supprimées ^ ».
Dans le Traité de Pyréto]ogie,qu’Andral envisagecomme
tenant le milieu entre la pathologie générale et la patho¬
logie spéciale, la fièvre est définie « une chaleur contre
nature », et distinguée en essentielle et symptomatique.
Ses causes sont savamment énumérées et le voisinage
des marais occupe parmi elles une place importante *.
Enfin, l’auteur nous enseigne que les fièvres intermittentes
1. Boyer, Bict. encycl. des sc. méd. Art. Médecine (Hist. de la).
2. Gralien, De lacis affectis. Liber VI, cap. V.
S. Miasmes, émanations provenant du malade, principes délétères ,
etc.
4- La découverte de cette particularité, faussement attribuée à Lancisi,
appartient réellement à Galien.
136 ' ÉCOLE d’ALEXANDRIE. — MÉDECINE ARABE.
s’accompagnent assez souvent d’hydropisie et d’indura¬
tion de la rate ^
L’idée qu"il se fit de l’inflammation est à peu près con¬
forme à la façon dont on a coutume de l’envisager de nos
jours : « Une chaleur excessive, dit-il, et comme une
ardeur brûlante est chose commune à toutes ». Plusieurs
variétés sont cependant distinguées, et c"est ainsi qu’elle
est dite phlegmoneuse, pneumatique, œdémateuse, érysh
pélateuse ou squirrheuse, suivant que le sang, le pneuma,
la pituite, la bile ou l’atrabile s’introduisent dans des par¬
ties qui ne les renferment pas physiologiquement. La ter¬
minaison par suppuration est enfin parfaitement connue
et la gangrène fort bien décrite : « On appelle gangrènes.
les mortifications provenant d’une inflammation considé¬
rable ». :
Si Galien dévoilait en pathologie de nouveaux horizons
scientifiques, sa thérapeutique, croyons-nous, ne fut pas
moins féconde en précieux enseignements. Dans mu De
arte curativâ ad Glauconem^ le célèbre praticien reconnaît
trois sources d’indications curatives : la première se tire de
la maladie elle-même ; la seconde concerne Fétat des forces
du sujet et la constitution naturelle de son corps ; la troi¬
sième enfin se rapporte à l’air ambiant. Trois ordres de
moyens existent aussi pour venir en aide aux malheureux
patients : la diététique, la pharmacie et la chirurgie.
Nous passerons sous silence la diététique, pour nous
arrêter quelques instants sur les ressources que tient à
notre disposition l’arsenal pharmaceutique. Les médica¬
ments furent, en effet,l’objet d’une étude approfondie de sa
part, et s’il déduisit leurs propriétés des qualités premières
(chaud, froid, sec, humide), il n^en distingua pas moins
1. Cachexie palustre.
pathologie et thérapeutique de GALIEN. 137
leurs effets primitifs ou immédiats d’avec leurs effets
secondaires ou éloignés.
Galien eut plusieurs fois l’occasion depréparer la théria¬
que h et nous le voyons même prescrire, dans le cas d’élé-
phantiasis, la chair de vipère en sauce blanche.
« La chair des vipères, dit-il, est un médicament mer¬
veilleux contre l’éléphantiasis. Faites-les manger, comme
vous l’avez vu faire aux Marses, éleveurs de bêtes et de
serpents, en leur coupant d’abord la queue et la tête sur
une longueur de quatre doigts, puis en leur enlevant tous
les viscères et la peau, ensuite en leur lavant le
corps dans l’eau. Jusque-là la préparation est semblable
à celle de la thériaque ; mais le mode de cuisson diffère.
Pour la thériaque, nous ajoutons dans l’eaù de l’aneth et
un peu de sel ; contre l’éléphantiasis nous préparons les
vipères à la sauce blanche, comme des anguilles dans un
plat. Voici le procédé : Versez beaucoup d’eau, un peu
d’huile, et avec l’huile du poireau et de l’aneth. Il convient
évidemment de faire bouillir la chair des vipères jusqu’à
ce qu’elle devienne parfaitement molle. Le médicament
même préparé avec des vipères et que l’on nomme antidote
thériaque, est pris avantageusement en potion par les
individus ainsi affectés, et sert, si l’on veut, pour frotter
la peau ®. »
Les vertus aphrodisiaques de la menthe ne lui échappè¬
rent pas, etl’anis lui parut un stomachique et un carmina-
tif. Sur ses vieux jours, il contracta l’habitude de manger
tous les soirs une certaine quantité de laitue à son dernier
repas, dans le but de se procurer un repos salutaire, et
connut également les propriétés calmantes dont jouit le
1. La fonrnüe originale de cet électnaixe n’a été reproduite que dans la
^^rmaeopée ^-a. Piémont.
2. Galien, De laméth. thérap. à Glaucon. H, xn.
138 ÉCOLE d’ALEXANDRIE. — MÉDECINE ARABE.
SUC de pavot. Les purgatifs étaient administrés de son
temps pour dissiper la cacochymie, de même que la sai¬
gnée fut usitée pour diminuer la pléthore. Il se servit rare¬
ment de spécifiques ^ et fit des ventouses le même usage
qu’Hippocrate
■ L’ouvrage qui a pour titre Desànitdte tuendâ Q&i le plus
ancien traité d’hygiène que nous possédions : les divers
agents susceptibles d’altérer la santé y sont passés en
revue, et Galien étudie successivement le rôle que sont
appelés àjouer l’air, le régime^ le repos et l’exercice, le
sommeil et la veille, les sécrétions, les passions de l’amè,
etc..... Ses conseils sur l’enfance, la vieillesse, les divers
tempéraments, resteront toujours des préceptes fort judi¬
cieux.
Enfin, bien que la plupart des écrits chirurgicaux dii mé¬
decin de Pergame ne soient pas arrivés jusqu’à nous
nous savons qu’il connut la ligature des vaisseaux en cas
d^’hémorrhagie, et dans l’histoire qu’il nous rapporte d’un
médecin inexpérimenté qui fut assez malheureux pour
léser plusieurs artères, il arriva à temps et put recourir
avec plein succès à ce procédé d’hémostase. La partie chi¬
rurgicale où il se montre le plus exercé et le plus habile
est incontestablement celle qui a rapport aux bandages
Au point de vue obstétrical, il n^ajouta à peu près rien
aux maximes d’Hippocrate, et il est peu probable qu’il ait
jamais pratiqué l’art des accouchements.
1. Néanmoins on le vit employer la cendre d’écrevisses contre la rage
avec une absolue confiance.
2. n ne paraît pas avoir usé de sangsues.
3. Galien avait été chargé, dans sa jeunesse, de soigner les gladiateurs et
n’en avait pas perdu un seul, tandis qu’avant lui ils périssaient presque tous,
n eut, dit-on, une connaissance particulière des blessures des nerfs et nne
façon de les traiter inconnue auparavant.
4. n en est longuement question dans s -s Commentaire! sur les (Eu’ora
chirurgicales d'Si^pocrate,
PATHOLOGIE ET THÉRAPEUTIQUE DE GALIEN. 139
Xa médecine légale lui est redevable de la docimasie
pulmonaire hydrostatique, et tout ce qui se rattache à
notre art eut, comme il est facile de s’en convaincre, un
égal droit à ses lumières X
Cherchonsmaintenant, au milieu du concertde louanges
dont les uns l’environnent et de la blessante acrimonie
avec laquelle le persécutent certains autres, à nous faire de
cet homme une idée impartiale et équitable ; nous n’aurons
pas de peine à nous convaincre que si le père de la méde¬
cine remporte sur (ralien par son observation consommée,
ce dernier n’en a pas moins été bon praticien en même
temps que beau raisonneur, et tout en lui refusant le génie,
nous ne saurions méconnaître son rare talent d’encyclo¬
pédiste.
« Hippocrate et Galien, dit Bouchut, représentent en
médecine la cause de la nature obéissant à une loi suprême,
émanée de Dieu pour la conservation du type des .êtres
créés, au milieu des causes de destruction qui les envi¬
ronnent. »
Hippocrate a été le premier des naturistes ; Galien fut
son digne successeur.
CHAPITRE V
ORIBASE, AÉTIUS, ALEXANDRE DE TRALLES, PAUL d’ÉGINE.
La médecine entre après lui dans une période de tran¬
sition qui en ralentit le progrès. Il se trouve néanmoins
_ 1- Galien connut la nature particulière du pus qui provient des os, la
®gnifîcation qui se rattâclie â l’issue de l’air, dans'les cas de plaies dé poi-
: il sut égalernent que la rétention où l’émission involontaire de l’iirme
140 ÉCOLE d’aLEXANDRIE. — MÉDECINE ARABE,
quelques hommes pour conserver intact le flambeau de la
science ; de ce nombre sont Oribase etAétius, plutôt com¬
pilateurs qu’auteurs de nouvelles doctrines.
Mais la domination semble .vouloir se concentrer de
toute part entre les mains d’un seul ; l’autorité de Galien
règne sans rivale en médecine, et chacun place son am¬
bition à devenir son apologiste. Dans une autre sphère
d’idées, le monothéisme est venu substituer une volonté
unique aux pléiades de dieux et de demi-dieux, et on voit,
sous les coups de la pure morale prêchée par Jésus-Christ,
sombrer avec fracas les superstitieuses pratiques du paga¬
nisme ; les reliques de nos saints vont remplacer les
charmes, et on croit lire dans les oracles rendus par les
sibylles la prédiction du Dieu Sauveur '.
L’Eglise accorde d’ailleurs sa haute protection à toutes
les sciences et, quelques siècles plus tard, elle en sauve¬
gardera elle-même le précieux dépôt, « durant cette longue
etlahorieuse éducation despeuples » que l’on appelle moyen
âge. « L’unité de la science parGalien et Aristote, écritDa-
remherg, comme l’unité politique et religieuse de l'Occident
par l’Eglise, ont sauvé le moyen âge. Il faut aux peuples
enfants l’autorité, aux nations adultes la liberté ! d
La médecine elle-même s’imprègne à ce contact d^un nou¬
veau mysticisme, et on voit l’ombre de saint Pierre ressus¬
citer les morts, en attendant que plus tard les monarques
reçoivent avec l’onction sainte l’enviable privilège de gué¬
rir les écrouelles par l’imposition de leurs mains royales *.
pouvait être symptomatique d’une affection médullaire, et les signes aux¬
quels on reconnaît la présence des calculs dans la vessie ne lui furent pâs
non plus étrangers.
« Ultima Cumæi venit jam carminis ætas;
a Magnus ab integro sæclorum nascitur ordo.
(Yirgile.')
2. On attribua ce pouvoir aux rois, depuis l’avènement de PMUppe I"
trône de France et d’Edouard le Confesseur à celui d’Angleterre.
OEIBASE, AÉTIUS, ALEXANDRE DE TRALLES_, PAUL d’ÉGINE. 141
partout enfin les questions scientifiques se trouvent mêlées
aux disputes théologiques, et la véritable lumière ne jaillira
qu’avec la Renaissance.
médecin et ami de l’empereur Julien, eut pour
patrie Pergame et vécut au iv® siècle de Père chrétienne ;
ses écrits sont plutôt le fruit d"une compilation que d’un
travail personnel. Le défaut d’originalité est d’ailleurs
compensé chez lui par la clarté et la concision du style. Il
nous indique parfois la clef de passages obscurs de Galien,
et plusieurs médecins de l’antiquité ne sont guère connus
que par ce qu’il nous en dit. Quelques rares fragments de
sa collection médicinale ont échappé au naufrage du
temps! ; elle Comprenait dès le principe soixante-douze
livres, mais l’abrégé désigné sous le nom de Synopsis et
dédié à Eustathe suffit à donner une idée assez claire de
cette volumineuse encyclopédie. Enfin Guinther a mis au
jour des commentaires sur les Aphorismes d’Hippocrate,
quïl attribue fort gratuitement à cet auteur.
Oribase emprunta ses connaissances anatomiques à son
illustre prédécesseur ; aussi l’appela-l-on, avec assez de
raison, singe de Galien. Sa description des glandes sali¬
vaires semble pourtant lui appartenir en propre En
pathologie, on lui attribue la découverte d’une forme par¬
ticulière de mélancolie, dans laquelle les personnes affectées
sortent le soir de leurs habitations, pour errer dans les
cimetières jusqu’à la pointe du jour :
« Vous pouvez les reconnaître à ces symptômes : ils ont
1. Le tiers à peine.
. 2. d A cliaque côté de la langue sont couchés les orifices des vaisseaux
fiTû déchargent la saüve, et «lans lesquels on peut porter une sonde ; ces
vaisseaux prennent leur origine des racines de la langue où les glandes sont
âtaées. Ils sortent de ces glandes, de même que les artères, et conduisent la
tiqueur de la salive qui humecte la langue et toutes les parties voisines. »
i42 ÉCOLE D ALEXANDRIE. — MÉDECINE ARABE. .
la mine pâle, les yeux sont chargés, creux, secs, ils ne sont
point humectés de la liqueur qui forme les larmes ; leur
langue est sèche et brûlante, la salive tarit, là soif est
extrême ; leurs jambes, parles meurtrissures qu’ils s’y font
dans les chutes auxquelles ils sont exposés la nuit, se cou- |
vrent d’ulcères incurables h »
Nous devons encore à Oribase d’excellents principes sur
l’éducation physique dés enfants et le choix des nourrices.
Somme toute, peu ou point d’originalité, de scrupuleuses
recherches, beaucoup de clarté dans l’exposition, telle est
la caractéristique de son œuvre
Aétiiis^ ndXii d’Amide, en Mésopotaihie , étudia là mé¬
decine à Alexandrie et professa le christianisme. Ses
Tétrabibles tarptxa sxxat^sxoc) renferment tout ce
que contiennent de saillautles écrits de ses prédécesseurs,
et cobaplètent même quelques-unes dés lacunes qui existent
dans la. collection médicàle d’Oribase; On peut réprocber
à Aétius son manque de méthode ; s’il émet parfois des
idées personnelles, son mysticisme outré l’induit trop sou¬
vent èn'erreur, et les paroles magiques qu’il avait coutume
de proférer contre là fistule ou dans le but de faire sortir
du gosier l’ôs qui s’y arrêté s, arrachent aujourd’hui un
sourire de pitié. Aétius mentionna le premier ce ver que
les Arabes appelèrent plus tard Filaria Medinemis, par
suite de sa fréquence à Médine. Retenons encore l’emploi
1. Aétius et Paul d’Egine ont fait la même description, ayec quelqii®
légères yariantes. ..
2. MM. Bussemaker, Ch. Daremberg et A, Molinier, collationnèrent
naguère sur les manuscrits et traduisirent en français les Œuvres de ce célè*
bre médecin.
3. <£ Os, sors de ce gosier, disaiWl, comme Jésus-Christ fit sortir Lazy®
du sépulme, et comme Jonas sortit du ventre de la baleine » ; ou
encore : « Os, je te conjure par Biaise, martyr et serviteur de Jésus-Cbris*^
de descendre ou de sortir, »
OiOBASE, AÉiroS, ALEXANDRE DE TRALLES, PAUL d’ÉGINE, 143
que fit cet auteur du cautère actuel dans les affections
chroniques et invétérées^ et Timportance qu’il accordaaux
applications extérieures (emplâtres, onguents, etc...) 2.
naquit à Tralles, viUe de Lydie, pendant le
vie siècle. Après avoir voyagé dans les Gaules, en Espagne,
en Italie,; il se rendit à Rome où il fixa sa résidence. Ce
ne fut pas un servile copiste, mais un observateur profond,
et si on ne peut le comparer judicieusemement à Arétée, il
n’en eut pas moins avec ce grand médecin plusieurs traits
d’analogie. .
Son admiration pour Galien, qu’il qualifiait d’ailleurs de
très divin, ne l’empêcha pas d’.éniettre nn avis différent du
sien, lorsqu’il ne put partager sa manière de voir. On croit
assez communément qu’Alexandre appartint à la religion
judaïque ou à la religion chrétienne, mais il voua cependant
une aveugle crédulité aux amulettes et aux charmes. Vou¬
lant consigner, sur ses vieux jdurs, lës résultats de sa lon¬
gue expérience dans un livre spécial, il écrivit son Traité
des maladies internes, ouvrage qui se recommande par la
pureté et la correction du style, sinon par l’élégance. Le
diagnostic différentiel y est exposé avec soin, et si on sur¬
prend quelquefois une prolixité exagérée dans les formules
thérapeutiques on a peu de peine â entrevoir au contraire
la remarquable sagacité d’Alexandre dans le choix des
uioyens destinés à assurer la guérison du malade. Nous
avons encore de cet auteur une lettre à un de ses amis,
Théodore, où il divise, à l’exemple de ses devanciers, les
vers intestinaux en ascarides, lombricaux et ténias.
!• Paralysies, sciatiques, etc.
2- n consacra presque un livre entier aux applications extérieures.
Alexandre avait un certain remède consistant en 365 potions qui do*
'l’aient être absorbées en l’espace de deux ans.
1
144 ÉCOLE d’aLEXANDME. — MÉDECINE ARABE.
C’est au commencement du vu® siècle que parut Paul
surnommé YEginète C Plagiaire des anciens , U
néanmoins pas dépourvu de toute originalité, et Fabrice
d’Aquapendente put, au xvi® siècle, tirer de ses écrits le
fonds même de sa doctrine. Accoucheur célèbre, Paul
d’Egine se livra avec zèle à l’étude de la gynécologie ^ et
la partie chirurgicale est de beaucoup la plus importaRte
dans ses Œuvres. Rappelons ses travaux intéressants sur
l’anévrysme l’imperforation de l’anus et du vagin, la
hernie,rhydrocéphalie, et ses opérations.de bronchotomie,
de taille périnéale oblique, de paracentèse dans le cas
d’ascite.
1. Contrairement à l’opinion de Le Clerc, qui le fait vivre au iv«.
2. Paul d’Egine est le premier accoucheur de quelque importance qui
nous soit signalé; il était, paraît-il, fréquemment appelé par les sages-
femmes dans les cas difficiles : aussi les Arabes l’ont-ils dénommé vir obste-
trix. Paul apprit, dit-on, à ne pas considérer comme trop défavorable la
présentation des pieds.
3. Il décrivit pour la première fois l’anévrysme variqueux, et distingua
l’anévrysme vrai de l’anévrysme faux.
LIVRE QUATRIÈME
DE LA MÉDECINE ARABE A LA RENAISSANCE.
La Médecine Arabe. — L’Ecole de Salerne. — Coup d’œil général
sur le xiiie et le xiv® siècles.
CHAPITRE I
LA MÉDECINE ARABE.
Rien ne peut résister aux sauvages coups de l’islamisine
victorieux ; la riche bibliothèque d’Alexandrie devient la
proie des flammes *, et au dire d’un historien, les précieux
volumes qu’elle renferme servent pendant plus de six mois
à chauffer les bains publics Cet acte d’inqualifiable van¬
dalisme fait rétrograder la science, etpartout avec la domi¬
nation des Arabes on croit voir réapparaître l’antique
barbarie.
Mais la crise n’est heureusement pas de longue durée.
1* C’est en 640, sous le règne du second successenr de MaRomet, qu’est
étroite la bibliothèque d’Alesandrie.
2- L’auteur qui mentionne ce détail est l’historien Abulpharage. Voy.
poitt la médecine arabe : Amoureux, Hisai historique et littéraire sur la
^Bdecine des Arabes. — Axonstein, Quid Arabibus in arte tnedicâ et conser-
et exeolenda debeatur. Berol., 1824. — Leclerc, &u.r la médecine des
'"‘otes (Gaz. méd. de Montpellier, 1854).
bovillet.
10
146 dk la médecine arabe a la renaissance.
et, revenus de leurs erreurs^ les califes eux-mêmes tendent
une main secourable à cette civilisation, dont ils ont si
maladroitement enrayé le progrès. On voit surgir de tout
côté des académies et des écoles, et Bagdad devient un
des principaux centres intellectuels de l'époque^. La mé¬
decine, compagne inséparable des autres sciences dans
leur chute, en suit également Tessor régénérateur, et son
sceptre passe des Romains aux Arabes, comme il avait été
légué des Grecs aux B.omains.
La situation des nouveaux conquérants est au reste fa¬
vorable aux vulgarisations scientifiques Possesseurs
d’une grande partie de l’Asie, de l’Afrique et de l’Espagne,
ils ont sur leur territoire les moyens d’instruction les plus
puissants et les plus variés, mais ne savent malheureuse¬
ment en tirer qu'’un médiocre profit, et si leurs supersti¬
tieuses croyances les empêchent de pratiquer des autop¬
sies ou des dissections, serviles admirateurs d’Aristote et
de Galien, les Arabes n’osent pas davantage secouer le
joug de leurs maîtres.
Accoutumés à croire et à servir, ces fanatiques se sou¬
mettent aux livres du chef des Péripatéticiens, comme ils
s’étaient soumis àl’Alcoran, et adorent le philosophe de
Stagyre, comme ils adoraient leurs califes. «La médecine,
ditBordeu, devint chez eux plus aristotélicienne et plus
péripatéticienne que jamais ; ce qui ne pouvait être autre-
1. La ville de ^Bagdad avait été bâtie par Almaiizor (762) ; son suecesseaï
Haroun-al-Eascbid la dota d’bôpitanxet d’écoles considérables, et Almamon,
fils du précédent calife, continua l’œuvre civilisatrice inaugurée par son
père, et fonda, à proprement parler, l’Académie de Bagdad.
2. Les Arabes eurent pour premiers maîtres quelques savants nestoriens
qui avaient établi à Dschondisabour (Gondisapor) une école de médecine,
célèbre déjà dans le septième siècle. <r Cette école, dit M. Prunelle, avait
un hôpital dans lequel ses jeunes. disciples étaient initiés à la pratique de
Part. *
LÀ MÉDECINE ARABE. 147
ment, puisqu’un de leurs califes avait vu dans la nuit un
spectre sous la figure d’Aristote qui l’exliortait à l’étude.
De fâcheuses influences pèsent d’ailleurs sur ce peuple,
et sans parler de la haute valeur qu’il rattache à l’inspec¬
tion sidérale, aux causes occultes, à Faction des démons,
ses notions scientifiques et religieuses se confondent trop
souvent dans un dédale de frivoles et subtiles discussions.
Le génie créateur fit toujours défaut aux Arabes, mais
ils nous ont conservé les ouvrages des médecins grecs, et à
ce titre nous leur devons toute notre reconnaissance.
Rhazès. — Un des premiers auteurs remarquables que
nous offre cette période est sans contredit Rhazès. Il vécut
à la fin du ix® siècle, et les historiens de l’époque nous le
représentent comme profondément versé dans la philoso¬
phie, l’astronomie, la chimie, la musique et la médecine.
D’origine persane, il s’en fut à Bagdad, où il professa si
brillamment qu’on vint de toute part assister à ses leçons.
L’hôpital de cette ville fut confié à ses soins, et on lé sur¬
nomma le Galien de son pays. Devenu aveugle à l’âge de
80 ans, il succombaFan 932.
Durant sa longue existence, Rhazès composa de nom¬
breux écrits ; la plupart ont été perdus, et il ne nous reste
guère de lui qu’un ouvrage dédié à Almanzor et un volu-
inineux recueil intitulé Continent. Lè premier de ces
traités renferme d’excellents conseils sur le choix d’un
médecin. Quant au Continent., c’est un corps complet, ou
plutôt un abrégé de médecine parfois un peu confus, il est
vrai, mais écrit en vue de l’usage personnel de son auteur.
R suffit, d’ailleurs, d’y jeter un rapide coup d œil pour s as¬
surer du peu de scrupule qu’il y met à copier les Grecs
dans toutes les branches de notre art ; ce recueil n en reste
pas moins la mine la plus exploitée des autres Arabes et
d Avicenne lui-même, dans la compilation de leurs ouvrages
148 de la médecine arabe a la renaissance.-
respectifs. Gn cite de Rhazès une bonne description de la
rage et du ver de Médine, ainsi qu’un traitement de la
sciatique par des clystères composés de coloquinte et de
nitre ; il a été enfin le premier à parler du spina ventosa.
Son Traite de la petite vérole et de la rougeole ^ est devenu
le sujet de longues controverses, sur la question de savoir
si, oui ou non, ces fièvres éruptives furent connues avant
lui Quoi qu’il en soit de ces hypothèses, « Tauteur arabe,
dit le professeur Anglada, donne pour la prophylaxie de
la variole des préceptes qui s’inspirent d’une sage hygiène,
et ses prescriptions curatives décèlent un excellent esprit
pratique. Il règle minutieusement la diète du malade,
indique les moyens d’accélérer l’éruption, de prévenir les
accidents résultant du siège des boutons sur les yeux, la
bouche, le nez, les oreilles, etc. ® ». Quant à la rougeole, il
ne la considère que comme un diminutif de la petite
vérole, et cette erreur a été accréditée pendant plusieurs
siècles. Arnaud de Villeneuve nous apprend que Rhazès
opérait avec fermeté, jugeait avec circonspection et avait
en un mot un mérite éprouvé.
Ealy-Abbas est postérieur à Rhazès de 80 ans environ ;
son savoir vanté au loin lui valut le nom de Magus. U
écrivit vers 980 son Amaleci ou ouvrage royal, divisé en
vingt livres, et qui renferme la médecine entière. Plusieurs
historiens le préfèrent au Canon d’Avicenne. Le style en
1. Ce Traité aété plusiéurs fois traduit, et en dernier lieu par MM. Leclerc
et Lenoir. Paris, 1866, in-8.
2. Suivant Méad, c’est au Vie siècle, l’année de la mission de Mahomet
en 572, que la variole éclata pour la première fois. Marius, évêque d’Avran-
ches, en fait remonter l’apparition à 570. Ce n’est toutefois qu’au VU® siècle,
sous le règne du calife Omar, que cette maladie exerça ses plus grands rava¬
ges. Au viiie siècle, les croisades attirèrent le fléau sur l’Europe.
3. Ch. Anglada, Muâes sur les maladies éteintes et les maladies nomelles,
pour servir à VTiistowe des évolutions séculaires de la patJwloaie. Paris,
1869. ^ ^
LA MÉDECINE ARABE. 149
est mallieureusement par trop ampoulé, etl’auteur s’est en
cela montré fidèle au genre oriental.
Avicenne naquit à Bokara, ville de Khorasan, vers 980.
n s’adonna de bonne heure à la philosophie et étudia la
médecine à Bagdad, où il acquit bientôt une si grande
réputation qu’on le surnomma le prince des médecins.
Comblé de faveurs et disgracié tour à tour par les puissants
de l’époque, il fut finalement jeté en prison, et ne recouvra
la liberté qu’après plusieurs années de détention cruelle.
Avicenne mourut à p - édin -^ âgé de 58 ans et débilité par HahuuIah
les excès de toute sorte qu’il avait commis. On disait
généralement « que toute sa philosophie ne suffisait point
à le rendre sage, ni toute sa médecine à le rendre sain ^ î.
Laréputationdu Canon s^’est longtemps perpétuée ; naguère
encore les professeurs le commentaient et l’expliquaient
dans nos Facultés de médecine, et Fauteur a été avec Galien
un des oracles du moyen âge. L’érudit HaUer a pourtant
osé s’inscrire en faux contre le mérite de cet ouvrage, dont
il prétend n’avoir jamais pu achever la lecture.
Avicenne, dans le chapitre spécial de ses œuvres qu’il a
consacré à la petite vérole, recommande l’écume d’argent
[argenti spuma) pour en effacer les traces, et proclame dès
le début la contagiosité de cette maladie ainsi que celle de
la rougeole.
Albucasis originaire de Gordoue, vécut au commen¬
cement du XII® siècle. Il composa un traité de médecine,
dont la partie chirurgicale offre le principal intérêt Le
1. Preind, Æsi. de la médecine.
2. Ainsi que l’ont démontré ScRenck dans sa Bîblia iatrica, et plus tard
Érdnd dans son Histoire de la médecine, Albucasis n’est point différent
i’Alsaharavi, auteur d’un Traité de médecine théorique et ^atique intitulé
Tasnf.
3. Albucasis, La cUrwrgie, traduite par L. Leclerc. Paris, 1861, in-8 de
312 pages ayec planches.
ISO DE LA MÉDECINE ARABE A LA RENAISSANCE,
premier livre est relatif à l’emploi des cautères, et l’auteur
y admire avec transport la divine et secrète vertu du feu
Le second est entièrement consacré aux opérations dites
par incision, et Albucasis. n’en compte pas moins de 97.
L’hydrocépbalie, l’hypertrophie des amygdales, les polypes
des.fosses nasales, les tumeurs thyroïdiennès y sont étü-
diées .ùvec les procédés que comporte leur traitement.
D’intéressantes observations ont trait à l’expulsion de Far-
rière-faix, aux grossesses extra-utérines, et lé livre se ter-
*^^,mine enfin par la description ^des div^iises méthodes Usi¬
tées dans le cae de phlébotomie, à savoir la ponction avec
un instrument en forme de feuille de myrrhe ou de feuille
d’olivier, ou bien la. section au moyen ;du couteau appelé
Phhhotomus cuitellark^. Pour la saignée de là frontale,
Albucasis conseille l’usage d’un certain outil nonimé fos-
sorium et sur lequel on doit frapper, dans le but d’ouvrir
la veine. Rappelons,’avant'de quitter l’auteur arabe, qu’il
fit partie,, ainsi que Celse et Paul d’Egine, de ce fameux
triumvirat auquel Fabrice d’Aquapendente nous dit avoir
dû faire de nombreux emprunts.
Auewzoar naquit à Séville au commencement du xn®
siècle, et fut un peu antérieur; à Averrhoès. Ce dernier
parle de lui eu termes très flatteurs et le traite à plusieurs
reprises d’admirable, d’illustre, de trésor de toute sciencej
de prince de la médecine. Dans son ouvrage intitulé
Thaisser compendium., Avenzoar mentionne les abcès du
médiastin et ceux du péricarde, les épaississements et
l’hydropisie de la membrane péricardique, et s’occupe’éga-
lement de la dysphagie, des hernies, de l’empyème. Enfin
c est encore à lui que nous devons les premières notions
exactes sur la sensibilité des os et des dents. On prétend
de Cîhaaliao pense que ce couteau n’est autre chose que la lancette
LA MÉDEGEm ARABE. 151
qn’Avenzoar eut le courage de faire saigner un de ses
propres enfants, âgé seulement de deux ans, et cet acte
lui valut dans la suite l’estime de tous les partisans de la
phlébotomie h
Averrhoès de Cordoue est encore un médecin arabe
du XII® siècle. Il étudia d’abord la jurisprudence et plus
tard les mathématiques et la médecine. Auteur d’un grand
nombre d’écrits sur le philosophe de Stagyre, il mérita de
la sorte l’honneur d’être appelé le commentateur par
excellence ou l’âme d’Aristote, et composa en outre un
abrégé de médecine divisé en sept parties, qui est une
fidèle reproduction des travaux de ses devanciers. Le
principal but de cet ouvrage est de concilier les opinions
d’Aristote avec celles de Galien; nous y trouvons cepen¬
dant une notion nouvelle : c’est l’immunité à la petite
vérole de quiconque a déjà eu cette maladie.
Disons, pour résumer ici en quelques lignes l’opinion
que nous devons nous faire du rôle des Arabes, qu’ils ont
servi à former le trait d’union indispensable entre la mé¬
decine ancienne et la médecine moderne. Nous leur devons
l’introduction des préparations chimiques dans la pratique
de notre art et, s’ils n’ont aucunement perfectionné l’ana¬
tomie ou la pathologie, la matière médicale et la bota¬
nique ne leur en sont pas moins redevables de plusieurs
découvertes qui les honorent.
1. C’est à tort que Bordeu attribue ce même acte à Averrboès.
152
DE LA MÉDECINE ARABE A LA RENAISSANCE.
CHAPITRE II
l’ecole de salerne.
Les ténèbres qui couvrirent l’Occident après la chute de
l’Empire romain furent moins épaisses qu’on ne s’est plu
à le répéter, et nous assombririons trop le tableau en re-.
présentant comme seule habitante de ces ruines la philo¬
sophie scolastique, avec une science créée de toute pièce à
son image.
La médecine a été en effet, durant la première période
du moyen âge, enseignée en plusieurs endroits ; le pré¬
cieux dépôt en était non seulement confié aux clercs, mais
encore aux laïques, et l’un des centres les plus remarqua¬
bles d’érudition fut sans contredit Salerne.
MM. de Renzi ^ et Ch. Daremberg n^ont pas peu contri¬
bué à nous édifier sur ce que fut jadis cette célèbre école.
L’époque précise où elle prit naissance, les diverses influen¬
ces qui en facilitèrent les débuts, les noms des premiers
maîtres qui y ont enseigné, nous sont également inconnus.
Tout ce qu’on apudire à ce sujet appartient à la légende,
non à l’histoire. Partout d’ailleurs où la certitude fait dé¬
faut, le champ reste libre aux hypothèses : aussi a-t-on
tour à tour invoqué les plus gratuites conceptions de l’es¬
prit, dans le but d’expliquer la fondation de l’Institut saler-
nitain. Il est dû, suivant les uns, aux Sarrasins tandis
que d’autres font intervenir dans sa création un Arabe,
1. Renzi, Stona documentata délia, scuola meâÂca di Salerno. Napoli, 1857.
2. Les inTasions des Sarrasins en Sicile et en Italie n’enrent pas un carac¬
tère assez pacifique pour qu’on puisse attribuer à ce peuple la fondation
d’une école médicale ; ils ne séjournèrent d’ailleurs jamais à Salerne.
l'école de salerne. 153
nn Juif, un Grec, et un Latin, et c’est là une personnifica¬
tion de ce fatidique nombre quatre à tout instant repré¬
senté dans la doctrine de Salerne.
Ackermann nous affirme, de son côté, que Constantin l’A¬
fricain enaété le véritable fondateur A Mais, dans sapréface
àla traduction de M. Meaux Saint-Marc Charles Darem-
berg fait éloquemment justice d’opinions aussi erronées
11 paraît probable que Salerne vit éclore en son sein un
collège médical à une époquepeu éloignée de la chute de
l’Empire romain. La première mèntion qui en est faite se
rencontre dans les archives du royaume de Naples et date
de 846. Dès le commencement du xi® siècle, les docu¬
ments se multiplient pour faire foi de la haute importance
et du prompt développement de la nouvelle école. La
suavité du climat, la beauté du site font d’ailleurs de Sa¬
lerne une des stations les plus recommandables aux valé¬
tudinaires. Vers l’an 1040, un médecin du nom de Gario-
puntus remanie et modifie à l’usage de ce collège une
Somme médicale, jouissant alors d’une grande vogue,
mais malheureusement trop empreinte de méthodisme.
Cette doctrine ne jouit d’ailleurs pas d'une longue souve¬
raineté, et bientôt se manifeste à Salerne un glorieux re¬
tour vers le naturisme d’Hippocrate, qui mérite à cette
ville l’honneur insigne d’être désignée sous le nom de Ci-
vitas Eippocratica. L’école elle-même se place sous le
patronage de saint Matthieu, et ses statuts attestent la
sagesse de ceux qui la dirigent :
!• Soutenir cette opinion serait s’inscrire en faux contre tous les témoi¬
gnages historiques.
2. L'Ecole de Salerne. Traduction en vers français par Ch. Meaux Saint-
avec le texte latin, précédée d’une Introduction par le D” Ch. Darem-
et suivie de commentaires avec figures. Paris, 1880.
3. M. de Eenzi a réfuté à son tour l’hypothèse d’après laqueUe on attri-
hoait la fondation de l’Ecole de Salerne aux princes lombards du Bénévent
on aux Bénédictins.
154 DE LA MÉDECINE ARABE A LA RENAISSANCE.
Dix docteurs sont à la tête ; ils se succèdent par rang
d'ancienneté. Les examens, fort sérieux d’ailleurs, roulent
sur la thérapeutique de Galien, sur le !"■ livre où les Apho¬
rismes d’Avicenne. Le candidat doit être âgé de 21 ans
et prouver qu’il a étudié sept ans la médecine ; s’il se des¬
tine à la chirurgie, il aura fait un an d’études anatomi¬
ques ;puis. il prête serment d’être fidèle et obéissant à la
société, de ne recevoir aucun salaire du pauvre, et de n’a¬
voir aucune part dans les gains des apothicaires. On lui
met alors unlivre à la main, un anneau au doigt, et la cé¬
rémonie se termine par la traditionnelle accolade.
La matrone Trotula exerçait, selon M. de Renzî, la tiié-
décine à Salerne vers l’an 1059; elle fut, paraît-il, fort ins-
truite , et plusieurs chapitrés du Compendium Salemita-
num lui sont même empruntés Les femmes-médecins ne
sont d’ailleurs point rares dans l’Ecole ® (AbdaUa, Mercu-
riade, etc...), et les professeurs ont pour elles une respec¬
tueuse estime.
Le mari de Trotula, connu sous le nom de Jean Plan-
tearius l’ancien, Cophon l’ancien, Pétronius doivent
encore être cités parmi les prédécesseurs de ce Constantin
dont pn a si tumultueusement exagéré le mérite.
C’est à la fin du xi® siècle qu’il paraît; moine béné¬
dictin, il dédie à son abbé la plupart de ses ouvrages et
introduit la médecine arabe en Italie ; ses livres au reste
ne sont guère qu’une compilation des auteurs qui l’ont
précédé.
Mentionnons encore Archimatœus (1100), Bartholo-
3 , dans
1. TrotulaapnbUé nu ouvrage sur les maladies des femmes, c
ü est assez longuement question des accouchements.
1 * (Pîülibert), L*Ecole de Salerne, avec la traduction. bxU-
lesque du docteur Martin. 1876. _ Itenzi (S.), Magûtri Salami, talmUa et
compendium. Paris, 1869, in-8. ,
l’école de sâlerne. 15g
mœus, Cophonle jeune (1100 à 1120) ét Bernard le Pro¬
vincial! (liSQ à 1160), au milieu des grands noms quiillus-
tr'erent Técole.
Au XII® siècle appartient le fameux poème didactique qui
a nom à&Schola Salet'mtana^ Flos medicinæ ou Regimen
smitatis, et dont l’origine est pour nous des plus obscures.
Arnaud de Villeneuve en est le premier commentateur, et
depuis son édition, des modifications nombreuses ont été
introduites dans le texte original. Le Regimen sanitatis
est une longue exclamation du bon sens de Tépoque, et les
dix parties dont il se compose renferment les principales
règles de la pratique médicale.
M. Cb. Meaux Saint-Marc abieureusement vaincu, dans
son élégante traduction, les difficultés inhérentes à une
interprétation nette de préceptes conpés comme des axio¬
mes, et le mérite du commentateur est d’autant plus grand,
que nous le voyons s’attacher à traduire vers pour vers
le texte original.
Citons ici quelques fragments de cette œuvre, pour
mieux en faire ressortir le véritable cachet. S’agit-il des
effets du bon vin ? voici de quelle manière ils se trouvent
décrits : .
<ï Le bon vin au vieillardxend Tigueiir de jeunesse ;
<r Au jeune homme un vin plat prête un air de vieillesse,
a Le vin pur réjouit le cerveau contristé
« Et verse à l’estomac un ferment de gaîté.
« n chasse les vapeurs et les met en déroute,
« Des viscères trop pleins il dégage la route,
a De l’oreille plus fine aiguise les ressorts,
a Donne à l’œil plus d’éclat, plus d’embonpoinï au corps,
a De l’homme plus robuste allonge l’existence,
a Et des sens engourdis réveille la puissance. »
1- Bernard le Provincial nous donne d’intéressants détails sur la pratique
femmes saicmitaines.
1S6 DE LA MÉDECINE ARABE A LA RENAISSANCE.
La tenue du médecin est réglée en quelques vers ;
« Vêtu d’habits décents, affable et plein de zèle,
<r Le médecin s’empresse à la vois qui l’appelle.
« D’un rubis l’étincelle à son doigt brillera,
« Sur im coursier fidèle en visite il ira.
<£ Ce splendide attirail rehausse son mérite ;
« Sur l’esprit du malade il réussit plus vite,
« Reçoit cadeaux sans nombre ; un mince accoutrement
« Lui vaudrait profit mince et sec remercîment. »
Il n’entre pas dans notre plan de prolonger outre mesure
ces citations, et ici se termine ce que nous avons à dire de
Salerne ; son école obtint encore des privilèges, et en 1225,
sur l’ordre de l’empereur Frédéric, elle conquit avec celle
de Naples l’autorisation de conférer les grades.
CHAPITRE III
COÜP d’œil général sur le XIII® ET LE XIV® SIÈCLES.
Au XII® siècle, la médecine arabe et la médecine saler-
nitaine jouissent d’une égale faveur ; mais le xiii® est com¬
plètement arabiste. H voit s^opérer dans les sphères artisti¬
que et littéraire une renaissance anticipée, précieux avant-
goût de la renaissance véritable, qui doit glorieusement
éclater deux cents ans plus tard.
Les études scientifiques éprouvent les bienfaits de cette
généreuse impulsion ; on voit les rois de France, d’An¬
gleterre et les papes eux-mêmes s’appliquer à en favoriser
le développement.
De nouveaux centres d’instruction prennent naissance
en Italie, en Angleterre, en Allemagne, pendant que nos
facultés de Montpellier et de Paris s’organisent sur un plus
grand pied. Le cardinal Conrad, légat du pape Honorius lÜ,
COUP D^fEIL GÉNÉRAL SUR LE XIII® ET LE XFV® SIÈCLES. 157
publie en 1220 ' une bulle célèbre qui longtemps fera au¬
torité dans la première de ces écoles L’immixtion du
pouvoir ecclésiastique dans des questions de ce genre ne
BOUS étonnera guère, si nous voulons bien nous rappeler
la haute influence du clergé à cette époque. L’an 1289,
Nicolas IV réunit les Facultés de droit et des arts à celle
de médecine, et fonde ainsi l’Université de Montpellier.
Sa rivale de Paris ne reste point en arrière ; dès 1271,
elle défend aux Juifs l’exercice de la médecine ; l’année
suivante, nous la voyons fixer à neuf ans la durée des étu¬
des, et en 1274, elle fait faire un sceau particulier. Enfin,
elle donne en 1289 un nouveau signe d’existence : Barthé¬
lemy de Brice, bedellus magistrorum in médicinâ, conclut
au nom de F Université une convention avec le couvent de
Saint-Germain-des-Prés. Ajoutons encore à sa louange
que, durant ce xiii® siècle, la Faculté de Paris confère gra¬
tuitement les titres aux écoliers sans fortune
1. La bulle de Coniad porte la date du xvi avant les kalendes de sep¬
tembre (15 août).
2. Il est dit dans cette bulle : 1° que personne ne pourra prétendre à
l’honneur de la maîtrise, s’il n’a été auparavant examiné par les docteurs-
régents; 2® qu’on choisira à la pluralité des voix un des docteurs-régents
pour etre chancelier et juge de l’école ; 3° que ce chancelier aurâ le droit de
régler les disputes et les différends qui existeraient entre les maîtres et les
écohers.
''^oy., pour ce qui regarde, l’école de Montpellier, les curieuses études de
^ <^nnain, professeur d’histoire à la Faculté des lettres de cette ville, et le
de la science médicale d’Ed. Auber, qui renferme un résumé d’his-
“ire de b. médecine suivi de notices historiques et critiques sur les écoles
JoCos, d’Alexandrie, de Saleme, de Paris, de Montpellier et de Strasbourg.
3. L’article 29 de ses statuts, qui remontent à 1270, est ainsi conçu : a Afin
^ 1 entrée des grades en médecine ne soit pas fermée aux étudiants paü-
fera remise des rétributions dues à la Faculté pour la licence et le
eeux qui sont réellement pauvres, s’il est prouvé qu’üs sont hon-
hlic f ^ condition qu’üs s’engageront, par un acte pu-
payer ces rétributions lorsqu’üs seront parvenus à une meilleure
1S8 DE LA MÉDECINE ARABE A LA RENAISSANCE.
On voit à cette époque quelques esprits indépen, J
dants secouer le joug-des Arabes et introduire dans leurs
recherches le véritable esprit d’observation : de ce nombre 1
sont Arnaud de Villeneuve et le franciscain Roger Bacon, j
Né en 4214 à Ilchester, dans le comté de Sommerset, j
Bacon crut trouver dans la solitude du cloître le I
moyen de se livrer en paix aux études scientifiques. L’uni¬
versalité de ses connaissancès faisait d’ailleurs de lui une I
encyclopédie vivante ‘. Mais comme celui de beaucoup de
savants, son sort fut misérable, et il eut de cruels déboires
à subir. « Le génie ne donne point droit au bonheur, a-
t-on dit, et on est souvent réduit à répandre des larmes sur
ceux qui, pour lé bien de rhumanité et leur propremalheur,
sont condamnés à être de grands hommes. »
La règle monastique était en formelle contradiction avec
les tendances de son esprit, naturelleuiént avide de savoir;
c’est qu’en effet toute ambition scientifique doit chez les
religieux de saint François faire place à une humilité pro¬
fonde. L’abnégation de soi-même est le fonds de leur doc¬
trine,et aux travaux de l’esprit ils substituent à toute heure
la vie contemplative. C’est là le premier écueil que ren¬
contre notre philosophe ; ses labeurs réveillent la supers¬
tition, on l’accuse de magie ; mais une déception plus
amère encore lui est réservée. Il veut, dans un élan de
loyale franchise, dénoncer au pape 2 les abus qu’il a cru
surprendre dans les mœurs du clergé,et on l’incarcère ina-
pitoyablement. Pendant quatorze ans,il reste en prison ®, et
vient enfin mourir à Oxford, où, longtemps après, on mou-
-1. Roger Bacon avait nn génie universel : son Opus majus ad
gwartîiwi., romaMiW, le témoigne Rantement. - '
2. Innocent EV occupait alors la chaire pontificale.
3. Suivant M. Emile Charles, ü n’en sortit qu’en 1292. Voir Boger Bacon,
sa vie, ses ouvrages, ses doctrines, d'apres des textes méÆifo, par M- Bnulc
Charles, professeur au lycée de Bordeaux. Paris, 1861, 1 vol. in-8.
COUP d’æil général sur le xiip et le XlVe SIECLES. lS9
Irera dans son couvent la cellule du « frère Roger ».
L’œuvre de Bacon a été prodigieuse, et l’illustre moine
mérita d’être surnommé le docteur admirable. Yoltaire dit
de lui « qu’il fut de l’or encroûté de toutes les ordures de
son siècle ». Il y a du vrai dans cette parole, et à de lumi¬
neuses conceptions, Bacon a eu le tort de mêler de ridicules
théories alchimiques. La physique, les mathématiques, lui
sont égalément redevables de nombreux progrès. On lui
attribue la connaissance, sinon la découverte de la poudre
à canon; il inventa plusieurs machines, corrigea le calen¬
drier, écrivit des traités de médecine et donna notam¬
ment des recettes pour retarder les accidents de la vieil¬
lesse dans un livre spécial dédié au Souverain Pontife
Nicolas lY 2.
C’est probablement vers 12S0 que naquit Arnaud de
Villeneuve. Plusieurs auteurs sont d’avis que c’est à un
village des environs de Montpellier appelé Yilleneuve-lès-
Maguelonne que revient l’honneur de lui avoir donné le
jour Il étudia vingt ans à Paris, dix ans à Montpellier,
voyagea en Italie, en Espagne, et acquit dans ce dernier
pays une hriUante réputation.
Arnaud est devenu célèbre par ses luttes contre la phi¬
losophie scolastique, non moins que par l’impiété dont il
fit preuve en discourant publiquement et à diverses repri¬
ses contre plusieurs des dogmes de la religion catholique
Son érudition fut remarquable, mais il paya un regrettable
tribut à l’esprit de son siècle, en adoptant de ridicules
1- H préconisa surtout la vertu de l’os que l’on trouve dans le cœur du
cerf. Cet os, provenant d’un animal doué d’une longue vie, devait naturel¬
lement, à son avis, jouir de la propriété de prolonger l’existence.
2. De retardandis senectutis aecidentibus et s^sïlnis confirmandis. Oxford,
1590, in-8.
3- Quelques-uns le font naître en Espagne, d’autres en Italie.
ÎTotamment contre l’Eucliaristie. ^
160 DE LA MÉDECINE ARABE A LA RENAISSANCE,
théories alchimiques. Ses recherches eurent pourtant un
hou côté, et on doit à Arnaud de Villeneuve la découverte
de l’esprit-de-vin, ainsi que celle de Fhuile de térébenthine.
En 1313, Clément V, devenu malade, le fit appeler auprès
de lui à Avignon, et le savant trouva la mort dans la traver¬
sée qu’il effectua pour se rendre de la Sicile sur les côtes
de France.
Quelques autres noms méritent encore une mention
spéciale, car ils nous rappellent des hommes qui se sont
largement associés au mouvement intellectuel du xiif
siècle.
Citons pour mémoire ceux de Gilles de Corbeil (fin du
XII® et commencement du xm® siècle), médecin de Philippe-
Auguste ‘ ; de Guillaume de Salicet (mort en 1276), chi¬
rurgien italien d’un assez grand mérite ; de Jean de Saint-
Amand, chanoine de Tournay ® ; de Gérard de Crémone
éi Albert le Grand et de saint Thomas.
Nous voici au xiv® siècle : la raison continue à vouloir
s’affranchir, et Daremherg peut dire à bon droit que ce
siècle est à la fois un résultat et un acheminement. Résul¬
tat du réveil partiel de l’esprit humain qui a éclaté au
XIII® ; acheminement vers la grande renaissance.
L’observation directe tend de plus en plus à remplacer
les subtiles raisonnements de la scolastique, L’École de
Montpellier réinaugure les études pratiques d^’anatomie, et
en 1314, un de ses membres, Mundini de Luzzi, dissèque
publiquement deux cadavres de femmes, malgré les foudres
du Saint-Siège *. Vers 1376, l’usage s’introduit d’ouvrir
1. Auteur d’un Traité de médecine en vers.
2. Commentateur d'Hippocrate et de Galien.
3. Fameux, traducteur.
4. Boniface VIII menaça d’anathème quiconque mutilerait ou ferait bonil*
lir des cadavres.
COUP d'œil G:éNÉRAL SUR LE XIII® ET LE XIV® SIÈCLES. 161
des corps au moins une fois par an % et plus tard Sylvius
établit à Paris des démonstrations anatomiques. Bertrucci,
Hermondavilla, etc...^ doivent être cités pour la part active
qu’ils accordent à ces sortes d’exercices.
En médecine les consultations prennent naissance, et le
XIV® siècle ne reste pas tout à fait infructueux au point
de vue pathologique. Bernard de Gordon publie en 1305
?,onLilium medicinæ bizarre recueil de superstitieuses
pratiques et de curieuses recettes. On doit en rapprocher
la fameuse Rosa atiglica de Jean de Gaddesden, qu’un trop
acerbe critique a qualifiée de fade rose Pietro d’Abano *
se rend célèbre à la même époque par son Conciliator, et
Thomas de Garbo par sa Somme. Nous devons encore une
mention à Guillaume de Yarignana, François de Piémont,
Jac. de Bondis, etc... ; mais c’est surtout dans les chirur¬
giens que nous reconnaîtrons les véritables possesseurs de
la méthode rationnelle. Un grand nom nous apparaît
parmi eux, c'est celui de Guy de Chauliac, qui a pour pré¬
curseur Lanfranc.
Ce dernier appartient à l’école italienne. Né à Milan et
contraint de quitter son pays, il vient de bonne heure s’éta¬
blir en France et étudie la médecine à Lyon. En 1295,
Lanfranc se rend à Paris où, sollicité par le doyen de la
Faculté Jean de Passavant ainsi que par les étudiants de
l’époque, il inaugure un cours des plus brillants et des
Le duc d’Anjou accorde en 1376 l’autorisation à l’Université de Mont¬
pellier de disséquer chaque année le cadavre d’un criminel.
2. <r Dans ce siècle affecté », dit Freind, a tout ce qu’on écrivait en méde¬
cine était lys ou rose. »
3. a On m’a envoyé cette fade rose », dit Guy de Chauliac ; < je croyais y
trouver quelque saveur, et je n’y ai vu que des fables. »
4- P. d’Abano (1260-1316) ne voulait jamais sortir de Bologne pour aUer
■roir un malade à moins de cinquante écus à la couronne par jour. U en
demanda 400 par jour pour aller à Borne soigner Honorius IV ; ce qui ne fut
point accepté.
BOtOLLET.
11
162 DE LA MÉDECINE ARABE A LA RENAISSANCE.
plus suivis. Tous ses moments de loisir sont consacrés à
Tétude, et la Grande Chirurgie paraît en 1296.
On le considère généralement comme un opérateur pru¬
dent et exercé. « Lanfranc, dit Malgaigne, me paraît être
le chirurgien de l’École arabiste qui a eu les idées les plus
saines et posé les principes les plus originaux et les mieux
raisonnés pour le traitement des plaies de tête. »
A cette époque, néanmoins, Tastre de la chirurgie sem¬
blait pâlir ; livrée à des praticiens de bas étage et le plus
souvent incapables, elle perdit tous les jours de son pres¬
tige, et les médecins se refusèrent à envisager ceux qui
l’exerçaient comme leurs égauxGuy de Chauliac se
montre et vient protester en faveur de cet art, qu’il porte
lui-même à un si haut degré de perfection.,
L’époque précise de sa naissance et celle de'sa mort
sont pour nous pleines d’obscurité ®. C’est à Chauliac, vil¬
lage du Gévaudan, qu’il vit le jour, vers la fin du xiir
siècle, et fit probablement ses humanités au collège de la
cathédrale de Mende. Après avoir successivement étudié
à Toulouse, a Montpellier, à Bologne et à Paris, nous le
voyons revenir à Montpellier, pour s’y livrer à la pratique
de la médecine. Plus tard les papes, qui résidaient alors à
Avignon, l’appelèrent auprès d’eux ; Clément VI le prit
pour médecin, et il occupa, suivant toute apparence, la
même place sous Innocent V. A la mort de ce Souverain
Pontife, Guy devint chapelain et commensal de son suc¬
cesseur Urbain V, qui était aussi son compatriote. Durant
1. Après Lanfranc, la chirurgie est représentée à Paris par Jean Pitard et
Henri de MandeviUe, qui s’inspire complètement de l’école italienne ; eUe
garde ensuite un long silence. En Angleterre, Ardern, successeur de Jean de
Gaddesden, nous est peu connu. Daremberg, qui a copié ses manuscrits,
le dépeint comme un auteur sans ordre et sans méthode.
2. Pierre II, roi d’Aragon, en la possession duquel se trouvait Montpellier,
■ exüa à perpétuité un certain nombre de bourgeois, et parmi eux était nn
magieter GvÂdo, dont on a voulu faire l’ancêtre de Guy de Chauliac,
COUP d’œie'giSnérâl sur le xhi* et le xtv* siècles. 163
son séjour à Avignon, il eut occasion d’observer à deux
reprises une grave épidémie de peste et faillit être au
nombre des victimes. La honte, nous dit-il, l’empêcha de
fuir : « Et ego propterinfamiam, non fui ausus recedere » ; et
la relation qu’il nous a laissée de la maladie reste comme
un. chef-d’œuvre du genre.
C’est à bon droit que Montpellier revendique Guy de
Chauliac : il lui appartient non seulement par ses études,
mais encore par le séjour prolongé qu’il a fait dans ses
murs. S’il choisit cette villepour résidence, il dut apparem- •
ment y rencontrer une féconde mine à faire valoir. Grâce à
sa position exceptionnelle, la célèbre école du Midi possé¬
dait en effet et les écrits médicaux des Arabes * et les Trai¬
tés salernitains ; plusieurs traductions d’auteurs Grecs
étaient de même en sa jouissance. Guy de Chauliac s’em¬
pare de toutes ces richesses et les féconde par son puissant
génie. Il étudie, il consulte, il interroge et, à l’aide de cet
éclectisme qui n’a rien que de louable, s’efforce d’accorder
les théories et les systèmes avec les résultats de l’expé¬
rience : « Les auteurs italiens, nous dit-il, se suivent
comme des grues » ; il reconnaît leurs défauts et évite de
les imiter. Tous les chirurgiens du siècle sont mis à contri¬
bution pour des renseignements, et Guy accepte même
avec reconnaissance les données des empiriques s’il les
croit propres à élucider quelque point difficile. Il cherche
à utiliser tous les moyens dfinvestigation et ne néglige la
1. Guy de Chauliac avait en sa possession jusqu’à dix-huit auteurs
arabes.
2. « H ne dédaignait », nous dit Malgaigne, «ni Jacques l’apothicaire qui
avait embaumé plusieurs papes, ni les barbiers de la cour de Borne, ni les
barbiers de Montpellier, faisant profit de leurs recettes ; il avait même sur¬
pris, le digne clerc, quelques secrets de toilette aux dames de Bologne, de
Montpellier et de Paris. » de la oMrurgie en Oo&ident, depuie U
tièole.)
164 , DE LA MÉDECINE ARABE A LA RENAISSANCE.
lecture d’aucun auteur qu’il juge susceptible de lui fournir
un document précieux.
Avec de pareilles armes on ne peut que vaincre : la vic¬
toire lui reste en effet. Quand paraît sa Grande Chirurgie
(1363) *, elle est aussitôt commentée et traduite dans toutes
les langues, et sert de code pratique à l’Europe en.
tière.
Ce magnifique ouvrage renferme sept livres ; le pre¬
mier, essentiellement anatomique, contient des notions em¬
pruntées à Galien et aux Arabes. Le second est consacré
aux apostèmes et aux diverses espèces de tumeurs. Les
trois Traités suivants concernent les solutions de continuité
qui existent soit dans les parties molles (plaies), soit dans
les os (fractures). Le sixième s’occupe de plusieurs affec¬
tions chirurgicales de nature diverse. Enfin au septième
appartient la matière médicale et la petite chirurgie.
Outre ce gigantesque travail, Guy de Chauliac nous a
encore légué plusieurs autres écrits. En voici l’énuméra¬
tion, suivant Malgaigne :
l°LeFormulaire, écritàMontpelliervers 1340, dont deux
exemplaires manuscrits se trouvent à la bibliothèque natio¬
nale, et qui a été imprimé sous le titre de : Chiriirgia parva
Giiidonis.
2° Un traité sur l’astronomie, conservé manuscrit à la
bibliothèque d’Avignon : Astronomia Guidonis.
3® Un traité sur la cataracte : il n’est point parvenu jus¬
qu’à nous.
40 M. Drèsse aurait possédé un manuscrit contenant les
livres suivants : Lapidarius, de conjunctione animalium
1. C’est à la bibliothèque des Papes qae l’on a, paxaît-il, découvert le plus
ancien manuscrit de la Chirwrgle. de Guy de Chauliac ; et le fait n’a rien
d’étonnant pour quiconque se rappelle qu’il la composa à la cour des Sou¬
verains Pontifes.
COUP d’œil général sur le XIII® et le XIV® SIÈCLES. 16S
ad se invicem : de conjunctiomherharumad seinvicem:de
physibgnomiâ.
50 J. Schenkius aurait eu de même un manuscrit inti¬
tulé : Consilia medica.
51 l’on en croit Marc-Aurèle Sévérin, Guy fut meilleur
raisonneur qu’opérateurhabile. Il eût cependant l’occasion
de pratiquer la paracentèse abdominale dans des cas d’as¬
cite, essaya également d’opérer la bernie, et nous parle
enfin de l’extraction de la cataracte, comme d’une opéra¬
tion qui lui fut familière ; mais il partagea la répulsion de
ses contemporains au sujet de la taille et en abandonna la
pratique à des chirurgiens de bas étage.
Malgaigne place la Grande immédiatement après
les traités Hippocratiques, et Ackermannnelui trouve d’égale
nulle part. Quoi d’étonnant î Bacon et Guy de Gbauliac lui-
même ne nous l’ont-ils pas dit : « Les modernes sont plus
grands que les anciens en s’élevant sur leurs épaules '? »
Darembergnous semble avoir fait justice des éloges im¬
modérés, tout en résumant habilement le caractère de ce
grand homme ;
«. Ce fut un chirurgien surtout érudit, dit-il, cependant
expert, sans être hardi. Ce qu’il a inventé de nouveau se
réduit en partie à une bonne méthode d’exposition, à
prendre le juste milieu entre tous les excès : la pusillanimité
ou la témérité, à choisir le meilleur en toutes choses ; c’est
presque le même portrait que celui d’A. Paré au xvi®
siècle, mais avec moins d’originalité. »
Esprit peu iuventif, mais érudit et prudent, Guy de
Cbaubac fut comme une aurore passagère qui projeta pen¬
dant quelques instants de lumineux rayons sur la chirur¬
gie française. Grâce à son prestige, Montpellier jouit d’une
réputation qui éclipsa Paris, et M. Cellarier *■ remarque
1. CeUarier, Introduction à l’étude de Guy de Ghauliac. Montpellier, 1856.
166 i)Ë LA ilÉDBClN"È ARiiÈ A LA RÈNAISSANCÈ. ^
que, bien avant le moment où devait paraître le véritable
fondateur de la chirurgie parisienne, l’Ecole chirurgicale
de Montpellier s’élevait au-dessus de toutes les autres avec
Guy de Chauliac. « Si on le considère dans le siècle qu^l
illustra, ajoute Dezeimeris, on sera forcé de convenir qu’il
possédait à un haut degré toutes les qualités nécessaires
pour mettre la chirurgie du xiv® siècle à la hauteur de
celle de Fantiquité. »
Son influence n^’est malheureusement pas de longue
durée ; après lui. Fart chirurgical périclite encore. Il
retombe aux mains de barbiers et d’autres hommes inex¬
périmentés, et on voit FEcole de Montpellier, suivant
d’ailleurs en cela l’exemple de celle de Paris, refuser à ses
docteurs le droit de pratiquer des opérations.
LIVRE CINQUIÈME
DE LA RENAISSANCE AU XVID SIÈCLE.'
Les Réformateurs dû xv« et du xvi® siècles.— Rivalité des méde¬
cins et chirurgiens ; Ambroise Paré. — Paracelse et son système.
CHAPITRE î.
LES REFORMATEURS DU XV® ET DU XVI® SIÈCLES.
Toute révolution scientifique demande à être élaborée
de longue main ; on ne saurait abandonner en un jour les
dogmes du passé. Aussi a-t-il fallu et un précieux con¬
cours de circonstcinces heureuses pour préparer la
Renaissance, et de nombreux esprits d’élite pour la réa¬
liser h
Un grand événement, qu’on aurait pu au premier abord
regarder comme défavorable, facilite néanmoins d’une
manière sensible le réveil de la pensée en Europe : c’est la
prise de Constantinople par Mahomet îl. Les savants de
1. Diversement appréciée au point de vue littéraire, par cela même
qu’elle eût pour objet la résurrection de l’antiquité païenne, la Eenaissance
sous le rapport médical, ne saurait trouver que des approbateurs, puisqu’en
■^gaïisant la connaissance des auteurs anéiens, elle fit revivre les plus pures
«jurées ëcientifi(ittès,
168 DE LA RENAISSANCE AU XVIie SIÈCLE.
tout genre que renferme cette ville s’expatrient, empor¬
tant avec eux les manuscrits qu’ils parviennent à sauver
et vont demander refuge à l’Italie,où les Pontifes de Rome
aussi bien que les princes de la maison des Médicis les
accueillent avec une généreuse bienveillance. Reconnais¬
sants envers leurs bienfaiteurs, les nouveaux venus les
récompensent de leur gracieuse hospitalité, en répandant
à profusion sur l’Occident tout entier les fruits de leur
érudition et de leur travail.
Les découvertes de l’époque contribuent d’un autre côté
pour leur large part à cette résurrection de la science;
elles illuminent partout les ténèbres et les ruines. Il existe '
dans l’univers une sorte de fermentation générale ; l’élan
est universel, tout s’ébranle, tout s’agite. Guttemberg de
Mayence provoque, en inventant rimprimerie, une trans¬
formation éclatante dans la vie politique et sociale des
peuples, désormais en possession d’un ingénieux artifice,
destiné à propager au loin les idées et la lumière. Le téles¬
cope ouvre de nouveaux horizons à l’astronome, en rap¬
prochant de la terre les dernières limites des cieux, et la
boussole au navigateur, en réunissant les parties les plus
éloignées du globe. Le naturaliste lui-même peut, à l’aide
de son microscope, se livrer à loisir à la pacifique contem¬
plation de ses chers infiniment petits.
Armée de pareils instruments, la science ne peut qu’a¬
vancer ; ses progrès s’échelonnent en effet, mais il est dans
son essence de les effectuer avec lenteur h Une expérience
1. « La réforme scientifique, plus lente, il est Trai, que la réforme lit¬
téraire, fut donc tout aussi radicale ; elle était du moins beaucoup mieux
justifiée, puisque la science n’est pas une simple production de l’esprit ou du
génie, qu’elle ne repose pas sur des règles factices ou arbitraires, variant
suivant les siècles et les nations, et qu’au contraire, elle se fonde essentiel¬
lement sur des faits authentiques, sur des méthodes sévères, sur des connais¬
sances positives. » (Daremberg, Préface aux (Havres de Gralien.)
LES E^FORMATEDRS DU XV® ET DU XV!® SIÈCLES. 169
quelconque en exige une seconde pour la corroborer ou la
détruire; Thypothèse demande un fait sur lequel elle
puisse s'appuyer; toute observation enfin appelle une
observation congénère, et ces opérations successives ré¬
clament du temps. Aussi est-ce lentement qu’on s’achemine
vers le but suprême, la vérité scientifique; et bien diffé¬
rents dans leur évolution de ceux qui surgissent dans le
monde littéraire, les changements qui concernent la science
exigent de longues années pour s’accomplir. C’est ainsi
qu’il faut arriver au xvii® siècle pour voir découvrir la cir¬
culation du sang, tandis que pendant près de deux mille
ans, on a follement discuté sur le rôle plus ou moins bizarre
qu’est appelé à remplir le cœur !
Mais, si la marche de la science nous paraît lente et pé¬
nible, la tâche qui s’impose aux travailleurs n’en est que
plus ardue. Reconquérir tous les trésors du passé, établir
une saine et judicieuse démarcation entre les œuvres des
anciens médecins véritablement dignes de leur apparte¬
nir et les ridicules théories n’ayant d’autre fondement que
l’arbitraire ; créer deux sciences capitales : l’anatomie et
la physiologie ; régler enfin les rapports indispensables de
la médecine avec elles ; tel fut à péu près, suivant le pro¬
fesseur Boyer, le programme de la Renaissance. Envisa¬
geons la façon dont elle sut le remplir.
I. Erudits. — Par leurs immenses travaux, les érudits
permettent à la médecine de remonter aux pures sources
de l’antiquité. Le premier qui s’offre à nous dans l’ordre
chronologique est Nicolas Leonicenus, savant vulgarisa¬
teur des classiques grecs. Né à Lonigo,près de Yiçence, en
1428, il occupa jusqu’à sa mort (1S23) une chaire de ma¬
thématiques à l’Université de Ferrare. Leonicenus fut un
helléniste consommé ; on lui doit une traduction latine des
Aphorismes d’Hippocrate et de plusieurs livres de Galien,
^si que des lettres où il relève quelques erreurs de Pline
17Ô DE LA RENAISSANCE AU XVII® SIÈCLE.
le naturaliste *. Ennemi déclaré des Arabes, tous les moyens
lui paraissent bons pour les combattre, et loin d’adopter
en aveugle les idées théoriques de ses prédécesseurs, il les
soumet toujours au sévère contrôle de la raison et de
l’expérience. Il est le premier à avoir écrit sur le mal fran¬
çais qu’il envisage comme une maladie nouvelle, et dontil
attribue la cause à des inondations
Linacre (Thomas) participe à la tendance générale qui
pousse ses contemporains vers les études bibliographiqueSj
et s’efforce d’imiter l’élégance de Térence et la clarté de
Celse dans ses productions médicales ®. Né à Cantorbéry
vers 1460, il étudie d’abord à Oxford, et se rend ensuite en
Italie, où il a pour maîtres Démétrius Chalcondylas et Ange
Politien, quil’instruisent, le premier dans la langue grecque,
le second dans la langue latine. Devenu plus tard méde¬
cin des rois d’Angleterre (Henri VII, Henri TIII, la prin¬
cesse Marie), Linacre est resté célèbre par la traduction
de quelques traités Galéniques, et surtout par la fondation
du collège royal de Londres, qu’il créa avec l’aide du cardi¬
nal Wolsey * ; il en fut le premier président, et ïés-séances
se tinrent en sa propre maison. Beux chaires de.médecine
furent également érigées, sur son désir, l’une à Oxford,
l’autre à Cambridge, avec la condition expresse d’y expli¬
quer Hippocrate aux étudiants. Le !^0 octobre 1524 , Linacre
succombait aux atteintes d’une affection graveléùsë.-
Peu après une œuvre gigantesque allait voir lé jour :
I. Plinii et alwrum plurivm auetorvM, qui de simpLixsilm medicamiw^*
scripserunt, errer es notatce. 1491.
Libellus de epidemiâ, quam vulgo morlim, gallicum
1497.
3. Nous avons de Linacre : Le régime de U diète pour la santé.
4. Linara-e obtint du roi des lettres patentes, en vertu desqueUes le coll^
pouvait seul recevoir les médecins et avait droit général d’inspection sm
toutes leurs ordonnances. Personne en outre ne devait à l’avenir exercer èu
Angleterre sans avoir été examiné par lui.
LES RÉFORMATEURS DU XV® ET DU XVI® SIÈCLES. I 7 i
Anuce Foës praticien peu fortuné, mais honnête, prépara
dans le silence et le recueillement de l’étude une édition
et une traduction complète des œuvres d’Hippocrate :
la difficulté d’un semblable travail ne peut échapper à
quiconque voudra bien se souvenir de la pénurie des bons
manuscrits et de l’altération des textes de l’époque. Hien
n’arrête cependant cet intrépide champion de la science, et
après quarante années d’un labeur opiniâtre, Foës dote le.
monde savant de son précieux trésor ® ; c’est en 1595 que
la presse gémit à cet effetà Francfort-sur-le-Mein. En 18*10,
son buste fut placé dans une des salles de la Faculté de
médecine ^ et inauguré par un discours de Percy ; il est
malheureusement inutile de l’y chercher à l’héure actuelle.
AJoütons Gonthier d’Andernach (1487-1574) maître de
Yésale et de Rondelet, à cette phalange d’érudits qui con¬
coururent si puissamment par leurs travaux à la grande
réforme, et signalons encore les noms de Jacques Houlier
(1579) 5 et de Louis Duret aussi glorieux pour la France
que pour l’Hippôcratisme qu’ils essayèrent de faire revivre.
Les médecins humanistes furent diversement appréciés
et plusieurs leur ont reproché dé s’être mis, en prenant
parti pour les Grecs contré les Arabes, à la tête d’une
réforme plutôt littérairé que scientifique. Loin d’accepter
cette critique, nous devons, ce mé semblé, reconnaître
les services qu’ils ont rendus à notre art en émancipant
l’esprit et s’efforçant à la fois de réintégrer dans le domaine
de la science les, précieux monuments de l’antiquité.
1- Anuce Èoes naquit à Metz en lêés et mourut mi 1596.
2. Sippocratis operdiomnia guœ exiant.
3. Eq souvenir de ses études qn’il avait faites à Paris.
Outre plusieurs ouvrages estimés d’anatomie, Gonthier à encore laissé
^ traduction latine de quelques traités Galémques..
6. Houlier fut un célèbre commentateur d’Hippocrate.
6- Né en 1627, Duret devint médecin des rois Charles IX et Henri et
mourut le 22 janvier 1686.
172 DE LA RENAISSANCE Aü XVII® SIÈCLE.
II. Anatomistes. — A la fin du xv® et au début du xvf
siècle, un merveilleux essor se communique de toute part
aux études anatomiques. Les Papes lèvent leurs interdic¬
tions et Sylvius continue à Paris ses cours publics.
Quelques années après (1556), Guillaume Rondelet 2 ^
« cet incohérent mélange d’ardeur pour le travail et de
passion pour le plaisir », est nommé chancelier à laFaculté
de Montpellier, et sous son administration on édifie le
premier amphithéâtre anatomique d’Europe : c’est là qu’il
montre lui-même le placenta de ses deux fils jumeaux et a
le triste courage de disséquer le cadavre de Tun de ses
propres enfants.
Alexandre Benedetti ® et Antoine Benivieni de Flo¬
rence * marquent aussi un véritable progrès. Ils retirent
l’un et l’autre les plus grands fruits de l’observation directe
et ont des droits acquis à notre reconnaissance pour les
lumières 'dont ils ont environné Fanatomie pathologique.
« Yous rapportez les commencements de l’anatomie
pathologique à Vésale, Eustachi, Schenkius, Donatus,
etc., dit Malgaigne ; bien longtemps avant eux Benivieni
ouvrait les cadavres, non par hasard, mais à dessein, mais
avec persévérance. » Le premier en effet il a décrit la
lithiase biliaire , signalé des cas d’imperforation de
l’anus et de la vulve, et rapporté des observations de
cœur poilu (péricardite chronique) ®. Les ouvrages dé
1. Dès 1376 le Pape accorda la permission de disséquer des cadarres humains
à Montpellier, et en 1482 il donna la même autorisation à Tubingue.
2. Le livre de Eondelet smj* les poissons fit ranger son aütëür'pârmiTiss
grands naturalistes : Gulielmi Rondeletii, doctoris medici et medicinæ in
scbolâ Monspeliensi professoris regii, lAlri de piseibus marinis, in çiwdnis
ver CB piseimn effigies expresses ssmt. Lugduni, mdliiii.
3. Benedetti naquit à Legnago, près de Vérone, et mourut à Venise vers
1625, suivant MazzucbellL
4. Benivieni florissait vers la seconde moitié du xv® siècle et mourut le
11 novembre 1602.
5. Au témoignage de Haller.
les réformateurs du XV® ET DU XVI® SIÈCLES, 173
Benedetti renferment, d’après Sprengel, un grand nombre
d’exemples rares et remarquables qui les recommandent à
l’attention des praticiens modernes. Ces deux auteurs ont
longuement traité de l’affection syphilitique ^
Nous devons à Nicolas Massa * d’importantes notions
sur les changements que peuvent subir àl’étatde plénitude
certains organes> tels que la vessie et l’estomac. Il a pour
la première fois étudié la conformation de la prostate, et
semble avoir entrevu la nature virulente delà syq>bilis,
contre laquelle il préconise les fumigations mercu¬
rielles 3.
Bérenger de Carpi représente à son tour un des auteurs
les plus originaux de la Renaissance. Né vers 1470, il s’a¬
donna de bonne heure à la chirurgie, qu’il professa plus
tard à Bologne. Son talent d’anatomiste lui valut une
brillante réputation, et on lui doit la connaissance des car¬
tilages arythénoïdes, ainsi que celle du niveau où se ter¬
mine la moelle épinière. Bérenger découvrit en outre les
sinus sphénoïdaux, donna une bonne description de la
valvule mitrale et des valvules sigmoïdes, démontra que,
contrairement à l’opinion de Galien,la cloison des ventricu¬
les cardiaques n’est pas percée, et fournit également d’inté¬
ressants détails sur la structure du rein. Si nous nous en
rapportons à ses propres paroles, il aurait eu l’occasion de
disséquer plusieurs centaines de cadavres. On le vit em¬
ployer toute l’énergie de son talent à combattre l’ancien
préjugé qui plaçait les filles du côté gauche et les garçons
du côté droit de la matrice. Une théorie peu orthodoxe sur
la génération, disent les uns; de mensongères accusations.
1- Beniviem soutint l’ancienneté de la vérole et la regarda comme une
®spece d’impétigo ou de Uchen.
2. Mort à Venise en 1569.
3. Nicolai Massa Veneti. Liier de ‘morio Gallico. 1332.
174 DE DÂ RENAISSANCE AU XVII® SIÈCLEi
prétendent certains autres ^ le rendirent odieux au sacré
tribunal de l’Inquisition, par ordre duquel il fut poursuivi
et forcé à quitter Bologne (lS23).o Bérenger vint donc à
Rome, où il réalisa une grosse fortune en préconisant les
frictions mercurielles contre la vérole et aUa mouiir à
Ferrare en 1S50; , ; { ^
Eustachi (1510-1374) est surtout connu pour avoir laissé
son nom au repli membraneux situé à rembouchure de la
veine cave inférieurë, dans roreillette droite du cœur
(valvule d'Eustacbi), et.au conduit qui s’étend de la partie
antérieure de la caisse du tympan vers la paroi externe de
Tarrière-cavité des fosses nasales (trompe d’Eustacbe,
tuba Eustachiana, conduit guttural). C’est d’ailleurs à de
minutieuses recherches sur l’organe de l’ouïe qu’il s’est
principalement appliqué Nous avons de lui une bonne
description des muscles du marteau, de celui de l’étrier et
de la cavité du limaçon. Eustachi aperçut pour la première
fois le canal thoracique.
Au nom d’Ingrassia (1510-1580) se rattache le souvenir
d’un sublime désintéressement. Pendant la durée de l’épi¬
démie qui sévit à Palerme en 1575, la conduite de ce
médecin fut vraiment héroïque, et ses services assidus
auprès des pestiférés lui valurent le surnom Hippocrate
Sicilien. Mais lorsque la ville reconnaissante voulut acquit¬
ter avec de l’or sa dette envers lui, l’homme du dévoue¬
ment n’accepta qu’une faihle portion de la somme qu’on
lui offrait, et encore l’employa-t-il à l’embellissement de la
cité. Ingrassia donna tous ses soins àl’ostéologie et aux
1. On l’accusait d’avoir ouvert vivants deus Espagnols, pour étudier sur
eux les battements du cœur.
2. Le cardinal Colonna n’obtint les soins de Bérenger de Carpi qu’au
prix d’un tableau de Eapbaël.
3. HaUer célébra cet anatomiste dans les meilleurs termes, et Vésale, dit-on»
redoutait beaucoup ses critiques.
LIS RÉFORMATEURS DU XV® ET DU XVI® SIÈCLES. 17§
organes des sens. Les petites ailes du sphénoïde portent
son nom (apophyses d’Ingrassia, ailes orbitaires, sphénoïde
antérieur ou Ingrassial), et on lui doit la découverte de
l’étrier, que Fallopefutle premier à décrire.
La célébrité de Yarole (1543-1576), premier médecin du
pape Grégoire XIII, tient probablement à la nouvelle
méthode qu’il inaugura dans la dissection du cerveau, et le
mésocéphale reçut en son honneur le nom de pont de
Yarole.
Fabrice d’Acquapendente (1537-1619) s’adonna tout
spécialement à l’anatomie comparée et découvrit les val¬
vules des veines, sans tirer toutefois de ce fait aucune
déduction relative au cours du sang. Daremberg l’accuse
d’avoir eu plus de réputation que de mérite.
Arantius (1530-1589) fut un des élèves de l’illustre
Yésale. Il s’occupa surtoutde la structure du foetus et du pla¬
centa ^ et décrivit avec beaucoup de soin les petits tuber¬
cules des valvules sigmoïdes (tubercules d’Arantius), ainsi
que les cornes d’Ammon.
Gabriel Fallope, célèbre anatomiste né à Modène en
1523 et mort à l’âge de 39 ans, fait justement époque dans
l’histoire de notre science. Il eut le rare mérite d’allier des
talents supérieurs à une modestie profonde. Après avoir
étudié la médecine à Ferrare, il devint plus tard professeur
à Padoue. L’organe de l’ouïe attira spécialement son atten¬
tion et, outre les indications magistrales qu’il a laissées
1. <r n décrit avec autant d’exactitude que de précision le cordon ombilical,
Ifis artères et la veine qui le forment, leur distribution dans le placenta ; il
n admet ni l’allantoïde, ni l’ouraq^ue dans le cordon linmain, où ce dernier
^ remplacé par le ligament supérieur de la vessie. La description du fœtus
présente un grand nombre de remarc[ues neuves et impOTtantes, Arantius
décrit parfaitement les différences du cœur du fœtus comparé à celui de
l’adulte, la disposition du canal artériel, le trou ovale et sa valvule, leur
^lusion après la naissance, la communication de la veine ombilicale avec
« veine porte, n (Dezeimeris, Diot%
176 BE LA RENAISSANCE AU XVII® SIÈCLE,
sur la conformation de l’oreille interne, il a encore pour
la première fois décrit l’étrier. A lui l’honneur d’avoir fait
connaître aussi Taqueduc qui porte son nom et d’avoir
appelé ligament de Fallope l’arcade crurale ou fémorale
qui s’étend de l’épine iliaque antérieure et supérieure à la
symphyse du pubis. Aucune des parties constitutives du
corps humain ne resta d’ailleurs indifférente à l’anato¬
miste de Modène : les notions si exactes qu’il possédait sur
les os du fœtus, la découverte de plusieurs muscles *, la
connaissance d’anastomoses veineuses difficiles à aperce¬
voir l’énumération des nerfs de l’œil, enfin une mention
particulière du rameau nasal récurrent et du nerf glosso-
pharyngien, témoignent suffisamment de sa compétence,
et il poussa même assez loin ses investigations pour entre¬
voir les vaisseaux chylifères, dont l’invention était réser¬
vée à Aselli
Fallope possédait primitivement un canoiiicat, mais
naturellement enclin aux études pratiques d’anatomie, on
le vit déserter l’état ecclésiastique pour les dissections et
devenir disciple de Vésale ; son nom est désormais insé¬
parable du nom de ce savant.
« Tel qu’un lion courageux, dit M. Chéreau on vit
bientôt sAlancer dans l’arène un jeune homme qui osa tout
1. Fallope découvrit les occipitaux, le releveur de la paupière supérieure,
le génio-hyoïdien, le ptérygoïdien externe, les muscles de l’oreille externe,-le
droit latéral de la tête, les muscles du voile du palais et du pharynx, le
pyramidal de l’abdomen.
2. Les anastomoses, par exemple, des diaphragmatiques avec les mam¬
maires ; des mammaires avec les épigastriques et les intercostales ; de 1 azy¬
gos avec les veines émulgentes et les veines lombaires.
3. La plupart des découvertes de Fallope ont été consignées dans ses 0 •
servationes anaiomicœ ; c’est d’ailleurs le seul ouvrage que le célèbre ana
tomiste ait publié lui-même ; tous les autres sont posthumes et ont été ha-
primés par ses élèves.
4. A. Chéreau, Bict. encycl. des sciences médicales. Art. ANATOîO®
(Histoire).
LES RÉFORMATEURS DU XV® ET DU XVI® SIÈCLES. 177
au profit de la vérité, de la science et de la raison, et qui,
sans prendre soin des dangers dont sa carrière va être
environnée, brise tout sur son passage et renverse les
barrières qui avaient arreté l’essor de ses prédécesseurs. »
André Yésale fut en effet une noble et belle figure; reflé¬
tant à la fois le génie et le malheur, elle inspire un respect
mêlé de compassion. Trop loué par les uns, indignement
calomnié par d’autres, l’illustre anatomiste s’est vu rare¬
ment apprécié à son juste mérite : l’exagération ou l’envie
ont tour à tour élevé ou rabaissé son piédestal. U serait
injuste pourtant, malgré les services si nombreux qu’il
rendit à la science, d’exalter trop brillamment sa mémoire
aux dépens de celle de ses contemporains. S’il fut la per¬
sonnification vivante des découvertes de son époque-,
d’autres savants ont pris une part active à ses labeurs et
doivent conséquemment partager sa gloire.
Né à Bruxelles en 1514, Vésale fit ses premières études
à Louvain, sous Gonthier d’Andernach. Le goût de l’ana¬
tomie se dévoila de bonne heure chez le jeune écolier, qui
employait ses heures de loisir à disséquer des taupes et
des rats. Attiré plus tard à Paris, Yésale répéta chaque
jour sur le cadavre les expériences de son maître Sylvius,
et ne craignit pas d’errer nuitamment dans les cimetières
pour y faire la chasse aux morts. A l’âge de 23 ans, il se
voyait nommé professeur à Padoue, et il publiait â 29 son
fameux ouvrage : De corporis hiimani fabricâ. Peu de temps
après, Charles-Quint l’appelait comme premier médecin à
la cour, et Philippe 11 lui continua sa confiance.
Traduit probablement devant les Inquisiteurs, sous la
grave inculpation d’avoir disséqué vivant un gentilhomme
espagnol, il dut effectuer un pèlerinage expiatoire en Terre-
bainteetmourutpendantlatraversée. Quelques auteurs pré¬
tendent qu’il fut empoisonné par ordre du sacré tribunal.
Par sa connaissance approfondie du corps de 1 homme,
12
BOUrLLET.
178 DE LA RENAISSANCE AU XVlie SIÈCLE.
Yésale avait été Forgueil de son siècle et devait devenir un
objet d’admiration pour la postérité. A une époque où le
Galénisme, bien que défiguré et tronqué par l’Arabisme
régnait encore^ le savant Belge avait eu le louable courage
d’élever seul la voix contre le maître, en proclamant bien
haut que Galien n’avait jamais pu disséquer que des sin¬
ges. Reconnaissons-lui donc le mérite de s’être toujours
montré jaloux de la vérité et d’avoir su au moins penser
par lui-même.
III. Physiologistes. — Michel Servet (1811-1538) i,
Mattèo Realdo Colombo * et André Césalpin (1819-1602)®
forment au xvi® siècle une triade physiologique qui, sans
éclat apparent, aplanit singulièrement les voies à l’immortel
Harvey. Tous trois découvrent chacun de leur côté, et
pour ainsi dire en même temps, la circulation pulmonaire;
tous trois s’érigent aussi en précurseurs inconscients,
mais réels, du grand physiologiste que l’Angleterre recueil¬
lie se prépare à enfanter.
Somme toute, plus d’essais dans les études physiologi¬
ques que de fruits véritables ; on amasse petit à petit et
sans s’en douter les matériaux nécessaires à la découverte
de la grande circulation.
IV. Pathologistes ei Cliniciens. — La réforme par la
1. Le famenA livre de Michel Servet, Christianisai restitutw, fut saisi
par l’Inquisition et fit condamner son auteur au supplice du feu. C’est dans
cet ouvrage que se trouve décrite la circulation du sang à travers les pou¬
mons ; ü échappa aux flammes du bûcher où fut brûlé Servet et est devenu,
paraît-il, fort rare. On en conserve un exemplaire à la bibliothèque Na¬
tionale.
2. Colombo résume ainsi la circulation pulmonaire : o: Sanguis per arte-
riosam venam ad puhnonem fertur, ibique attenuatur deinde cum aere una
per arteriam venalem ad sinistrum cordis ventriculum defertur ».
3. Césalpin fut un naturaliste célèbre et proposa une classification des
végétaux plus rationnelle que toutes celles qui existaient avant lui.
UES RÉFORMATEURS DU XV® ET DU XVI® SIÈCLES. 179
clmique est pour nous plus intéressante ; durant cette
période, en effet, une glorieuse série d’éminents patholo¬
gistes attachèrent l’autorité de leur nom aux études noso¬
graphiques, dont Fernel et BaiUou se montraient les
dignes représentants. Ces deux médecins surtout récla¬
ment l’attentionde l’historien : le premier, par ses travaux,
mérita le surnom de Galien moderne, tandis que, par son
exhumation des dogmes Hippocratiques, le second se vit
qualifié d’Hippocrate français.
Jean Fernel i, premier médecin de Henri II, naquit à
Clermont, en Beauvoisis, l’an 1496. Reçu docteur en 1S30,
il mourut à Paris le 26 avril 1538.Fernel parut comme
l’éclair, dit Bordeu qui perce les nuages les plus épais ; il
naquit dans l’Ecole et s’éleva bientôt jusqu’aux cieux.
Jamais auteur si élégant n’orna nos chaires, jamais génie
si aisé, si agréable, ne traita notre médecine.Tout le monde
lui a donné un rang distingué parmi les médecins ; je le
place à côté de Celse, de Thémison, d’Avicenne, presque
de niveau avec Galien, et un peu plus bas qu’Asclépiade
et qu’Hippocrate. »
C’est à lui que revient Fbonneur d’avoir pour la pre¬
mière fois mesuré une portion du méridien, et, malgré les
imperfections inhérentes à une méthode fort primitive, les
résultats qu’il obtint furent assez exacts ®. Scrupuleux
observateur de la méthode Galénique, Fernel réintègre
dans la science la distinction jadis établie par le maître des
deux termes « affection et maladie » [morbi instrumentarii,
morhi totius substantiee). Ce n’est d’ailleurs pas là chez ce
savant médecin une notion isolée de pathologie générale.
I. Catherine de Médicis se prétendait redevable de sa fécondité à
l'emel.
2- Borden, RecTiercTies sur Vhistoire de la Medecvne.
S. Ces. résultats se trouvent contenus dans l’ouvrage qui a pour titre .
Cosmotheorîa, 1528.
180 DE LA RENAISSANCE AU XVIIe SIÈCLE,
et les causes morbides deviennent l’objet d’une étude
approfondie de sa part : c’est à les combattre, dit-il, qu’une
thérapeutique vraiment rationnelle doit s’étudier^ tout en
tenant un compte rigoureux de la constitution particulière
du sujet, de Tétât des forces, de la nature de la maladie,
etc...
Un grand nombre de pages se rapportent aussi dans
ses livres ^ à des généralités séméiologiques, et, abordant
ensuite la pathologie spéciale , il établit deux grandes
classes : les maladies générales et les maladies locales.
Tandis que la première ne renferme que les fièvres, à la
seconde au contraire se rattachent toutes les affections
des organes sus et sous-diaphragmatiques, et les maladies
dites externes ou chirurgicales. La syphilis est, parmi les
affections d’origine récente, la seule qu’il mentionne, et il
la désigne sous le nom de lues venerea; toutes les autres
descriptions sont reproduites d’après Galien.
En thérapeutique Tadage « contraria contrariis curan-
tur » résume tout par la façon quelque peu élastique et
arbitraire dont Fernel l’interprète. Les médications éva¬
cuante, purgative et altérante sont les grands modifica¬
teurs de l’organisme.
Tout en rendant un juste tribut d’hommages à ce méde¬
cin, aussi remarquable par l’élégance du style que parla
solidité des doctrines, reprocbons-lui de s’être parfois
laissé un peu trop dominer par le milieu où il a vécu, et
d’avoir aveuglément suivi les préceptes de Galien, lorsque
sa destinée l’appelait à en être le régénérateur.
Né à Paris en 1538, Guillaume Baillou mérite d’être
1. Fernelii Pathologîce libri septem. Paris, 1638. — Fernelii Medierra,
Paris, 1654.
2. Fernel, Therapeutices unîversalis, seu medendi rationis libri septem.
lijon, 1669.
les réformateurs du xye et du xvi* siècles. 181
rangé parmi les auteurs qui ont le plus contribué à faire
revivre la médecine Hippocratique. Il prit le bonnet doc¬
toral en 1S70, et sa vivacité dans les argumentations le fit
bientôt surnommer le ûéau des bacheliers. Elève de Fernel,
BaiUou sut pousser plus loin que son illustre modèle l’i¬
mitation du Père de la Médecine. Dans son livre des Ephé-
mérides ' , écrit lors des épidémies de 1370, il se dévoile
comme le véritable créateur des constitutions médicales
saisonnières La nature préside pour lui à tous les actes
bygides et morbides de l’organisme. A l’exemple d’Hip¬
pocrate, Baillou se déclare partisan de la théorie humorale
et envisage la maladie comme produite par Paltération des
liquides : la crise elle-même en est un mode de terminai¬
son assez fréquent. Enfin, comme si ce ne fut point
assez d’admettre l’existence des quatre humeurs cardinales
(sang, bile;, atrabile, pituite), il en imagine une cinquième,
le sérum ou ichor, auquel il fait jouer un grand rôle dans
les maladies épidémiques. Outre ses travauxde médecine,
signalons les progrès qu’il imprime à l’anatomie nor¬
male et à l’anatomie pathologique. Ed1380, ses collègues,
dont il avait toujours su se concilier l’estime, l’appelèrent
à être doyen de la Faculté de Paris et il mourut en 1616.
A peu près à la même époque vivait à Montpellier
Laurent Joubert (1329-1383) ^ Ce fut aussi un véritable
médecin Hippocratique, et il a par cela même des titres
assurés à notre sympathie. Une infinité de questions se
trouvent traitées dans son ouvrage sur les Erreurs popu¬
laires % et le succès de ce livre, tiré à 4600 exemplaires.
1- Baillou, Epidemiorum et Epliemeridum libri duo. — Édit. d’YTaren,
in-8o 3868.
2. La découverte des constitutions médicales stationnaires était réservée
à Sydenham.
3- Joubert a signalé la putréfaction comme seul signe certain de la mort
réelle.
4. Ce livre fut dédié à Marguerite de Valois,
182 DE LA RENAISSANCE AU XVII® SIÈCLE.
nous indique suffisamment la vogue dont il dut jouir.
IJ faut joindre à cette illustre lignée de grands patholo¬
gistes les noms de Pierre Forestus (1522-1S97) *, de Mar-
cellus Donatus *, de Jacques Houlier (1579) et de Louis
Duret (1527-1586) L’espace nous fait défaut pour par¬
ler de ces savants aussi longuement que nous le désirerions
et qù’ils le mériteraient eux-mêmes. Rendons-leur donc ici
un hommage collectif, ainsi qu’à tous ceux qui soit en
France, soit à l’étranger, ont pris une part active ou indi¬
recte au grand mouvement de la Renaissance.
On ne saurait ahandonner l’histoire du xv® et du xvi«
siècles, sans dire au moins un mot des terribles épidémies
qui sévirent si cruellement durant cette période.
La syphilis, la suette, la coqueluche, l’ergotisme, etc...,
suscitèrent des études spéciales, soit que ces maladies
fissent leur première apparition dans le monde, soit qu’il
se trouvât alors des observateurs plus attentifs pour les
décrire.
Cette dernière hypothèse semble prévaloir de nos jours,
et sans nous hasarder dans les discussions longues et déli-
1. Nous devons à Forestus un recueil d’observations que l’on pourra tou¬
jours consulter avec fruit.
2. Marcellus Donatus exerçait à Padoue, vers la fin du XYI® siècle. .
3. « Duret fut encore, plus que Houlier et Baillou, pénétré du système
d’expectation répandu dans les prénotions de Cos : il fut convaincu par cet
ouvrage, dont il s’était nourri, que la nature guérit les malades, et que les
remèdes sont impuissants lorsqu’elle ne se prête pas aux révolutions salu¬
taires. Il donna une preuve évidente de son attachement à ces principes
par une expérience qu’il fit sur lui-même : car, autant qu’il m’en souvient,
rhistoire suivante le regarde ; en tout cas, elle ne peut appartenir qu’à un
médecin de sa secte.
<£ Etant, dans une maladie, visité par plusieurs de ses confrères, qui vou¬
laient lui faire des remèdes fondés sur leurs opinions particulières, il résista
courageusement à tous leurs efforts : ü voulut attendre la crise; cette crise
arriva et le guérit. » (Bordeu; Loe, oiÿ.)
LES RÉFORMATEURS DU XV® ET DU XVI® SIÈCLES. 183
cates d’un terrain trop rebattu pour offrir encore grand
intérêt, nous dirons que la plupart des auteurs paraissent
d’accord sur l’origine ancienne de ces diverses maladies :
seule la syphilis donne lieu à des dissentiments.
On retrouve d’ailleurs dans les deux camps des noms
également autorisés et dont la notoriété syphilii^graphique
est incontestable. Aussi pourra-t-on s’abriter, en adop¬
tant l’une ou l’autre manière de voir, sous Tégide de mo¬
nographes aussi sagaces qu’érudits. Nous inclinons, quant à
nous, vers l’opinion du professeur Anglada, qui s’exprime
en*ces termes ^ :
« Non ! les Grecs et les Romains, qui avaient poussé
jusqu’aux plus extrêmes limitesle débordement des mœurs,
n’eurent pas à compter avec cette triste plaie de l’huma¬
nité. Les courtisanes célèbres, les Phryné, les Laïs, les
Flora, n^ont pas subi cette expiation. On n’a jamais dit
que Messaline, dont le nom seul est devenu une obscénité,
ait laissé à ses nombreux amants des souvenirs amers de
ses rendez-vous. Les écrivains du temps, dont le cynisme
est sans p udeur, et qui n’ont pas flatté le tableau ~de lâT
dépravation publique, auraient montré la peine à côté de
la faute, et cette nouvelle épée de Damoclès menaçant le
débauché dans l’ivresse des plaisirs. »
3. Uh. Anglada, Zoco
Voir également la thèse de Bacli, Paris, 1867, qui a pour titre : Aperçu
historique de la syphilis et résumé des principales opinions émises de nos
jours sur cette maladie, ningi que celle de Bassereau, Origine delà syphilis.
Paris, 1878.
184
RIVALITÉ DES MÉDECINS^ ETC,.
CHAPITRE II
RIVALITÉ DES MÉDECINS, CHIRURGIENS ET BARBIERS.
AMBROISE PARÉ.
Si, à l’exemple du voyageur repassant en esprit de temps
à autre les diverses étapes de chemin parcouru, nous
jetons un coup d’œil rétrospectif sur l’histoire de la chi¬
rurgie ancienne, il nous sera facile de voir son origine
confondue avec celle delà médecine elle-même. Issues du
même point de départ, la connaissance de l’homme, elles
poursuivent toutes deux le même hut, la recherche des
moyens propres à le soulager. La différence unique qui
règne donc entre ces deux branches distinctes de l’art de
guérir consiste en ce que la chirurgie s’occupe des lésions
extérieures, tandis que la médecine a pour rôle le traite¬
ment des troubles organiques ou fonctionnels d’origine
interne.
La chirurgie jusqu’à Hippocrate ne saurait être consi¬
dérée, comme une science; le médecin de Cos l'a dotée le
premier de cet esprit d’observation rigoureuse qui vau¬
drait équitablement à son auteur le titre glorieux de Père
de la Chirurgie. Ses divers Traités sur les fractures, les
luxations, les plaies de tête, les fistules etc..., attestent
suffisamment d'ailleurs sa haute compétence en matière
chirurgicale ; divers instruments lui furent connus, et il
posséda même quelques notions gynécologiques.
Celse décrivit plus-tard, dans son ouvrage De re medica,
la plupart des grandes opérations ; on y retrouve un nou¬
veau procédé pour la taille et de grands détails touchant
l’application du trépan.
Galien lui-même apprit à lier les artères et a laissé un
remarquable Traité des bandages.
les RÉTORMATEüRS du XV® ET DU XVI® SIÈCLES. 185
Ou rencontre quelques grands noms après lui dans
l’école Arabe et l’école Salernitaine celui d’Albucasis
entre autres qui posséda le vrai talent chirurgical. Vient
enfin Lanfranc^ le précurseur de Guy de Chauliac; mais la
décadence se fait déjà sentir. Après la mort du célèbre
chirurgien de Montpellier, l’art sur lequel il avait projeté
de si éclatantes lueurs semble se rendormir dans le lin¬
ceul d’où il l’avait momentanément fait revivre, et la chi¬
rurgie demeure sourde au grand mouvement de la Renais¬
sance. Il faut néanmoins signaler une sorte de travail
intime durant cette période, mais ce travail, produit par la
diffusion de connaissances déjà acquises, reste l’œuvre de
quelques spécialistes, et la scène va se voir tristement occu¬
pée par l’interminable lutte des médecins, chirurgiens et
barbiers.
On doit invoquer plusieurs causes, à l’effet d’expliquer
la séparation delà médecine avec la chirurgie. Nous avons
vu les anciens s’occuper indistinctement de l’une et de
l’autre; au moyen âge, la médecine passe aux mains
d’hommes consacrés à Dieu et le vieil adage « l’Église a
horreur du sang » se dresse menaçant devant eux pour
leur interdire la pratique des opérations. A cette maxime
viennent d’ailleurs se joindre les préjugés de toute sorte
contre les exercices manuels. Le besoin de l’anatomie se
fait enfin sentir pour la médecine opératoire, et les méde¬
cins clercs se voient contraints à décliner leur compétence.
L’art chirurgical est rabaissé, pour ainsi dire avili ;
ceux qui l'exercent passent pour les serviteurs et les
esclaves des médecins; la Faculté de médecine,! üniversité
fie Paris refusent de les reconnaître, et la rivalité qu’en¬
gendre cet état de choses se perpétue jusqu’à la Révolution
française, qui confond tout pour faire victorieusement sur-
du dg^s un éclatant principe d’égalité.
Il existait déjà parmi les chirurgiens du xiv® siècle
186 RIVALITÉ DES MÉDECINS, ETC.
une confrérie qui, placée sous le patronage de. saint
Côme et saint Damien,, faisait remonter à saint Louis
l’époque de sa fondation L Réprimer les empiètements
toujours croissants des barbiers dans le domaine chirur¬
gical, faire des cours et conférer des grades, édifier en un
mot une faculté nouvelle contre la faculté de médecine
déjà existante : tel était le but de la société. Plusieurs
ordonnances furent rendues en sa faveur, et l’une des plus
remarquables est sans contredit celle dans laquelle Phi¬
lippe le Bel atteste la nécessité de la corporation (^novembre
1311) ^ : Sunto chirurgi communitas, confraternitas, jit-
rati; habento licentiam operandi, etc... r>
A côté de ces chirurgiens à robe longue, la confrérie des
barbiers devenait de jour en jour plus redoutable. Charles Y,
en leur conférant, le 13 octobre 1372, le droit de pratiquer
la saignée, de soigner les plaies légères^ les clous, les
1. Les chirurgiens de Saint-Côme conservaient dans leur église un portrait
de saint Louis, au dessous duquel se trouvait l’inscription : Sic in Saraeenos.
Malgré tous leurs efforts, ils ne parent jamais trouver la pièce authentique
qui réglementait leur corporation et remontait, disaient-ils, à, 1226 et à
1260.
2. <r En avril 1352, le roi Jean confirma cette ordonnance, et il faut àm-
ver jusqu’en 1366 pour trouver une nouvelle confirmation des édits de saiat
Louis, de Philippe le Bel et du roi Jean par Charles, régent de France,
comme « confrère d’icelle », car il faisait partie de la corporation à titre
honoraire. On voit ces édits renouvelés et confirmés de nouveau par le
régent Charles en 1360, par Charles VI en 1381, par Henri V en 1424, pen¬
dant l’occupation des Anglais, par Charles VII en 1441, par Louis XI en
1470, par Charles VIII en 1484, par Louis XII en 1498 et par François I'"'>
la première année de son règne. Les arts et les sciences renaissaient en
France ; François 1“ avait fondé le collège royal en 1530, et l’TJniversité
avait une large place dans ses préoccupations administratives. Au mois de
janvier 1644, il octroya des lettres au collège des chirurgiens de Paris par
lesquelles il leur accorda les mêmes privilèges qu’aux autres suppôts de lu*
niversité.... Tous les autres souverains les confirmèrent ; Henri II en 1547»
Charles IX en 1567, Henri III en 1676, Henri PV en 1694, Louis XlH fn
1611, Louis XTV en 1644. » (L’ancienne L’acuité de ^Médecine de FaHtt
par le docteur A. Corheu.)
les réformateurs du XV® ET DU XVI® SIÈCLES. 187
bosses, avait encore étendu leurs prétentions ; cet édit
fut d’ailleurs confirmé en mai 1385 : Tidéal était pour eux
de se rapprocher de plus en plus des chirurgiens de Saint-
Côme.
Yenait enfin la Faculté de médecine; sa ligne de con¬
duite tendait naturellement à l’humiliation collective des
chirurgiens et des barhiers ; de là des discussions sans
fin, des procès sans relâche.
Cependant les envahissements de ces derniers augmen¬
tent tous les jours ; légitimement émus, les chirurgiens
adressent leurs plaintes à l’École, Ils la reconnaissent pour
leur suzeraine, et les médecins leur concèdent en échange
tous les privilèges attachés au titre d^élèves ; la convention
susdite est encore ratifiée én 1470.
Mais les empiètements se réitèrent, la chirurgie perd
dans chaque procès quelqu'une de ses prérogatives, et
moins redoutables à cause de leur ignorance même, les
barbiers se voient tendre par TUniversité une main secou-
rable. On établit des cours à leur usage, malgré les justes
récriminations des chirurgiens indignés et en 1505, par un
contrat ^ avec les tonsores chirurgici, la Faculté daigne
1. Parce contrat, dit Malgaig^ne, les barbiers s’engageaient à prêter ser¬
ment comme vrais écoliers à la Faculté, à se faire inscrire chaque année au
décanat, et à payer pour leur inscription deux sous parisis. Nul barbier ne
serait admis à la maîtrise qu’avec l’intervention de deux docteurs de la
Paculté, lesquels, après la délibération des maîtres barbiers, avaient encore
droit d’admission ou de refus, et recevaient chacun deux écus sol pour
B®^ire. En cas d’admission, le récipiendaire jurait entre les mains des doc-
te^ commissaires de se borner à la chirürgie manuelle et de ne point ad-
“^trer de potions laxatives ; mais, quand il serait question de médecine
d’appeler l’nn des maîtres de la Faculté, à l’exclusion formelle de tout autre
ffiédecin. Moyennant quoi, la Faculté promettait de leur continuer ses
leçons^ sur la chirurgie et l’anatomie, et si quelqu’un voulait les troubler
l’exercice de la chirurgie, de prendre pour eux fait et cause, et de se
clmrger de leur défense, en laissant toutefois les dépens à leurs frais. (Mal'
saigne. Histoire de la Chi/rv/rgie en Occident^
188
RIVALITÉ DES MÉDECINS, ETC.
les reconnaître pour disciples, et ceux-ci forment la corpo¬
ration des barbiers chirurgiens ou chirurgiens de robe
courte. Avec Tappui de ces respectueux subalternes,l’ar¬
rogance de rUniversité ne fait que s’accroître ; mais le
collège de Saint-Côme, ayant le droit de son côté, obtient
toujours dans les Jugements des arrêts favorables.
Fatigués pourtant de toutes ces discussions, les chirur¬
giens se décident à implorer de nouveau la paix et se pré¬
sentent dans ce but, le 31 janvier 1510, au bureau de la
Faculté qui les accueille cette fois avec bienveillance et
leur accorde,, en date du ;5 mars 1515, le renouvellement
des lettres de 1436.
Il s’ensuit une trêve prolongée, durant laquelle le vigou¬
reux génie d’Ambroise Paré prépare de nouvelles splendeurs
à la chirurgie française. « Autour de ce nom incomparable,
dit Maurice Raynaud se groupent ceux de ses disciples
chéris, Pigray et Guillemeau, ceux de Démarqué, des deux
Golot, de Girault, de Severin Pineau, et d’autres noms
illustres qui attestent, au moins par le nombre, la fécon¬
dité de cette époque remarquable. »
Citons parmi les prédécesseurs de Paré, Bérenger de
Carpi, aussi grand chirurgien qu’excellent anatomiste,
et Jean de Vigo, auquel nous devons encore consacrer
quelques lignes.
Représentant de TUniversité romaine, Jean de Yigo (né
vers 1460) se concilia l’estime du pape Jules II, devint son
médecin et l’accompagna en cette qualité dans les diverses
expéditions où ses goûts belliqueux l’entraînèrent. Son
ouvrage intitulé Practica copiosa, et imprimé à Rome en
1514, eut, dit-on, un rapide succès ® ; l’extrême rareté des
1. Maurice Raynaud, La Médecine au temps de Molière ; Moeurs, institua
fions, doctrines. Paris, 1866.
2. Cet ouvrage eut en moins de trente ans 21 éditions.
lÆS réformateurs du XV“ et du XVIe SIÈCLES. 189
livres de ce genre, aussi bien que la brillante réputation de
l’auteur, contribuèrent pour leur large part à sa propaga¬
tion. Jean de Vigo joignit d’ailleurs à un génie d’observa¬
tion remarquable une érudition des plus vastes. Excellent
quant au fonds, la forme seule laissa parfois chez lui quel¬
que chose àdésirer, et on pourrait peut-être à bon droitlui
reprocher son défaut de méthode. Un des plus intéressants
chapitres de son Traité se rapporte à la gangrène, et cet
habile chirurgien reconnaît plusieurs causes à la mortifica¬
tion des- tissus ; il a même observé des cas de gangrène
sénile et prétend également avoir guéri le cardinal Cor-
nario d’une fistule anale, au moyen de l’oxyde rouge de
mercure. Les plaies par armes à feu attirèrent aussi son
attention ; enfin, dans la rétention d’urine, une ulcération
existe suivant lui au col de la vessie : la preuve en est,
dit-il, dans l’écartement des parties perçu en cet endroit
parla sonde et l’émission de sang consécutive. Le savant
Italien cite encore l’observation d’un fœtus mort dans la
matrice et préconise un nouveau traitement contre le mal
français. >
Jean de Yigo a été un opérateur réservé : il n’usa du
fer et du feu que dans des cas exceptionnels et leur préféra
toujours les topiques anodins. Sa répulsion pour le trépan
lui valut de sarcastiques ricaneries de la part de Béranger
de Carpi, son contemporain.
Mais bien que les Ecoles italiennes vissent luire pour
elles quelques jours glorieux avec les Jean de Vigo> les
Béranger de Carpi, pendant que les Ecoles d’Allemagne,
uyant celle de Strasbourg a leur tête rappellent avec
honneur les noms de Jérôme de Brunswich *, de Jean
1. L’école de Strasbourg fut la première à donner l’exemple des publica-
écrites en langue vulgaire.
2. L’ourrage de Brunswicb, écrit en 1497, est intitulé : BucTi ier Cirvr-
190
RIVALITÉ DES MÉDECINS, ETC.
Gersdorf 1 etc..., et que Pierre Franco dévoile à la Suisse
la haute puissance de l’esprit d’observation % la plus noble
part dans le mouvement chirurgical de l’époque appartient
à la France, et Ambroise Paré communique à son art la
plus énergique et la plus brillante impulsion.
Paré reçut le jour à Laval (Mayenne) au commencement
du XVI® siècle et mérita par ses remarquables travaux la
flatteuse qualification de Père de la Chirurgie moderne.
L’époque précise de sa naissance lui resta toujours incon¬
nue et il en rapporta successivement lui-même la date aux
années ISIO^ 1314, 1316,1318 Ses parents étaient, dit-
on, huguenots et son père exerçait la profession de coffre-
tier.
11 entra d’abord en qualité d’apprenti chez un barbier de
province et, arrivé à Paris en 1532 ou 1333, il eut encore
pour maître un chirurgien barbier. Mais l’éducâtion que
donnait le docteur régent ne tarda pas à lui paraître in¬
suffisante et on le vit bientôt abandonner la boutique
pour entrer en qualité d’interne àl’Hôtel-Dieü. Que de fois,
dans la suite, n’évoque-t-il pas avec bonheur le souvenir de
son séjour à l’hôpital ! C’est pour lui un vrai titre de
gloire, et puisqu’il le dut vraisemblablement à -son seul
mérite, il a raison de s’en montrer fier. Pas plus alors
gia, dAe S.antwir]iwng der W^undarzneg ; c’est une compilation des auteurs
araUes.
1. Malgré les emprunts faits par Grersdorf aux Arabistes, son pauvre ofEr®
cependant un certain cachet d’originalité.
2. On doit à Franco de remarquables recherches sur les hernies et les cal¬
culs vésicaux.
3. M. E. Bégin désigne l’année 1617 comme date de sa naissance.
4. Malgaigne, dans son Introduction aux CEuvres d’Ambroise Paré, s’ins^
crit en faux contre cette opinion.
6. L’état des jeunes apprentis barbiers était tellement assujettissant, qae
le docteur régent se voyait contraint de leur donner des leçons de chirurgie
dès quatre heures du matin. {Le Chirurgien ■m4decin. Paris, 1726.) '
IBS RÉFORMATEURS DU XV® ET DU XYIg SIÈCLES. 191
qu’ aujourd’hui, l’internat n’était un droit commun, une
faveur ordinaire ^
C’est en 1S36 qu’il quitta l’Hôtel-Dieu, dans le but de se
faire recevoir maître barbier chirurgien, et partit peu de
temps après, avec le maréchal de Monte-Jan, pour com¬
mencer avec lui cette première campagne qui devait lui
procurer son premier triomphe.
Un jour, durant cette expédition, l’eau bouillante dont
on se sert pour cautériser les plaies par armes à feu fait
défaut; l’anxiété du chirurgien est indescriptible, mais
bientôt il se rassure et ne tarde pas à constater l’heureux
résultat d’une circonstance qu’il a tout d’abord envisagée
comme défavorable. Les plaies non cautérisées se cica¬
trisent plus rapidement que les autres, et tous les efforts
de Paré tendent dès lors à combattre sur ce point la con ¬
duite de ses contemporains. G'’est là un premier exploit; le
hasard l’a sans doute favorisé, mais à son génie si puis¬
samment inventif revient l’incontestable honneur d’avoir
su tirer de cette expérience les déductions pratiques.
« Epargner la douleur, a-t-on dit, c’est épargner la vie des
« hommes. »
L’année suivante, la chirurgie militaire le réclame de
nouveau, et il va rejoindre, en compagnie d’un autre
maître, M. de Rohan une armée campée à Perpignan. Ici
^ 1. « Faut sçaToir, dit-il, que, par l’espace de trois ans, i’ay résidé en
l’Hostel-Dieu de Paris, où i’ay eu le moyen de veoir et connoistre (eu esgard
^ la grande diuersité de malades y gisans ordinairement) tout ce qui peut
estre d’altération et maladie au corps ùiunain : et ensemble y apprendre sur
luie infinité de corps morts tout ce qui se peut dire et considérer sur l’ana-
l^aiie, ainsi que souvent i’en ay fait preuve très-suffisante, et cela publique-
^l’aris ,aux escholes de médecine. » .
En parlant ailleurs d’un médecin de MUan, émerveillé de son savoir, il
^nte : « Mais le bonhomme ne sçauait pas que i’auais demeuré iiois ans a
ostel-Dieu de Paris pour y traiter les malades. »
2. O’est probablement à ' ses relations de f amü le qu’ü fut redevable de c
choix.
192 RIVALITÉ DES MÉDECINS, ETC.
encore même sagacité, même courage, mêmes succès* ! a.
son retour, Sylvins l’appelle et lui prodigue de chaleureux
encouragements, le suppliant avec instance de mettre au
jour ses observations et sa doctrine sur les plaies d’ar¬
quebuses. Sensible à un témoignage aussi sympathique
qu’honorable, notre habile chirurgien publie en 1§45 son
fameux livre, intitulé : « La méthode de traicter les playes
faides par les arquebiites et aultres bastons à feu^ et de
celles qui sont faides par flèches y dardz et semblables;
aussi des combustions spécialement faictes par la pouldre
Cl canon ® ».
Le succès de cette publication dépassa toutes les espé¬
rances, et son auteur, favorisé par la fortune, se signalait
la même année, au siège de Boulogne, par un nouvel
exploit : c’est bien à lui que revient en effet la gloire d’avoir
extrait le tronçon de lance qui frappa le duc de Guise ^ en
pleine figure.
Paré consacra ensuite aux études anatomiques les loisirs
d’uné trop courte paix, institua des expériences de phy¬
siologie sur les animaux *, et entreprit, avec l’aide de son
ami Thierry de Héry, des dissections publiques aux écoles
de la Faculté enfin, en ISSO, parut sa Briefve collection
de ïadministration anatomique^ et tout ce qui est dit dans
cet ouvrage a été contrôlé le scalpel à la main.
1. n put, durant cette expédition, distinguer la balle qu’avait reçue le
maréchal de Brissac à l’épaule droite, en faisant mettre le blessé dans la
position où il se trouvait au moment où le coup lui avait été porté.
2. Cet ouvrage parut chez Vivant Gaulterot, libraire juré en l’Université
de Paris.
3. lia cicatrice qu’il en conserva lui valut le surnom de Balafré.
4. Il répéta, dit-on, les expériences de Galien sur les nerfs récurrents.
5. 11 eut à cette époque l’occasion de disséquer une femme dont les parié¬
taux avaient en quelques points la minceur de l’ongle, et constata sur deux
autrés femmes mortes en couches l’écartement de toutes les symphyses du
bassin.
tES réformateurs BU XV® ET DU iVÏ^ SIÈCLES, 193
La guerre se rallume en j S51 et vient remettre en lumière
son génie chirurgical. Après avoir épargné les atroces
douleurs de la cautérisation au fer rouge aux blessés par
armes à feu, c’est maintenant la ligature qu’il a la préten¬
tion de substituer chez les amputés à la cruelle application
du feu. Le nouveau procédé est pour la première fois mis
en usage chez un gentilhomme de M. de Rohan, dont le
membre a été broyé d’un coup de couleuvrine. Un mer¬
veilleux succès couronne celte tentative, et dans un géné¬
reux élan de reconnaissance, le patient témoigne sa joie
d’en avoir été quitte à si bon marché.
Un an après, saisi d’admiration au récit de ses innom¬
brables cures, le roi lui-même fit inscrire Paré au nombre
de ses chirurgiens ordinaires, et le siège de Metz par
Charles-Quint (1S52) fournit bientôt à cet homme aussi
actif que courageux une occasion favorable de justifier
pleinement l’insigne faveur qu"il avait reçue de son sou¬
verain. Grâce à d’ingénieux artifices, il parvient à s’intro¬
duire parmi les assiégeants dont il reçoit le plus sympa¬
thique accueil. Avec lui la garnison se regarde comme
invincible, il devient l’idole de l’armée. Les chefs l’accla¬
ment et l’embrassent à l’envi, et de nombreuses guérisons
ne tardent pas à légitimer là confiance qu’on lui manifeste
de toute part h Plus tard, après la reddition d’Hesdin, il est
malheureusement fait prisonnier ; mais la fortune, qui avait
toujours paru lui sourire, le tire encore de ce mauvais
pas; il guérit M. de Vaudeville ^ d’un ulcère à la jambe, et
obtient sa liberté en„ récompense.
Ambroise Paré avait alors 36 ans; toutes les gloires 1 en-
t)ès le premier jour, Paré raccoutre la jambe de M. de Magnane, et
décide le lendemain qu’on trépanera M. de Bugueno, frappé d’un éclat de
pierre à la tête, et sans connaissance depuis quatorze jours. Tous deux furent
guéris.
M. de Vaudeville était gouverneur de Gravelines.
botjillet. 13
194 RIVALITÉ DES MÉDECINS, ETC.
vironnaient. Chirurgien du roi de France, il était en même
temps l’honneur de la chirurgie militaire ; l’Allemagne
et l’Italie, remplies d’admiration pour sa personne, ne
pouvaient lui susciter aucun rival. Aussi le collège de
Saint-Côme avait-il tout intérêt à s’attirer un homme dont
la réputation grandissait chaque jour, et auprès du roi et
auprès du peuple. On transgressa donc tous les règlements
pour son admission. Il ne savait pas le latin, et les statuts
exigeaient des candidats une connaissance approfondie de
cette langue, mais on passa outre, et de plus, chose peut-
être inouïe, sa réception fut entièrement gratuite. Nommé
bachelier le 23 août 1S84, et licencié le 8 octobre, il reçut
le bonnet de maître le 18 décembre de la même année.
C’était en effet une excellente acquisition pour le collège;
l’estime qu’avait pour lui Henri II fit de son nom une
digue infranchissable aux audacieuses prétentions de la
Faculté envers Saint-Côme. A l’abri de cette glorieuse per¬
sonnalité, les chirurgiens purent désormais disséquer en
paix, et Rostaing de Binosque fut chargé parmi eux des
leçons d’anatomie.,
Mais, sur ces entrefaites, Henri II succombait. Deux mois
après, Paré demanda et obtint l’autorisation d’écrire tout
ce qu’il lui pldmait tant en anatomie qu’en chirurgie, et
son Traité des plaies de tête, auquel la maladie du roi im¬
primait une triste actualité, fut le premier à voir le Jour; il
parut le 28 février 1861.
Vers cette époque aussi, le grand Vésale faisait éditer
son bel ouvrage en langue française. A. Paré lui emprunta
de. nombreux détails , fit copier plusieurs planches et
publia lui-même, le 18 avril 1861, sa propre Anato¬
mie, qui devait pendant longues années servir de manuel
aux chirurgiens. Rivaux de gloire et de génie, ces deux
hommes ne se jalousèrent jamais l’un Tautre. «Parélui-
même, dit Malgaigne, a hautement reconnu ce qu’il devait
LES RiFORMATEÜKS DU XV® ET DU XVIe SIÈCLES. 19&
à Vésale ; chacun d’eux, roi dans son domaine, n’a fait que
d’assez malheureuses excursions sur le terrain de l’autre. »
Un nouveau fleuron vient encore s’ajouter au glorieux
diadème qui ceint la tête du noble émule deYésale, et en ré¬
compense de ses services au siège de Rouen, il est nommé
premier chirurgien du roi h Ce titre lui est accordé par
CharlesIX et confirmé dans la suite par Henri III.
Cependant, malgré les exigences de sa pratique civile,
malgré les voyages et les expéditions auxquelles on le vit
prendre part, il sut trouver des heures pour l’étude. C’est
ainsi qu’en 1S64 paraissait son livre des chaudes pisses,
des pierres et des rétentions diurine ; en 1568, son Traité
delapeste,de lapetité vérole etrougeole, avec une description
de la lèpre 1572, ses Cinq livres de chirurgie, où il trai¬
tait entre autres choses des tumeurs en particulier et en
général, des plaies et des luxations ; en 1573, ses Beux li¬
vres de chirurgie, de la génération et des monstres. Enfin
les Œuvres complètes furent pour la première fois éditées
en 1575. Ce magnifique et important ouvrage rencontra
dès son apparition plusieurs obstacles. La Faculté repro¬
chait à son auteur d’avoir abordé des questions purement
médicales, et les chirurgiens se plaignaient à leur tour de
ce qu’il eût divulgué les arcanes de leur art. Paré soutint
victorieusement la lutte; son livre fut commenté et traduit
en plusieurs langues, et depuis Guy de Chauliac, aucun
monument aussi vaste n’avait été élevé à la chirurgie
française. Si l’érudition et la méthode caractérisent Fœu-
yre du chirurgien de Montpellier, à Ambroise Paré on ne
saurait refuser la grandeur et la profondeur des vues ; il a
été en chirurgie le colosse de la Renaissance
. 1- Peyrilhe fixe cette promotion à l’année 1562.
Paré s’éteignit, le 20 décembre 1590, à l’âge de 80 ans, et son corps fat
iiiumé en l’église Saint-André-des-Arts. Le 29 jniUet 1810, ses compatriotes
196
PARACËLSÈ EÏ SON SYSTÈME.
CHAPITRE III
PARACELSE ET SON SYSTÈME.
Le moyen âge déteignit sur la médecine, et celle-ci se
doubla d’une sorte de chimiâtrie théologique. Transformer
les métaux vils en métaux nobles et substituer à la longue,
élaboration par la terre l’action rapide d’un puissant fer¬
ment, tel fut le but de l’alchimie. Elle fournit aux parti¬
sans des grandes Ecoles le moyen de faire revivre la mé¬
decine. surnaturelle, a Dieu, dit Sprengel, redevint la
cause agissante immédiate de tous les phénomènes, et la
physique fut transformée en une véritable thébsophie. » •
L’astrologie, de son côté, régnait en souveraine ; son
influence sur notre art devint de jour enjour grandissante,,
et on ne tenta plus aucune médication sans avoir au préa¬
lable consulté le ciel. Les planètes correspondent, dit-on,
avec les corps terrestres par certains signes, et c’est là le,
fondement de la doctrine dite des signatures h
Les sorciers eux-mêmes font grand bruit, et il faut à.
tout prix extirper le prétendu vice de magie. On se livre
Inauguraient à Laval une statue en son honneur, et M. Pariset se fit en Cette
Occasion l’éloquent interprète de l’Académie de médecine, qu’il représentait
à titre de secrétaire perpétuel. Voyez Pariset, «irnSrcj? Z’
demie de médecine. Paris, 18.50.
1. oc Telle plante fut nommée parce qu’elle était née et déve¬
loppée sous l’influence mauvaise et pernicieuse delà planète Saturne; telle
autre, au contrame,fut baptisée de Joviale, parce que Jupiter présidait à son
épanouissement; Mars prit aussi sous sa protection les herbes martialesi
Vénus, la tendre Vénus, reçut dans son giron les vénériennes
Cure, du haut de son trône, présida à l’évolution des mercuriales ; la lune eut
B3S plantes lunatiques •, le soleil commandait de toute sa majesté aux plantes
solaires et, donnant sa forme aux fieurs du Chrysanthemum, de l’Helian-
thus, communiqua aussi à ces herbes des vertus cordiales. » (A. Chéreaü,.
Piuÿ. encycl. des sciences médic. Art. SiCtîîATüees MTSTiQtJES.)
LES BÉFOBMATEÜRS DU XV® ET DU XVie SIÈCLES. 197
contre eux à une. persécution véritable, et pendant que
Georges Pictorius soumet cés malheureux à toute sorte de
tourments, un autre médecin du nom de Scribonius (Guil¬
laume-Adolphe) les recommande à la sévérité des juges et
s’attache à montrer « qu’on peut légitimement avoir re¬
cours à l’épreuve de l’eau pour lever les doutes qui restent
à éclaircir sur la qualité des personnes soupçonnées d’un
crime regardé alors comme irrémissible ». {Biogr. Panck,\^
C’est sous le règne de cette trilogie bâtarde représentée
par l’alchimie, Tastrologie et la sorcellerie, que surgit
Paracelse. Nous verrons plus tard la science transformer
par son souffle puissant l’astrologie en astronomie et
l’alchimie en chimie. Seule la sorcellerie du moyen âge
subsistera jusqu’à nos jours. Elle subira sans doute de
profondes métamorphoses, mais elle revit tout entière
aujourd’hui dans le spiritisme actuel avec ses guéridons
frappeurs et ses êtres invisibles.
Paracelse naquit en 1493, à Ensie^^, à deux milles de
Zurich. Il eut pour père Guillaume de Hohenheim, médecin
distingué, et apprit de lui les premiers éléments de Fal-
chimie (philosophie adepte) et de la médecine
En parcourant plus tard, dans le but de s’instruire, les
divers pays d’Europe, il s’attacha surtout à rechercher la
société des devins, des alchimistes et des sorciers ; ses bio¬
graphes le comparent à nos vendeurs d’orviétan. Mais,
jeune encore, il se plongea dans la plus ignoble débauche,
et Oporin, son secrétaire, nous a légué de tristes détails sur
ses dégradantes habitudes d’ivrognerie *.
1. Ou prétend que Paracelse, gardant dans son enfance un troupeau
d’oies, aurait été maltraité par un soldat qui le rendit eunuque ; d’où l’an-
tipatMe qu’on crut surprendre en lui pour les femmes.
2. <r n lui arrivait souvent, dit Oporin, de se lever au milieu de la nuit, de
toer son sabre, qu’il se vantait d’avoir eu d’un bourreau, et de faire le mon-
^iûet, frappant à grands coups le plancher et les muraiUes, si bien que je
tremblais à chaque instant qu’il me fendît la tête. »
PARACEI.SE ET SON SYSTÈME.
198
En 1526, le Sénat de Bâle l’appelait à la chaire publique
de physique et de chirurgie. Au jour de sapremière leçon
une foule de curieux l’environnaient, et au grand scandale
des pédants de l’époque, on le vit rompre avec les vieilles
habitudes universitaires en s’exprimant en langue vul¬
gaire -1. Il brûla en outre, avant de commencer, les Œuvres
de Galien et d’Avicenne, prétendant que les boucles dô
ses souliers et les poils de son chignon pourraient en en¬
seigner plus que de pareils maîtres.
Il s’exaltait ensuite élogieusement lui-même, exposant
ses vues avec orgueil et n’hésitant pas à se placer au-dessus
de tous ses prédécesseurs :
« Sachez, médecins, s’écria-t-il, que mon bonnet est
plus savant que vous ; ma barbe a plus d’expérience que
vos académies. Grecs, Latins, Français, Italiens, je serai
votre roi.....
« Vous me suivrez, toi Avicenne, toi Galien, toiRhaz'es,
toi Montagnana, toi Mésué. Vous de Paris, vous de Mont¬
pellier, vous Suèves, vous Misniens, vous de Cologne et de
Vienne...., je serai votre monarque, vous nettoierez mes
fourneaux..... Mon école triomphera de Pline et d’Aristote^
qu’â leur tour on appellera caco-Pline et caco-Aristote.. ..
Voilà ce que produira l’art d’extraire les minéraux.
« Vous serez purgés par le feu ; le soufre et l’antimoine
vaudront plus que de l’or.
(c Vous m’accusez de plagiat ; depuis dix ans je n’ai pas
lu vos livres; ce que vous m’avez appris a fondu comme
la neige. Vous voulez me pulvériser, me brûler, je revien¬
drai, et vous serez des figuiers desséchés. —
«t Ce qui fait un médecin, ce ne sont pas les empereurs,
les papes, les privilèges, ce sont les cures. Je guéris le mal
1. Au lieu de s’exprimer en latin, comme le comportaient les mœurs du
temps, il parla allemand à des anditeors allemands.
les réformateurs du xye ET LU XVI® SIÈCLES. 199
vénérien, lé pire de tous, et vous me traînez dans la
boue.Vous êtes des imposteurs, des ignorants....; je ne
vous confierais pas un chien. Je né hante pas la cour des
rois, est-ce que j’en vaux moins? Est-ce que la servilité ou
un serment rendent le médecin plus habile?...., L’esprit
public vous donne un démenti..... Quand viendra le jour
où les médecins connaîtront les arcanes, les mystères, les
teintures, quel rang donc aurez-vous?.... »
Ges paroles ne lui furent jamais pardonnées ; quelque
temps après, poursuivi par des calomniateurs, il se vit
contraint à quitter Bâle ^ et reprit dès lors sa vie errante
durant plusieurs années, puis s’éteignit calme-et confiant
dans la durée de son œuvre, le 24 septembre 1541, à
l’hôpital Saint-Etienne de Salzhourg ; il avait institué par
testament^ les pauvres héritiers de tous ses biens, léguant
toutefois ses manuscrits à un chirurgien du nom de André
Wendl
Peu d’hommes ont été aussi diversement jugés que Pa¬
racelse : « Les chimistes ont à leur tête une espèce de
monstre, disait le chancelier Bacon, c’est Paracelse. Singé
d’Epicure dans la météorologie, il nous donne comme des
oracles ce que l’autre ne propose que comme une opinion.
Le destin règle tout dans Epicure, mais, plus aveugle que le
destin, plus capricieux que le hasard, Paracelse ne s’en
1. Un certain nombre d’auteurs affirment qu’il abandonna la ville à la suite
d’un déni de justice. Sur un refus d’honoraires formulé par un chanoine,
auquel il avait prodigué ses soins, Paracelse s’adressa au magistrat, qui se
déclara incompétent, s’en rapportant au conseil des médecins. Ceux-ci affir-
uièrent que le chanoine ne devait pas payer, et, indigné d’une pareille injus¬
tice, le fougueux réformateur partit avec son secrétaire.
2. Ce testament fut dicté et signé par lui à Salzhourg, en l’auberge du
éheval-Blanc, par-devant maître Jean Karlsborg.
3. Sa bibliothèque se composait de sept manuscrits, de la Bible, des Évan -
giles et d’un livre de médecine,
PARACELSE ET SON SYSTÈME.
200
rapporte qu’à lui-même. Plus une chose est absurde, et plas
il est prompt à l’assurerI.... »
Sprengel et quelques autres nous le représentent à leur
tour comme un diseur de bonne aventure, un vision¬
naire, un devin. Suivant Daremberg, « il rêva en plein midi
et délira en pleine santé )). Enfin, si l’on en croit le profes¬
seur Boyer, « Paracelse a beaucoup nui à la médecine en
joignant ses efforts à ceux de tous les systématiques qui à
diverses époques avaient voulu rattacher notre art aux
mystères et à la cabale ».
Malgaigne s’est mis à la tête d’une réaction toute contraire.
« C’est un homme, écrit-il, qui, jeune encore, a beau¬
coup lu, beaucoup vu, et beaucoup médité ; il y a dans
cette tête une révolution tout entière, mais préparée,
mûrie, combinée de longue main ; et nous comprenons
maintenant comment, appuyé sur des études préliminaires
plus solides que celles d’aucun médecin de son temps,
sur cette vaste expérience qui a fouillé l’Europe entière,
sur cette méditation puissante qui puise encore une nou¬
velle force dans son instinct religieux, cet homme a dû
avoir de grands succès, à dû rencontrer et briser devant lui
de grands obstacles, et enfin arriver à une audacieuse con¬
fiance en lui-même. »
Bouchut s’est également érigé en panégyriste du pro¬
fesseur de Bâle. « Sous beaucoup de rapports, dit-il, il
y a lieu de réhabiliter le nom injustement calomnié de
Paracelse. Mystique, il a eu le tort délaisser pénétrer dans
la science une partie de son mysticisme, qui était celui de
son époque; mais, réformateur convaincu, il a inauguré
l’ère de l’expérimentation et de l’analyse chimique. On lui
doit en grande partie la méthode et la philosophie qui
régissent la chimie moderne ; la médecine a reçu de lui la
doctrine de la spécificité, et, s’il faut l’en croire, la décou¬
verte du mercure, comme spécifique de la vérole. »
les réformateurs du XV® ET DU XVI® SIÈCLES. 201
Maurice Raynaud lui-même résume ainsi qu’il suit ^ sa
pensée surFaudacieux novateur : « Il euttoutes les qualités
et tous les défauts des gens qui font école : une éloquence
entraînante;, une^ imagination vive, des airs inspirés ,
une confiance en lui-même allant jusqu’à l’impudence,
une bizarrerie d’idées et de langage qui empêchera
toujours de savoir au juste si c’était un fou ou un
homme de génie. Peut-être était-il l’un et Fautrel »
S’il nous est permis maintenant, après avoir cité des
noms aussi illustres que recommandables, d^’exposer
timidement notre appréciation personnelle, nous dirons
que Paracelse, malgré son nébuleux cortège de sciences
occultes, et malgré les idées superstitieuses auxquelles il
accorda une trop aveugle confiance, nous semble avoir
apporté sa pierre à la « gigantesque tour de la Renais¬
sance ». L’influence qu’il exerça sur son siècle n’est plus
contestable : il a bien réellement inauguré la philosophie
médicale des temps modernes, et beaucoup de ses rêveries
sont devenues aujourd'hui des vérités. En secouantle joug
autoritaire des anciens, il prit une puissante parta l’affran¬
chissement de la raison humaine et jeta, en recomman¬
dant l’expérimentation, delumineux aperçus queles siècles
suivants verront développés. On ne saurait néanmoins lui
attribuer aucune découverte. Non seulement, en effet, son
alchimie ne pourrait être raisonnablement comparée à la
chimie moderne, mais encore « ses écrits ne renferment
rien qui n’ait été dit mille et mille fois par les théosophes
alexandrins, par les Arabes, etc... » (Hoefer.)
Le langage du professeur de Bâle est ténébreux etmys-
fique; de fréquentes antithèses, parfois de véritables con¬
tradictions se surajoutent encore à la bizarrerie du style.
« Aussi u’est-ce point chose aisée, dit Leclerc, que de
. 1- Maurice Eaynaud, Les Médecins an temps de Molière.
202 PARACELSE ETT SON SYSTÈME,
donner le précis de son système. » C’est en effet ün inco¬
hérent assemblage d’idées disparates ; les éléments en sont
empruntés àFalchimie, à l’astrologie, au vitalisme, à l’ani¬
misme.
« Le but de la médecine, s’écrie-t-il au début de son
Paramirum^ est de trouver des remèdes aux maladies. »
Cinq influences sont susceptibles d’engendrer ces der¬
nières :
i°\JEns astrale (l’influence des astres). Les astres n’ont
aucune action sur la nature et la semence de l’homme ; ils
sont à notre semence ce que le soleil est au germe. Tant
que dure l’influence des astres, la maladie ne cesse pas.
2° L’£/ 2 ^s veneni venins). Chacun de nos aliments
renferme un venin. Or Dieu a placé dans notre estomac un
alchimiste, à qui incombe la difficile mission de séparer le.
bon principe d’avec la matière nuisible. S’il manque à son
devoir, là maladie ne tarde pas à paraître, soit dans l’or¬
gane où le poison s’est localisé, soit dans une de ses voies
d’élimination.
3° lu'Ens naturale (les vices de nature). Par une loi de
similitude générale, le macrocosme a son analogue dans
le microcosme. De tout le mécanisme qui régit le corps
humain résulte la liqueur de vie [liquor vüæ). Cette li¬
queur qui, dans le macrocosme, engendre, suivant qu’elle
est bonne ou mauvaise, les métaux nobles pu les métaux
vils, est de même source de santé ou de maladie dans le
microcosme. -
4° UEns spirituale (les esprits, les maléfices) est assez
bien représenté de nos jours par le magnétisme animal ou
Mesmérisme^. C’est une substance invisible, inhérente au
corps de chacun de nous, ayant un mode d’action spécial,
1. « De ce que les planètes agissent les unes sur les antres, de ce qnç
Soleil et la Lune agissent sur notre atmosplière et sur nos mers, Mespier
Ij:s réformateurs du xv® et du xvi® siècles. 203
et en vertu de laquelle on conçoit la sympathie ou l’antipa¬
thie, l’amour ou la haine. La puissance de l’esprit est si
grande qu'il peut par sa volonté seule jeter sur nous des
maladies.
VEns Dei (l’intervention divine). Malgré son ortho¬
doxie plus que douteuse, Paracelse atteste l’intervention
directe de la divinité. Dieu envoie la maladie (flagellum)
aux mortels: elle est pour eux un purgatoire anticipé et
persiste Jusqu’au moment où l’expiation est jugée suffi¬
sante.
Mais ce n'est pas tout, et l’homme n’est guère à ses yeux
qu’un appareil chimique. Ses divers organes jouent le
rôle de cornues ou de fourneaux, et on ne sera par suite
point étonné de voir dépendre la maladie de l’état des prin¬
cipes constitutifs de l’économie.
c Notre corps n’esf composé qüè de soufre, de mercure
et de sel. Ses maladies proviennent de ce que le mercure
est en nous précipité, distillé ou sublimé, de ce que le
soufre est coagulé, congelé ou dissous, et de ce que le sel
est calciné, réverbéré ou alcalisé h »
La thérapeutique est la suite naturelle de sa patho¬
génie : il se préoccupe surtout de trouver des remèdes
secrets, des sortilèges, des talismans pour combattre avec
efficacité le vice chimiquement engendré dans l’intérieur
de l’organisme. C'est, d’après lui, au moyen des quintes¬
sences que l’on peut avantageusement remédier aux ma-
«^Qduait que ces grands corps agissent aussi sur les corps animés, particn-^
üèrement sur le système nerveux, moyennant un fluide très subtil qui pénè-
^ tout. Et de même que, sous cette influence, ü s’opère dans la mer tm flux
6t un reflux, ainsi, dans les corps animés, il y a une tension et une rémission,
des sortes de marées. Ce fluide subtil, l’agent général de tous ces cbange-
®ents, ressemble beaucoup par ses propriétés à l’aimant. En conséquence,
fl s’appellera Magnétisme animal. » {Mesmer, le Magnétisme animal, les
tailes tmrnantfs et les esprits, par Ernest Bersot. Paris, 1879.)
1- Bourdet, L'évolution de la Médecine. Thèse de Paris, 1875.
204 PARACELSE ET SON SYSTÈME,
ladies spéciales, elles préparations dont il fit usage doivent
être ramenées à quatre grandes classes : l°De mineralibus '
indigestis. 2° De gemmis. 3° De salibus. 4“ De metallis.
« Paracelse thérapeutiste ne le cède en rien au médecin •
la quintessence aujourd’hui règne en maîtresse, tous les
principes actifs sont dégagés de leur gangue ; les arcanes
dé la science moderne, ce sont : les alcaloïdes de l’opium,
le sulfate de quinine, la vératrine, l’atropine, précieuses
substances alors ignorées et devinées par le maître \ »
Personne n’ignore l’importance qu’accordait le réfor¬
mateur au métal isolé pour la première fois par Basile
Yalentin. La Faculté s'opposa, paraît-il, obstinément à
son usage, et obtint en 1366 un arrêt solennel du Parle¬
ment de Paris contre l’antimoine ^ ; mais un nouvel arrêt
du même Parlement le réhabilitait un siècle plus tard (1666).
On doit encore à Paracelse un remède fait d’opium et de
mercure, qui jouit, dit-on, d’une immense vogue contre la
syphilis, et contribua puissamment à faire de son auteur le
plus célèbre des alchimistes.
C’est surtout dans ce qu’il a écrit des plaies qu’il se
dévoile, au dire de Malgaigne, comme un habile chirur¬
gien. En parlant en effet d’un suc nourricier et réparateur
qui opère leur cicatrisation, il semble entrevoir le germe
d’une importante vérité que développera dans la suite John
Hunter :
« Ce qu’il importe avant tout de connaître, c’est la ma¬
nière dont guérissent les plaies ; et ce qui les guérit, c’est
1. Clément Jobert, Essai sur Paracelse et sa réforme médicale au XV1‘
siècle. Thèse de Paris, 1866.
2. La légende nous enseigne que Basile Valentin, après avoir obtenu d’ex¬
cellents résultats de l’emploi de ce métal sur les porcs, voulut en faû®
prendre aux moines de son couvent, qui en furent tous incommodés, d’où le
nom à!antimoine.
iÈS BÉFOBMATEüRS du XV® ET DU XVI® SIÈCLES. 205
jamnmie, c’est-à-dire cette liqueur répandue partout le
corps, diverse toutefois pour chaque organe et pour chaque
partie, qui les conserve dans leur intégrité, les répare
quand elles sont lésées ; en sorte que les plaies de la chair
guérissent par le suc ou la mumie propre à la chair^ les
plaies des ligaments par le suc propre aux ligaments, etc...
Ce suc est plus puissant chez les jeunes gens, comme la
sève pour les jeunes arhres ; chez les vieillards, il est rare
et comme desséché, d’où vient que les plaies des vieillards
exigent plus de temps et plus de soins pour guérir que
c’elles des jeunes. »
Paracelse rejette toutes les sutures dans le traitement
des plaies, mais fait néanmoins une exception pour les
intestins, dont il réunit les solutions de continuité avec
des canules d’argent, et n’admet enfin, dans les cas de frac¬
tures, ni les coussinets ni les attelles ordinaires : il se sert
uniquement, pour maintenir le contact des fragments, de
cercles de fer attachés à des vis.
Ce fut, en résuiné, un véritable novateur. Pour entrer
plus hardiment dans la voie des réformes, il fit appel à
toutes les sciences et se distingua surtout par sa rupture
éclatante avec les traditions de l’antiquité C Personne
U osera lui contester la vive impulsion qu’il imprima aux;
recherches personnelles. « Paracelse, dit Bouchut, a inau-
guré le règne de l’analyse. »
Il laissa en Allemagne un assez grand nombre d’adeptes ♦
la plupart furent des fanatiques ou des illuminés. L’his-;
toire nous a légué les noms d’Answald, de Thurneysser,
de Siloranus, etc.
1. Voy. Toxitis, Onomasticum medicum et explieatio verlorum Paracedd-
Sent., 1574_ — Couring, Be hermeticâ medieinâ. Helmstadfc, 1669.
I-oos, ScMlderung des Theoph. paraceldisîZeitsch.'con Cre^izer und Baub.
1
LIVRE SIXIÈME
DU XVID AU XIXe SIÈCLE.
Généralités sur le xviie eÆ le XYiil® siècles. — Anatomie et Phy-,
siologie. — Anatomie pathologique. — Solidisme. — Humorisme,
— Animisme, vitalisme. — Etudes cliniques et nosographi¬
ques. — Chirurgie et Accouchements.
CHAPITRE I .
GÉNÉRALITÉS SUR LE XVII® ET LE XVIÏI® SIÈCLES.
L’étude de Thistoire nous offre à chaque page une œuvre
de bouleversement ou une œuvre de reconstitution. « Les
individus, a dit Bossuet, vivent assujettis au changement,
et c’est là la loi qui les régit. » Ce que l’éloquent évêque
de Meaux disait des individus; nous pouvons l’appliquer
éPquitablement à la vie sociale et politique des peuples. Le
XVII® siècle inauguré à ce point de vue une ère nouvelle, et
nous devons le considérer à bon droit comme le nœud de
la médecine. Par lui, en effet, les temps- modernes sont
reliés à la période ancienne, par lui aussi se trouve sanc*
tionné l’oubli du passé ; avec lui enfin prend naissance la
méthode expérimentale, dont le principal honneur revient
au grand philosophe, François Bacon.
Descartes introduit, dé son côté, dans la philosophie de
généralités SUR LE XVII® ET LE XVIII® SIÈCLES. 2Ô7
l’époque une véritable révolution, en substituant une
bonne méthode logique aux subtiles raisonnements que
la scolastique du moyen âge avait mis en vigueur i.
Mais le génie pour induire a besoin d'observer ; aussi
est-ce à une induction basée sur une observation rigou¬
reuse que les xvii® et xviii® siècles ont dû leur supériorité
incontestable sur les âges qui les avaient précédés.
Si l’on a pu dire avec quelque raison que, sous le rap¬
port littéraire, le dix-septième siècle est « la recherche et
l'expression du vrai d, cette parole mè paraît aussi légitime
au point de vue scientifique. La vérité opiniâtrément re¬
cherchée, assez souvent reconnue, constitue le caractère
fondamental de cette période, durant laquelle ont apparu
des hommes qui se sont, pour ainsi dire, distribué le
domaine delà vérité universelle.
En médecine, notamment, la voie se trouvait parsemée
d’épaisses broussailles , de nombreux systèmes avaient
surgi, de violentes attaques s’étaient déchainées contre
eux. La marche de la science fut donc momentanément
entravée ; mais une ample moisson de découvertes, parmi
lesquelles la circulation du sang doit occuper la première
place, ne tarda pas à venir dédommager les infatigables
travailleurs de leurs courageux efforts.
Malgré tout ce qu’a pu prétendre l’essaim trop nombreux
des détracteurs de ce grand homme, c’est bien réellement
à Guillaume Harvey que nous devons rapporter la gloire
d avoir immortalisé son nom par la plus grande conquête
physiologique des temps modernes. Avant lui, en effet, ni
babrice d'Aquapendente, qui avait pourtant vu les valvules
des veines, ni Michel Servet, ni André Césalpin, auxquels
■ La métliode de Descartes, suivant un philosopte allemand, a fait naître
parmi nous plus de vérités en deux siècles, que n’en a possédé le genre
^mnain durant les quarante siècles qu’embrasse rHistoire de la pliüosopbie=-
208 DU XVII® AU XÎX® SIÈCLE.
la petite circulation était partiellement connue, aucun
d’eux, disons-nous, n’avait eu la notion de k grande. Aussi
vit-oiL s’élever aussitôt une nouvelle aurore sur la méde¬
cine ; des préjugés nombreux allaient être déracinés.
En physiologie aussi bien qu’en anatomie, les travaux se
multiplient ; la pathologie et la clinique semblent résister
davantage à l’impulsion reconstitutive ; les folles idées
des novateurs en ralentissent l’essor. Du côté de la chimie
enfin, il existe encore un torrent d’hypothèses que détruira
victorieusement Lavoisier au dix-huitième siècle, en leur
substituant ses admirables découvertes.
Nous dirons en un mot avec Boyer « que le xvm et le
xviiie siècles vont accomplir une révolution radicale, ou du
moins lui fournir ses principaux éléments ».
CHAPITRE
ANATOMIE ET PHYSIOLOGIE.
Dès le seizième siècle l’anatomie descriptive était à peu
près connue ; le xvii® se signale d’abord par ses découvertes
en physiologie, et la théorie de la circulation du sang ou¬
vre à cette science des horizons nouveaux^. Les minu¬
tieuses recherches attirent ensuite l’attention des savants :
l’anatomie de texture, l’anatomie comparée offrent à leurs
1. « On crut, dit Dumas dans son Discours sur les progrès futurs de
science de VJiomme, que la physiologie et la médecine allaient changer
face, mais on exagéra beaucoup trop les prétentions et les espérances fon¬
dées sur l’universalité de ce phénomène. » (Voy. pour la bibliographie delà
découverte d’Harvey zFlourens, Histoire de la circulation du sang. — Harcey.
Conférence historique faite à la Faculté de Médecine de Paris par le pro¬
fesseur Béclard, etc.)
AKAÏOMIÈ ET PHYSIOLOGIE. 209
investigations un vaste champ de fécondes expériences.
Mais une singulière défaveur semble se rattacher aux dis¬
sections humaines, on leur préfère les vivisections ou les
études pratiques sur les animaux, et c’est d’ailleurs à cette
tendance manifeste des esprits que la physiologie se verra
redevable de ses plus merveilleuses conquêtes. Pour avoir
su réagir contre la répugnance de ses contemporains à
l’égard des démonstrations cadavériques, Riolan s’est cou¬
vert de gloire, et on ne saurait en vérité lui contester le
mérite de s’être montré dans toutes ses descriptions scru¬
puleux observateur des faits.
Après lui, les remarquables travaux de Duverney sur
l’organe de l’ouïe assignent à leur auteur une des pre¬
mières places parmi nos savants, et vers la fin du dernier
siècle ou le commencement du nôtre, de nombreux ana¬
tomistes tiennent à honneur de faire refleurir la science
dont ils sont les représentants ; ils s’en distribuent les diffé¬
rentes parties et l’enrichissent d’apports nouveaux et de
précieuses découvertes :1a création de l’anatomie générale
par Xavier Bichat et la constitution définitive de la zoo¬
logie par Georges Cuvier * resteront l’éternel honneur de
cette époque, dont la physiologie se confond avec l’histoire
des systèmes qui occupent la scène médicale.
Elle n’a pas tardé néanmoins à s’y trouver mal à l’aise,
et affranchie de nos jours, grâce aux savants expérimenta¬
teurs de ce siècle, nous l’avons vue complètement trans¬
formée, sous la féconde impulsion des Magendie, des Flou-
rens et des Claude Bernard., dont les noms sont si glorieux
pour la médecine et la physiologie françaises !
C’est Cuvier qui, le premier, donna l’anatomie comparée pour base aux
classiflcations zoologiques et associa l’étude des espèces vivantes à celle des
espèces fossiles.
fiOTJlLLET.
14
210
DU XVIIe AU XlXe SIÈCLE.
ARTICLE pr.
HARVEY ET LA CIRCULATION DU SANG.
« Voici Harvey, s’écrie Daremberg-. Comme au jour de
« la création, le chaos se débrouille, la lumière se sépare
« des ténèbres. Harvey regarde longtemps et il finit par
« voir, il cherche avec patience et il finit par trouver, il
,« fait peu d’expériences, mais elles sont décisives, il use
« des raisonnements, mais ils sont concluants. »
Guillaume Harvey naquit à Folkestone, dans le comté
de Kent (Angleterre), le l®’' avril 1578. Après avoir voyagé
en France, en Allemagne, en Italie, il étudia quatre ans
àPadoue,sous Fabrice d’Aquapendente, puis revint dans
son pays et s’établit à Londres, On le vit, durant longues
années, n’ayant d’autre livre que la nature et d’autre maî¬
tre que son génie, se livrer à des vivisections assidues sur
des reptiles ou des poissons dont il utilisa la résistance vi¬
tale pour mieux observer les mouvements du cœur, et ainsi
se préparait dans le silence et le recueillement du labora¬
toire la plus grande découverte du xvii® siècle.
. En liant les artères, Harvey constata l’afflux du sang
dans Fespace compris entre la ligature et le cœur, et put
au contraire se convaincre, par la ligature des veines, de
l’état de vacuité de l’organe cardiaque. C’était là une pre¬
mière observation. Etudiant ensuite le rhythme des con¬
tractions, Féminent physiologiste fut surpris à la vue de
l’énorme quantité de sang expulsée par chacune d’elles ;
ce fut un éclair de génie, il en fit la preuve la plus con¬
vaincante de sa découverte. « Les artères, se dit-il, se
rompraient inévitablement, si une heureuse disposition ne
leur permettait de se vider au fur et à mesure qu’elles
s’emplissent. »
De là à imaginer le grand mouvement circulaire, il n y
ANATOMIE ET PHYSIOLOGIE.
211
avait plus qu’un pas, Harvey le francliit aisément, et sa
découverte restera comme un modèle d’induction basée
sur une expérimentation parfaite.
Après avoir exposé sa doctrine dans ses leçons anato¬
miques, il en fit plus tard la démonstration aux membres
du Collège des médecins de Londres, et la livra définitive¬
ment au public, en 1628, dans son livre intitulé :Exercita-
tio anatomica de motu cordis et sanguinis circulatione.
Le triomphe fut primitivement moins complet qu’on
n’aurait dû s’y attendre : d’acerbes critiques surgirent de
toute part, et de nombreuses objections furent adressées à
l’illustre Anglais, que l’on appela par dérision le Circu-
lateur h
Les membres de la Faculté de Pasis s’élevèrent eux-
mêmes en détracteurs de sa doctrine, et Riolan, qui se fit
l’organe de leurs plaintes, parvint à maintenir, à force de
talent, la balance un instant égale entre l’erreur et la vé¬
rité ®. Il fut d’ailleurs le seul adversaire qu’Harvey jugea
digne d'une réponse.
Guy Patin était, lui aussi, trop servilement attaché aux
anciens, pour ne pas jalouser les modernes ; il s’en donna
à cœur joie, et débita toutes sortes de mauvaises plaisan-
1. Girculator signifie charlatan.
Parmi les principaux adversaires qu’il eut à combattre, nous devons citer
Tin certain Primerose, jeune médecin, Français d’origine, qui exerçait la mé¬
decine dans le Yorkshire. Pas plus ses arguments d’ailleurs que ceux d’un
autre opposant du nom de Parisanus, élève de l’Ecole de Padoue et disciple
de Fabrice d’Aquapendente, ne furent soumis par leurs auteurs au contrôle
de l’expérience, et l’bostilité sourde qu’ils s’efforcèrent d’organiser contre
Harvey n’eut d’autre mobile qu’une ignorance malveillante.
2. Dans une de ses notationes, Eiolan s’exprime comme il suit :
« Laudo tuum inventum de circulatione sanguinis, tuam industriam, et
s ingenii subtilitatem in eo probando : sed pace tuâ dicam, multa te prp*
® posuisse absurda, pluraque falsa. »
« J’admire ton invention de la circulation du sang, l’industrie et la sub-
®ité ingénieuse que tu as déployées pour la démontrer ; mais je te dirai.
DU XVII* AU XIX*" SIÈCLE.
212
teries contre la circulation ; son esprit ne brillait qu’à la
condition d’être méchant ^
Mais s’il rencontra de vifs opposants, Harvey trouva
aussi d’intrépides défenseurs.
René Descartes eut la gloire d’être un des premiers à
adopter sa doctrine, et on aime à voir de tels hommes
adhérer à de pareilles découvertes® ; il félicite hautement
l’immortel Anglais « d’avoir rompu la glace sur ce point ».
Jean Walœus, professeur à TUniversité de Leyde, con¬
firma bientôt la nouvelle théorie par ses expériences per¬
sonnelles, et Plempius de Louvain, après s’être rangé du
côté des anti-circulateurs, reconnut finalement ses torts.
Enfin, lorsque Harvey succomba en 16fi7, il eut la douce
satisfaction de voir* sa découverte généralement admise ;
mais il n’avait pu toutefois constater par lui-même le
passage direct du sang des artères dans les veines.
Ce ne fut qu’en 1661 que Malpighi vit au microscope
la circulation capillaire sur le poumon de la grenouille, et
pour ta gouverne, que tu as clierclié à prouver beaucoup de choses absurdes
et un plus grand nombre de fausses. »
FaUa, remarque le professeur Béclard à qui j’emprunte cette citation, passe
encore, pour un adversaire convaincu ; mais dbmrda dépasse, vous l’avouerôz,
la mesure. Quand on a recours à de pareilles expressions, il est bien rare
qu’on ait raison.
1. <£ Il y a de tout dans cet homme, qu’un riche mariage a enrichi; on y
CE sent la haine contre le pouvoir qui lui a retranché lin quartier de rentes,
CE en a pris cela pour du libéralisme ; il y a dans ses lettres des réflexions de
fi Jérôme Paturotà la recherche d’une position sociale. On le voit dans sa
fi chaire de doyen, voluptueusement et majestueusement drapé dans sa
fi loque d’hermine, heureux, content, épanoui, comme un mulet sous
fi reliques. Type des hommes de l’ancien régime, il a horreur des nouveautés,
fi laisse aller toute seule la Faculté, cette bonne machine ; pas de réformes,
fi pourtant il n’aime pas la polypharmacie. Boudeur, il hait ceux dont les
« querelles importunent ses oreilles ; il injurie les Jésuites, insulte Mazarm,
fi le dissèque mort en imagination, en cela plagiaire de Eabelais, faisant
« l’Anatomie de Quaresme-prenant, et tout cela par égoïsme. » (Clément
Jobert. Thèse de Paris, 1866.)
2. Descartes, Biscours de la Tnéthode.
ANATOMIE ET PHYSIOLOGIE.
213
sept ans plus tard (1668), Antoine de Leeuwenhoek ré¬
pétait la même expérience sur l’aile membraneuse de la
chauve-souris k
ARTICLE IL
DÉCOUVERTE DES CHYLIFÈRES PAR ASELLI.
A peu près à la même époque, un professeur de Padoue,
Gaspard Aselli faisait une autre découverte qui, pour
avoir eu moins d’éclat, n’en fut pas moins remarquable que
la précédente.
Le 23 juillet 1622, en examinant sur un chien vivant
les nerfs récurrents et les mouvements du diaphragme,
il aperçut tout à coup, ô prodige ! « des cordons très ténus
et très blancs, dispersés sur tout le mésentère et les in¬
testins, avec des racines en nombre infini ».
Qu’étaient donc- ces vaisseaux ? — Pour résoudre le
problème, Aselli pique l’un d’eux ; il en sort une li¬
queur blanche, semblable à du lait ou à de la crème
A cette vue, et dans un élan de sublime enthousiasme,
il accourt en toute hâte chez Tadinus et chez Septalius,
tous deux membres du Collège des médecins, et, répétant
le fameux supvjza d’Archimède, les convie au merveilleux
spectacle qu’il observe ; mais le chien meurt, et tout s’é¬
vanouit.
Le lendemain on en ouvre un second ; aucun vaisseau
1. En 1673, Louis XIV confiait à Dionis une chaire spéciale d’Anatomie au
Jardin des plantes, avec mission de propager la circulation du sang.
2. Aselli naquit à Crémone, vers 1581, et mourut en 1626, sans avoir eu le
temps de publier son importante découverte. H légua ce soin à ses deux amis
Tadinus et Septalius, qui en avaient d’aiUeurs été les témoins oculaires.
- 3- On peut supposer que Fallope et Eustachi avaient vu les chylifères
avant Aselli, mais sans savoir de quoi il s’agissait.
214 Dü XVIIe AU XIX® SIÈCLE.;
n’apparaît. Aselli se rappelle alors que l’animal est à
jeun, et attribue son insuccès à cette cause.
Le 26 du même mois, on recommence l’opération ; le
chien qui sert de sujet est ouvert quelques heures après
avoir mangé. Cette fois, le résultat est conforme aux es¬
pérances: le triomphe est aussi éclatant que possible,
et Aselli appelle les nouveaux vaisseaux venæ albæ et
lacteæ'^.
Mais il faut malheureusement toujours et partout une
ombre au tableau. Après avoir admirablement décrit les
chylifères et fort bien indiqué aussi l’existence des valvu¬
les à leur point de départ intestinal et sur tout leur par-r
cours, l’auteur italien a le tort d’assigner à ces vaisseaux
le foie pour rendez-vous commun, et le mérite d’avoir
établi la vérité des faits revient à Pecquet, qui donna ainsi
à la découverte d’Aselli son couronnement nécessaire
ARTICLE ni.
PECQUET DÉCOUVRE LE RÉSERVOIR QUI PORTE SON NOM
ET LE CANAL THORACIQUE.
Si l’Angleterre revendique pour elle l’honneur d’avoir
donné le jour à Harvey, s’il est bien vrai que le nom d’A-
selli appartienne aux Italiens, nous pouvons citer à notre
tour avec un légitime orgueil celui de Jean Pecquet. C’est
lui qui renversa définitivement l’organe hépatique de son
1. L’ouvrage dans lequel se trouve consignée son immortelle découverte
a pour titre : Ds lactibus sive lacteis venis quarto vasorum mesaraïcorutn
genere novo inventa Gasparis Aselii, Gremonensis anatomie! Ticinensis, Dis-
sertatio, qua sententiœ anatomices inultee vel 'perperam receptœ convellun-
tur, vel partimpercepie illustrantur, ad amplissimum et exoellentissvmum
regium senatum medicor^im, 1627.
2. AseUi eut aussi ses contradicteurs, et il est assez curieux de voir Harvey
occuper un des premiers rangs parmi eux,
ÀNÀTOMIE ET PHYSIOLOGIE. 215
piédestal séculaire, où l’avaient pompeusement élevé les
Galénistes, en attendant que Th. Bartholin entonne son
De profundis \
Vers 1647, en effet, notre jeune compatriote Pecquet,
alors étudiant à Montpellier, découvrit le réservoir qui
porte son nom et constitue l’origine du canal thoracique 2 ,
Dans ce réservoir arrivent les lymphatiques du membre
inférieur et des viscères abdominaux, et c’est à tort qu’A-
selli leur assignait le foie pour aboutissant.
Comme celle d’Harvey, la découverte de Pecquet ren¬
contra d’ailleurs des opposants. Parmi eux, Jean Riolan ®
se fit remarquer par son ardeur à lutter contre la nouvelle
doctrine, et Pecquet transforma par anagramme son nom
en celui àeJoannes ore insanus.
Le triomphe resta, comme toujours, du côté de la vérité,
et en 1666 Pecquet entrait à TAcadémie des sciences. Il
conserva, sa vie durant, d’excellentes relations avec le sur-
1 . Thomas Bartholin alla même jusqu’à faire une épitaphe au pauvre foie_
Voir: Defensio laoteorum et lympJiaticoriim, et duMorum anatomicorum
contra Riolmvm, 1655.
2. Le titre de l’ouvrage de Pecquet est le suivant : Expérimenta nova
a/natomica quïbua incognitv/m Tiactenus cTiyli receptaculum, et ai eo, per
tTwracem in rames nsque subclo/vios vasa laetea detegv/ntur. Ejnsdem disser-
tatio anatomica de cireidatione sanguinis et chyli.motu. Paris, 1651. •
3. « Riolan était loin d’être un homme ordinaire : nul n’a jamais eu plus
que lui et n’a gardé plus constamment le feu sacré de la science ; et je ne
parle pas seulement de l’érudition (quoique la sienne fût immense), mais de
cet amour passionné de la vérité, qui cherche à se satisfaire, moins dans
les livres, que dans l’étude attentive et continuelle de la nature. Anatomiste
hahile et profond, fort élevé au-dessus des préjugés de son temps, qui inter¬
disaient au savant l’usage du scalpel et les manipulations du laboratoire, il
ne cessa de prêcher d’exemple, conviant la jeunesse aux travaux sérieux et
pratiques, à l’observation des faits, et animé lui-même d’une véritable pas¬
sion pour l’anatomie qu’il a enrichie de plusieurs découvertes importantes,
ù joignait à ces qualités une merveilleuse aptitude pour l’enseignement,
nne diction élégante, parfois une véritable éloquence, et, ce qui ne gâte
rien, des connaissances littéraires fort étendues, servies par la mémoire la
■pins heureuse, » (Raynaud, Les Médecins a% temps de Molière^')
DU XVII® AU XIX® SIÈCLE.
216
intendant Fouquet, et la faveur dont il jouit auprès de
Madame de Sévigné * aurait seule suffi à l’immortaliser,
s’il n’avait possédé d’autre titre à la reconnaissance de la
postérité.
Pecquet succomba à l’âge de S2 ans, victime de l’abus
des liqueurs fortes.
Joignons à ces trois découvertes concernant les voies
circulatoires celle d’Olaüs Rudbeck (1630-1702), qui vit le
premier les lymphatiques du corps, et auquel Thomas Bar-
tholin s’efforça vainement de ravir sa gloire.
ARTICLE IV.
THÉORIE DE LA NUTRITION. — PROORÈS RÉALISÉS EN ANATOMIE
DESCRIPTIVE.
Tous les arcanes des circulations sanguine et lympha¬
tique se trouvaient ainsi à peu près dévoilés, mais restait
encore à créer une théorie de la nutrition.
Deux Anglais, Wharton (1610-1673) et Glisson (1596-
1677), dont les noms se rattachent si intimement, le pre¬
mier au conduit excréteur de la glande sous-maxillaire,
le second au tissu lamineux qui environne dans le foie les
ramifications de la veine-porte, se chargèrent de nous la
fournir, et la nouvelle doctrine, qui n’eut de fondement sé¬
rieux que dans l’imagination même de ceux qui l’avaient
émise, se vit destinée à faire époque par sa bizarrerie,
mais ne reçut Jamais la sanction décisive de l’expérience.
<£ On ne peut pas, d’après Daremberg, séparer Glisson
et Wharton ; l’amitié les avait unis; une certaine commu¬
nauté de vues et de recherches a resserré ces liens que
l’histoire ne doit pas rompre. »
1. Mme de Sévigné ne dédaignait pas de l’appeler dans ses Lettres notre
petit Pscquet.
ANATOMIE ET PHYSIOLOGIE.
217
Whartou rangeait les glandes parmi les parties blanches
ou spermatiques i, et le principe nntritif de ces derniè¬
res aurait^ suivant Ini, les nerfs pour conducteurs. Tantôt
ceux-ci reçoivent quelque chose des glandes, tantôt, au
contraire, ils le leur fournissent; d’où un double courant
que l’illustre adénographe s’évertue ingénieusement à ex¬
pliquer par la multiplicité des fibres renfermées dans un
même nerf. En résumé, les glandes sont, dans cette hypo¬
thèse, les servantes du fluide nerveux 2 .
François Glisson consacra à son tour les mêmes erreurs®.
Les nerfs sont doués, pour lui aussi, d’une propriété aspi-
ratrice, et comme la source de la lymphe réside à ses yeux
dans l’estomac et l’intestin, les anastomoses du trisplanch-
nique lui semblent merveilleusement disposées sur ces
organes pour assurer le mode de distribution du sucnour-
ricier. S’agit-il maintenant d’expliquer le mécanisme d’a¬
près lequel ce liquide se trouve projeté dans les cordons
nerveux, le systématique Glisson ne s’en embarrasse guère,
et nous le voyons invoquer un terme qui est à lui tout
seul, comme le dit Daremberg, une révélation véritable :
il nous parle de Virritation. Ce n’est point là un mot pro¬
noncé en l’air ou jeté au basard, le célèbre professeur de
Cambridge aime à le répéter et se plaît à y revenir, notam¬
ment à propos des canaux biliaires :
« Nemini dubium est, dit-il, quin vasa sellea interdum
« irritentur. Et plus loin: Constat nempe,vesiculamsel-
« leam nervis præditam esse, uti et porum bilarium : de-
1- Suivant les anciens, les parties se divisaient en blanches on spermati¬
ques et rouges ou sanguines.
2. Le Traité des glandes de Thomas Wharton a été publié à Londres en
1656, sous le titre suivant ; AdenograpTvia, sive glandularuin totius corporis
^CTiptio.
3. Anatomia Jiepatis, cui prceinittuntur guœdam adrenianatomicain uni-
“oerse spectantia, Londres, 1664.
DU XVII® AU XIX® SIÈCLE.
218
« bent itaque sensitivæ esse acmotivæ,adeo irritabiles...
« Profecto quidquid inoommodum alicunde illatum perci-
« pit, idemque a se amoliri satagit ; id proprie dixeris
« irritari. Idcirco, cum partes istæ injurias persentiscant
« seseque ab iisdem vindicare conentur ; irritationis quo-
« que capaces merito dicendæ sunt. Imo vero duplicem
« irritationem subeunt : quarum alteram originaliter
« habent a se ipsis, alteram a mutuo cum aliis partibus
« consensu. ».
Telle est sa manière de voir.
Le système de Glisson est sans doute bien éloigné
encore des idées physiologiques'modernes, mais il indique
un pas de plus vers la vérité et le progrès. L’irritabilité
cesse dès à présent d’être considérée comme une entité
vivante pour être envisagée comme une propriété des
parties. Albert de Haller, vers le milieu du xvm® siècle,
reprendra * l’hypothèse de Glisson et excitera, en l’érigeant
en fait indiscutable, l’admiration du monde savant !
Edifier des théories pour les renverser ensuite, en leur
substituant plus tard l’exacte vérité, c’est là le cours de
la science. La doctrine de Wharton et de Glisson sur le
prétendu rôle des nerfs et des glandes n’échappa point à
cette révision ultérieure qui atteint fatalement les vues de
Tesprit, lorsqu’on cherche à les dégager de leur seul prin¬
cipe fondamental, l’expérience.
Un nouvelanatomiste,Nicolas Sténon (1638-1687) * vint
bientôt réduire à néant les conceptions physiologiques de
ses prédécesseurs et acquit d’emblée, grâce à son immense
talent d’observation, une supériorité incontestable sur
1. Haller, Eléments de physiologie.
2. Nicolas Sténon est resté anssi célèbre pour son zèle religieux que pour
son habileté en anatomie. H se conTcrtit du luthéranisme à la religion catho¬
lique, s’engagea dans les ordres et devint évêque de 'Titiopolia.
ANATOMIE ET PHYSIOLOGIE. 249
tous ceux qui ne demandent le critérium de la vérité qu’à
leur imagination pure.
Sténon s’efforce de prouver, en prenant le lait pour base
de son expérimentation, que les organes glandulaires
empruntentréellement au sang leurs matériaux sécrétoires,
et qu’ils les transforment ensuite par des élaborations
spéciales.
Nous lui devons en outre la description du conduit ex¬
créteur de la glande parotide, auquel il a pour jamais atta¬
ché son nom, et la connaissance de la structure lamelleuse
du cristallin. Ses études sur la marche et les usages de la
lymphe sont aussi instructives qu’intéressantes, et, répu¬
diant les erreurs de ses devanciers, le savant Danois éta¬
blit d’une manière irréfutable les rapports des vaisseaux et
des glandes lymphatiques.
Nous le voyons enfin concentrer sur la myologie une
attention particulière, et c’est ainsi qu’il explique successi¬
vement, et avec ce rare talent d’exposition qui le caractérise,
la disposition des muscles de la langue, l’enroulement des
fibres cardiaques à la pointe de l’organe *, la distinction
des fibres musculaires et tendineuses, leur structure et les
phénomènes, de la contraction musculaire.
Les actes si profondément mystérieux de la génération
piquent aussi la curiosité des observateurs de l’époque, et
les noms d’Antoine Deusingius (1612-1666), de Charles
Drelincourt (1633-1697), de Regnier de Graaf (1641-1673),
rappellent sinon des découvertes véritables, de laborieuses
at savantes recherches.
Néanmoins la répulsion pour les œuvres manuelles s’ac¬
croît en France de jour en jour, et les docteurs enmédecine
envisagent comme un déshonneur de toucher aux cada-
l- -Sténon, fnt jg précurseur de Lower.
220 DU XVII® AU xixe SIÈCLE.
vres, au moment où Riolan (i580-16!57), « cet homme va¬
niteux, grossier et querelleur, comme l’appelle Sprengelet
que ses contemporains surnommèrent/ejomce desamto-
mistes^ s’efforce de faire comprendre combien est erronée
une semblable appréciation >. Et lui, si partisan de l’auto¬
rité sur d’autres points, secoue hardiment le joug des pré¬
jugés en disséquant lui-même. Aussi ses descriptions sont-
elles empreintes d’une exactitude qui fait souvent défaut
aux ouvrages analogues publiés de nos jours. Son Discours
sur les os (1614)®, son Anthropographie (1618), soxxÂnatomk
pneumatique ont incontestablement mis en lumière de nou¬
veaux-faits ; mais c’est au Bouquet anatomique^
fleurs correspondent aux muscles et ligaments styliens, que
le nom de Riolan sera toujours redevable de sa célé¬
brité
En 1685, Raymond de Vieussens met au jour sa. Névro¬
graphie universelle production d'un certain mérite sans
doute et regardée à bon droit comme le complément de
l’œuvre de Willis, mais que déparent trop souvent des
idées étranges sur la fermentation, et Duverney (1648-1730)
sait conquérir vers la même époque, par ses magnifiques
recherches sur l’organe de l’ouïe, une des premières places
parmi les anatomistes français.
1. a Qu’on dise maintenant, tant qu’on voudra, que j’exerce une publique
« escorcberie, que je faicts le chirurgien, et que jefaictstort à ma profession,
ce dont les docteurs ne doivent apprendre l’anatomie que dans les livres, et
et ne sont tenus de l’enseigner que dans les harangues publiques. Quoi ! peut-
«t on bien dire que je fais une publique boucherie des corps, pour ce que je
« les dissèque de mes propres mains, qui est une action indigne d’un méde-
cc cin, au dire de mes censeurs, et qui n’appartient qu’au chirurgien ? J>
2. Eiolan s’efforce de prouver dans ce Traité d'Ostéologie que c’est d’après
l’examen des squelettes humains que Galien a écrit son livre Des os.
3. Quelques auteurs prétendent même qu’il aurait offert ce bouquet à sa
fiancée, le jour de son mariage.
4. Nersrologia universalis, hoc est, omnium humani eorporis nertorum
simul ac eerehri, medullœgue spinalis descriptia anatomica. Lyon, 1685.
221
anatomie et physiologie.
Jjower (1631-1691) dévoile à son tour des vues neuves
et originales sur l’organe central de la circulation-, et au
XVIII* siecle-, Senac les mettra à profit pour ce Tvuité du
cœur qui figure si honorablement dans la littérature mé¬
dicale.
Peyer (16S3-1712) et Brunner (16S3-1727), de leur côté,
concentrent leurs études sur les glandes intestinales.
' Enfin, au milieu de ces flots imposants d’œuvres scien¬
tifiques, retenons encore les noms de Mery ’(1648-1722'i,
Littré (16S8-172S) , Clopton Havers, Verheyen (1648-
1710), etc., que leur génie et leurs travaux immortali¬
sèrent !
ARTICLE V.
ANATOMIE DE TEXTURE.
Le XVII® siècle créa, avons-nous dit, l’anatomie des tissus.
Marcel Malpighi (1628-1694), Frédéric Ruysch(1638-1'727)
et Antoine Leeuwenhoeck (1632-1723) s’efforcèrent de
fouiller la nature dans ses parties les plus délicates, pour
lui arracher les secrets de son organisation intime, et
1 histoire ne saurait, sans grand préjudice, séparer ces trois
noms, qu’une communauté de vues scientifiques tendit
toujours à réunir.
Malpighi nous initia le premier à la structure lobulaire
*ln poumon, et tandis que ses devanciers envisageaient
Cet organe comme un viscère charnu, il établit clairement,
ù 1 aide de son microscope, qu’il se compose de petites
vésicules, tapissées d’un réseau vasculaire, communiquant
entre elles et avec les bronches. L’anatomiste italien mit
encore à nu la couche profonde de l’épiderme, et la désigna
sous le nom de corpus mucosum (corps muqueux de Mal-
P^hi). Il découvrit également les papilles nerveuses et leur
pu XVII® AU XIX® SIÈCLE.
222
spécialisation aux sens du tact et du goût. Ses ingénieuses
recherclies sur le cerveau, le foie, la rate, témoignent aussi
de sa sagacité A Malpighi;, enfin^ revient l’honneur
d’avoir fait connaître la structure intime du rein, et d’avoir
signalé l’existence et même la texture des glandules uri¬
naires.
Loin de limiter aux animaux supérieurs ses intéres¬
santes recherches, il les étendit aux insectes et aux végé¬
taux eux-mêmes et la science reconnaissante créera plus
tard en son honneur la famille des Malpighiacées
Ruysch s’illustra moins par ses découvertes que par ses
magnifiques injections de cadavres et par ses pièces ana¬
tomiques.
« On pourrait presque dire qu’il découvrit le secret de
« ressusciter les morts. Ses momies étaient un spectacle de
« vie,au lieu que celles desEgyptiens n’offraient quel’image
« de la mort. L’homme semblait continuer de vivre dans
« les unes, et continuer de mourir dans les autres. Le ca-
« hinet de Ruysch'était orné de monuments vivants de son
« habileté, tous prononçant en faveur de son art et réfu-
« tant les contradicteurs. Le lieu qui contenait ces raretés
« était si riche qu’on l’aurait pris pour le cabinet d’un
« roi, plutôt que pour la collection d’un particulier. Outre
« la multitude et la variété qui y régnaient, il était em-
« belli par un ordre et des ornements qui en relevaient
« infiniment la vue. Des plantes disposées en bosquets, des
1. De viscerum nominatim pulmonum, hepatis, cerebri eortids, renum,
lienis, strvctwrâ, exercitationes anatomicœ. Amsterdam, 1669.
2. MalpigH, Anatome plantarum. Londres, 1675.
3. Plumier donna d’abord le nom de MalpigTiia à un genre de plantes 6
la famille des Erables, et plus tard on appela Malpighiacées la fanûllG a
laquelle appartient ce genre. Ce sont des Dicotylédones, voisines des Acén*
nées et des Sapindacées.
ANATOMIE ET PHYSIOLOGIE. 223
« coquillages arrangés en dessins, étaient mêlés avec des
squelettes et des membres anatomisés ; et afin qu’on
« n’eût plus rien à désirer, il avait animé le tout par des
« inscriptions placées sur chaque chose et tirées des
« nieilleur|s poètes latins. Ce cabinet faisait l’admiration
« des étrangers. Les généraux d’armées, les ambassa-
« deurs, les électeurs, les princes et les rois eux-mêmes,
« ne dédaignèrent point de le visiter. Le czar Pierre, pas-
(c sant par la Hollande, enl69S, vit le cabinet de Ruyscb.
« Il fut tellement frappé de la beauté d’un petit enfant, en
« qui brillaient toutes les grâces d’un enfant vivant de son
« âge, et qui semblait lui sourire, qu’il ne put s’empêcher
« de le baiser, A son retour en Hollande, en 1714, il
« acheta cette collection et la fit passer à Pétersbourg i. »
Nous avons cédé au plaisir de citer ce témoignage qui
est presque d’un contemporain, pourprouver le degré de
perfection qu’atteignirent, au commencement du dernier
siècle, les procédés de conservation anatomique. Ruyscb
a laissé une bonne description du tissu connectif et montré
des vaisseaux capillaires là où on n’avait jamais soupçonné
leur existence ; nous lui devons aussi la découverte de la
couche interne de la choroïde et la démonstration, contre
fiils de l’existence des valvules dans les lymphatiqnes et
les chylifères.
Leeuwenhoeck pent à bon droit être considéré comme le
premier des micrographes. Il a surpris ces atomes vivants
qui sont les éléments essentiels de la vie de l’homme, et
s est laissé captiver d’nne façon admirable par le monde des
1. Dictionnaire universel de médecine, traduit de l’anglais de M. James,
par MM. Diderot, Eidous et Toussaint, 1746.
La couche interne de la choroïde porte le nom de meml>rane de
^nysch.
S- Bils, auteur d’une théorie bizarre sur la circulation du chyle, et dont le
principal mérite est d’avoir ouvert la voie aux embaumeurs,
DU XVII® AU XIX® SIÈCLË.
â24
infiniment petits; les observations histologiques firent
Tobjet de ses investigations constantes. C’est Leeuwen-
hoeck qui dès 1688 rendit évidentes, grâce au perfection¬
nement de ses microscopes, les anastomoses des artères
avec les veines; c’est lui aussi qui démontraIjsmportance
du sang, sa présence dans toute la série animale, et quire-
connut au liquide nourricier deux parties distinctes. Tune
solide et l’autre séreuse, dans laquelle nagent des globules
de couleur, de forme et de volume variables, suivant les es¬
pèces où on les observe. Il vérifia enfin la structure
lamelleuse du cristallin et décrivit le premier les sperma¬
tozoïdes qu^avait aperçus, en 1677, un de ses élèves, du nom
de Louis de Hamman i.
S’il est vrai que ce prince de la micrographie ait beau¬
coup vu, il est aussi hors de doute que les verres grossis¬
sants eurent parfois pour lui trop de complaisances ; il crut
alors voir ce qui n’existait pas, et édifia des théories que
l’avenir n’a point justifiées.
ARTICLE VI.
ANATOMO-PHYSIOLOGIE AU XYIII® SIÈCLE.
Le XVIII® siècle apparaît ; s’il ne forme pas, à propre¬
ment parler, une période nouvelle, s’il est logiquement et
chronologiquement fils du xvii® et père du xix®, il ne me
semble pas moins digne d’attirer l’attention spéciale de
l’historiographe. Celui qui l’a précédé réalisa sans doute
dans le domaine de l’anatomie des progrès réels, vit éclore
de judicieuses inventions et s’opérer de salutaires réformes,
mais notre patrie n’eut, hélas ! qu’une bien faible part à
revendiquer dans ces institutions diverses. A la nouvelle
^ 1. Hartsoëker disputa à Leeuwenhoeck cette découverte et prétendit
l’avoir faite en 1674. Ce qu’il y a de sûr, c’est qu’il ne l’avait pas publiée.
ANATOMIE ET PHYSIOLOGIE.
22S
époque que nous inaugurons, se rattachent des travaux
non moins recommandables, et plusieurs de ces anato¬
mistes qui étonneront le monde par l’étendue de leur
génie seront des Français; en les honorant nous glorifie¬
rons nos aïeux. N^’est-ce pas là un légitime sujet de satis¬
faction et d’orgueil ? — Vicq-d’Azyr, Bichat, Chaussier,
Cuvier s’engagent courageusement dans la voie si brillam¬
ment ouverte par Haller, et au moment où le prince du
solidisme suscite Tadmiration de l’Europe entière par la
glorieuse série de faits dont il enrichit la science, surgis¬
sent de toute part des savants éclairés qui perfectionnent
l’anatomie. Prochaska, Blumenbach, Reil, Sœmmering,
Walter en Allemagne; Spallanzani, Cotugno, Scarpa, Mas-
cagni en Italie ; Cruikshank en Angleterre et (Jamper en
Hollande, forment ce chœur imposant d’anatomistes, au-
dessus desquels planent sur la médecine, à la façon de
deux génies tutélaires, l’illustre naturaliste Georges Cuvier,
et le créateur de l’anatomie générale, le divin jeune
homme, Xavier Bichat.
La physiologie reste encore confinée dans le moule des
systèmes, et il se produit un temps d’arrêt dans l’étude
structurale des tissus ; c’est à l’anatomie comparée, c’est
à l’anatomie descriptive que donnent leurs soins la plu¬
part des observateurs, et dans cette anatomie descriptive,
déjà si perfectionnée, on s’attache surtout aux parties
fines et délicates^ telles que les systèmes nerveux et lym¬
phatique, les organes des sens.
ARTICLE VII.
ETUDES RELATIVES AU SYSTÈME NERVEUX.
Pacchioni (166S-1726) et Valsalva (1666-1723) étudient
la structure de la dure-mère, et quelques anatomistes dé¬
signent l’orifice elliptique qui livre passage à la protu-
BOUILLET.
DU xvn® AU XIX® SIÈCLE.
226
bérance annulaire sous le nom de trou ovale de Pacchioni
Bien qu’entrevu déjà par Haller, le liquide céphalo-ra¬
chidien est définitivement observé par Cotugno (1736-1818)
auquel revient le mérite d’en avoir donné la première
description exacte, et Magendie n’aura, dans ses recherches
ultérieures^ que bien peu de choses à ajouter aux vues si
précises de l’anatomiste italien. Celui-ci reconnaît en
effet que l’espace compris dans la gaine du rachis n’est
jamais vide, et il ne peut être rempli, dit-il, chez l’individu
vivant, que par du liquide ou de la vapeur séreuse ; or la
vapeur, en se condensant, ne saurait donner naissance à
la quantité de liquide que l’on trouve après la mort. Si
Cotugno, d’ailleurs, n’apu vérifier expérimentalement l’exis¬
tence de cette sérosité sur l’homme, pendant la vie, il lui
a été donné plusieurs fois d’en constater la présence sur
des poissons vivants de différentes espèces h Magendie
démontrera plus tard que ce liquide est animé d’un double
mouvement de flux et de reflux, et que son absence pos¬
sible dans les ventricules cérébraux sur le cadavre tient
évidemment à ce qu’il s’est porté dans le rachis.
Scarpa (1747-1832), l’élève de Morgagni, s’efforce d’é¬
lucider le rôle des plexus et des ganglions nerveux; il
décrit les nerfs olfactifs et le nerf naso-palatin, déjà dé¬
couvert par Cotugno, et met en évidence, dans ses ta¬
bleaux iconographiques, les nombreux filets qui, contrai¬
rement à l’opinion de Berhends communiquent au
cœur le sentiment et la vie.
Signalons encore les recherches de. Malacarne (1744-
1. Cotugno fut le premier à décrire le liquide céplialo-racMdien, mais la
sérosité qui baigne les yentricnles cérébraux avait été soupçonnée bien avant
lui ; Vieussens, WiUis et Galien lui-même en admirent l’existence.
2. En 1792, Berbends publia une dissertation intitulée : Qm demonstra-
tvT cor nervis earere.
ANATOMIE ET PHYSIOLOGIE,
227
1816) sur la structure de l’encéphale et les puissants
services rendus à 1 anatomie du système nerveux par
Reil (17S9-1813), qui parvient à séparer, au moyen de
l’acide nitrique, les filets nerveux de leur gaine lamineuse,
et attache son nom à la saillie du cerveau que l’on voit
dans l’intervalle de la bifurcation d.e la.scissure de Sylvius
iin&ula de Reit) h
La publication de Sœmmering (1755-1830), qui a pour
titre : Tabulæ baseos encephali, présente, avec des planches
d’un rare mérite, des observations fort intéressantes sur
l’origine apparente des nerfs ; et Sabatier (1732-1811),
Vicq-d’Azyr (1748-1794), Cbaussier (1746-1828), enri¬
chissent la science de diverses particularités relatives à
ces mêmes organes.
Enfin nous ne saurions passer sous un silence absolu la
doctrine du phrénologiste Gall (1758-1828), moins peut-
être à cause de sa valeur réelle, que par suite de la révo¬
lution qu’elle provoqua dans l’histoire anatomique des
centres nerveux les plus élevés. Elle se résume d’ailleurs
dans les deux principes suivants : 1“ l’intelligence a pour
siège exclusif le cerveau ; 2° chacune de ses facultés a,
dans le cerveau, un organe propre. « Or, dit Flourens,
de ces deux propositions, la première n’a certainement
rien de neuf, et la seconde n’a peut-être rien de vrai »
Que d’erreurs, au reste, dans les applications spéciales
qu’il fit de ses théories ! S’agit-il des éminences cérébrales,
susceptibles d’expliquer les facultés diverses, nous voyons
Gall s’appliquer à apprécier, non plus la masse totale de
1- Cette saiUie ne se rencontre que chez l’homme et le singe. Lisse chez
^ dermer, elle est pourvue de cinq plis chez l’homme.
2- Les phrénologistes qui, à l’exemple de GaU et de Spurzheim, ont placé
les facultés intellectuelles dans le cerveau pris en masse, se sont trompes,
ces facultés résident exclusivement dans les hémisphères.
DU XVII® AU XIXC SIÈCLE.
228
rintelligence, par la masse totale du cerveau, mais Tin.
tensité de telle ou telle faculté, par le volume de telle ou
telle bosse, et il est conduit de la sorte à attribuer à l’oie
par exemple, l’instinct de la musique. Aussi, l’Empereur
d’Autriche dit-il facétieusement, en l’expulsant de ses
états : « que cette doctrine des têtes n’était bonne qu’à
faire tourner les têtes ».
ARTICLE VIII.
SYSTÈME CIRCULATOIRE, ANATOMIE DES LYMPHATIQUES. '
A propos du système circulatoire un hommage particu¬
lier est dû à Sénac (1693-1752) qui, rassemblant les idées
et les travaux de ses prédécesseurs, fit paraître un ouvrage
empreint d’une savante originalité sur la structure et les
maladies de l’organe cardiaque ; c’est le premier TmeYe
possédant une certaine valeur qui ait été publié en France
sur cette matière.
Les découvertes de FItalien Mascagni (1752-1815) et de
l’Anglais Cruikshank (1745-1800) rattachent leurs noms
avec éclat à l’histoire des progrès que fit l’anatomie des
vaisseaux absorbants. Les faits signalés antérieurement
furent soumis par eux à un contrôle sévère; ils continuè¬
rent, en les complétant, les études de leurs prédécesseurs.
La beauté des préparations et l’excellence même du texte
font de VHistoire iconographique un véritable chef-d’œuvre.
Mascagni y considère les séreuses comme des plexus
lymphatiques et émet l’idée que le tissu cellulaire et tous
les tissus blancs sont constitués par des vaisseaux de cette
catégorie, ou, en d’autres termes, le système lymphatique a
pour origine le tissu cellulaire. Il signale en outre Texis-
tence des conduits de la lymphe sur des points nom¬
breux, et soutient avec juste raison que tout lymphatique
traverse au moins un ganglion avant de s’ouvrir dans
ANATOMIE ET PHYSIOLOGIE.
229
l’un des deux troncs qui terminent le système absorbant.
Cruiksbank démontré a son tour l’existence des conduits
de la lymphe dans l’économie entière^ sans excepter le
cerveau, et s’attache à prouver que, sauf le sang, tous les
autres liquides organiques sont pompés par eux. Il résulte
enfin de leurs observations respectives une particularité
uniformément admise de nos jours, à savoir que les lym¬
phatiques ne communiquent pas avec d’autres veines que
les-sous-clavières et les jugulaires internes. i
ARTICLE IX.
ORGANES DES SENS.
Du côté des organes des sens, les explications basées
sur l’étude des faits viennent se substituer aux conjectures
imaginées par les anciens.
La découverte par Cotugno de l’humeur labyrinthique,
ses études sur les usages du limaçon, du vestibule et des
canaux demi-circulaires, les travaux de Ténon (1724-1816)
sur l’appareil de la vision, ceux de Scarpa sur l’ouïe et
l’odorat ajoutent des perfectionnements utiles aux notions
préalablement acquises sur ces matières.
ARTICLE X.
ANATOMIE COMPARÉE.
Enfin de remarquables monographies dues â Blumem-
bacb (1732-1840), Spallanzani (— 1799), Vicq-d’Azyr et
Camper (1722-1789), impriment à l’anatomie comparée
une direction salutaire. Les recherches se multiplient de
1- L’étude des lymphatiques a été brillamment reprise de nos jours par
anatomiste aussi consciencieux que savant, M. le professeur Sappeyjqui
a voulu contrôler par lui-même les assertions de ses prédécesseurs.
DU XVIl" AU XIX® SIÈCLE.
230
toute part, les connaissances sur la structure des orga¬
nismes animaux prennent une nouvelle extension, et
d’heureuses tendances se font jour sur l’appréciation des
faits.
A ce moment, Georges Cuvier (1769-1832) se montre, et
sa puissante influence aidera encore à la transformation
de la zoologie C
Le goût de l’histoire naturelle s’était développé chez lui
de bonne heure, et sa correspondance avec Geoffroy Saint-
Hilaire favorisa ses dispositions instinctives. Le plus beau
titre de cet esprit aussi élevé que méthodique fut de réunir
définitivement l’anatomie à la zoologie et de féconder
l’une par l’autre ces deux sciences. Toutes ses classifica¬
tions sont fondées sur l’anatomie comparée, l’étude des
espèces vivantes marche chez lui de front avec celle des
espèces fossiles et, grâce à cette lumineuse méthode.
Cuvier est réputé à bon droit le premier naturaliste des
temps modernes
CHAPITRE III
ANATOMIE PATHOLO&IQUE.
Ruysch, Malpighi, Leeuwenhoeck, ont jeté les bases de
l’anatomie de texture, mais c’est à Th. Bonet et à Morgagni
que revient l’honneur d’avoir édifié à l’anatomie patholo-
1. Voy. son éloge lu à l’Acad. de Médecine le 9 juillet 1833, m Bid. ies
inemires de V Acad. Royale de Médecine, par E. Pariset. Paris, 1850.
2. Consulter \Risto%re de la Zoologie depuis les temps les plus recules
jusqu,’à nos jours, par Ferdinand Hœfer. Paris, 1S73, et VBist. de la Zoologie
depuis l'antiquité jusqu’au XIX^ siècle, par Victor Carus, et notes par A-
Slineidtr. Paris, 1880, 1 toI. in-8.
ANATOMIE PATHOLOGIQUE. 231
giqué un monument véritablement digne d’elle et de la
médecine elle-même *.
Les anciens avaient bien observé certaines altérations;
Hippocrate s’efforçait déjà de son temps de rattacher le
symptôme à la lésion qu’il supposait devoir le produire.
Héropbile et Erasistrate, Celse, Arétée, suivirent en cela
l'exemple du Père de la médecine, eton vit Galien lui-même
proclamer bien haut le rapport nécessaire du trouble
fonctionnel avec l’altération causale.
Mais ce principe si nettement formulé par le médecin de
Pergame resta longtemps infécond, et ce ne fut guère que
vers la fin du xv® siècle qu’on essaya d’en tirer les consé¬
quences pratiques. Benivieni de Florence et Benedetti de
Venise méritent une mention spéciale pour leur empres¬
sement à pratiquer des autopsies.
Plus tard l’essor que communiquèrent aux sciences
anatomiques les travaux si remarquables du xvii® siècle
imprima encore aux études nécroscopiques une impulsion
nouvelle. Les observations se multiplièrent ; les cas inté¬
ressants furent publiés, on les présenta aux sociétés
savantes. Enfin ThomasBartholin, Panaroli, Peyer, etc...,
projetèrent aussi par leurs recherches cadavériques une
vive lumière sur la nature et le siège des maladies. Mais
les relations de tous ces savants se trouvaient malheureuse¬
ment enfouies dans de gros volumes ; le besoin se fit sentir
de les exhumer et de les isoler : ce fut la tâche que s'imposa
Théophile Bonet (1620-1689).
Le vaillant précurseur de Morgagni ne se dissimulait
d’ailleurs aucunement la difficulté de son entreprise et
comprit d’avance toute la peine qu’il aurait à réaliser
^ 1- Voy. le Mémoire de Saucerotte, en réponse à cette question : Quelle a
été Vinfluence de Vanatomie pathologique sur la médecine, depuis Morgagni
jusqu’à nos jours 2 Paris, 1837. — Eisueno D’Amador, Influence de l'anatomie
pathologique sur la médecine, depuis Morgagni jusqu’à nosjo^irs. Paris, 1837.
DU XVII® AU XIX® SIÈCLE.
232
noblement son dessein. Nonobstant ces considérations
personnelles^ Bonet se mit résolument au travail, et le
nombre d’observations éparses qu’il a reproduites dans son
Sepulchretum ' estprodigieux. Mais si ce fut là une œuvre,
gigantesque, elle brille bien plutôt par l’érudition et
la patience que par l’ordre et la méthode ; il y règne beau¬
coup de confusion, parfois de l’inexactitude, et son auteur
a le tort de ranger parmi les causes productrices de la
maladie certains phénomènes que l’on est autorisé à en¬
visager comme survenus réellement après la mort. Le
Sepulchretum comprend quatre livres : les trois premiers
sont consacrés aux affections de la tête, de la poitrine et de
l’abdomen ; dans le quatrième, Bonet étudie celles qui lui
paraissent d’une localisation difficile. Malgré ses imperfec¬
tions nombreuses, cette compilation quelque peu indigeste
n’en est pas moins le recueil le plus complet qui ait été
publié jusqu’à la fin du xvii® siècle, et l’influence qu’il
exerça sur la marche ultérieure de l’anatomie patholo¬
gique et l’évolution de la clinique elle-même nous semble
absolument indéniable.
En 1762, parut le grand ouvrage de Morgagni, De sedi-
bus et causis morborum per anatomiam indagatis ; il réa¬
lisait l’idée contenue en germe dans le Traité De locis affectis
de Galien. Les observations relatées dans ce volumineux
travail appartiennent en propre à l’auteur ou sont em¬
pruntées à son maître Valsai va. Morgagni a le mérite d’é¬
viter les stériles discussions; il laisse parler les faits, et son
œuvre est d’autant plus remarquable que les procédés dont
il dispose sont plus primitifs et moins perfectionnés. Le
style du professeur de Padoue est admirable de lucidité et
offre néanmoins des éclairs d’originalité inouïe; sa cri-
ThéopMle Bonet, Sepulehretuin, sixte Anatonnia, practicii. Genève,1679.
ANATOMIE PATHOLOGIQUE.
233
tique est juste, quoique sévère, et il ne cherche à déguiser
aucun des emprunts qu’il fait soit à ses prédécesseurs,
soit à ses contemporains. S’il interroge avec soin les or¬
ganes, c’est pour mieux étudier les altérations que peut
produire la maladie dans les solides et les liquides de l’é¬
conomie, et afin aussi de dégager d’une façon plus évidente
le rapport qui existe nécessairement entre la lésion et le
symptôme.
Les données de l’histologie se trouvent ainsi appliquées
à l’homme malade, et c’est au prince des anatomo-patho¬
logistes, c’est à l’immortel Morgagni que revient le mérite
de cette glorieuse tentative h S’il est vrai en effet de dire
queBonetlui prépara les voies, il est aussi juste de rap¬
porter au célèbre anatomiste de Forli Thonneur d’avoir
fondé a tout jamais l’école anatomo-pathologique. Cette
école, sans doute, rencontrera des opposants, des adver¬
saires même qui s’efforceront de la flétrir par d’injurieuses
épithètes et en jetant le discrédit sur les études nécrosco¬
piques. Mais aux ironiques sarcasmes de tous ses insul-
teurs elle répondra victorieusement en suscitant une géné¬
reuse pléiade de champions aussi ardents pour sa cause
que l’avaient été les Aselli^ les Pecquet, les Wharton, etc.,
pour celle de l’anatomie elle-même.
Les noms de Corvisart, de Bichat, de Dupuytren, de
Cruveilhier % d’Andral et de Leberts suffisent à rappeler
Mercandetti grava en l’honneiir de Morgagni une grande médaille re¬
présentant une Pallas qui offre à Esculape un scalpel avec lequel ce dernier
pîati^el’ouverture d’un cadavre.
^ ■ Crnveüliier, Anatomie pathologique du corps humain, ou description
figures lithographiées et coloriées des diverses altérations morlides dont
^^orpg humadn est susceptible. Paris, 1830-1842, 2 vol. in foL 230 pl. col.
tio’ 'Praité d'anatomie pathologique générale et spéciale, ou deserip-
soli^ ^°'^°9^nphie pathologique des affections morbides, tant liquides que
2 qq ^'^^servées dans le corps humain. Paris, 1865-1861, 2 vol. in fol. avec
DU XVII® AU XlXe SIÈCLE.
234
cettè génération nouvelle qui a si puissamment contribué
par la contemplation de la mort, à éclairer les mystérieux
rouages de la vie. L’illustre Ecole de la Salpétrière pour¬
suit de nos jours cette œuvre avec succès, et, brillamment
secondée par l’observation clinique, l’anatomie morbide
avance sûrement dans la voie des découvertes qui enassure-
ront le progrès véritable.
Les XVII® et xviii® siècles virent éclore bon nombre de
doctrines opposées. Ala description de chacune d’entre elles
nous rattacherons, comme de juste, les noms des patholo¬
gistes ou cliniciens qui la représentèrent, et l’étude de leur
œuvre au point de vue médical avec tout le développe¬
ment qu’elle comporte.
Le Père de la médecine considérait dans le corps humain
les solides, les liquides et les forces. Cette division, toute
simple qu’elle est, nous semble s’adapter merveilleuse¬
ment aux trois grandes classes de systèmes que nous devons
maintenant passer en revue. Aux solides correspond le soli-
(/zsme; aux liquides, les forces enfin se trou¬
vent assez bien représentées par le vitalisme qI Yanimisme.
CHAPITRE IV
SOLIDISME.
Subordonner entièrement aux lois ordinaires de la mé"
canique les mouvements si complexes d’ordre hygide
morbide dont l’économie vivante est le théâtre et chercher
à les expliquer par ces mêmes lois,eninvoquantle concours
des formules algébriques, tel fut le but poursuivi par h®
iatro-mécaniciens ou iatro-mathématiciens.
De nos jours sans doute quelques progrès ont été réalises
dans cet ordre de recherches, mais il est des actes dontl®
SOLIDISME.
23S
inécanisme moléculaire échappera longtemps encore aux
investigations des savants, et les manifestations locomo¬
trices sont les mieux connues à l’heure actuelle.
Le dix-septième siècle n’était pas assez mûr pour faire
dans ce domaine des acquisitions sérieuses, et le moment
n’étàit point venu de scruter fructueusement ces problèmes
si ardus de la biologie. Aussi ne se rattache-t-il guère
d’autre intérêt aux noms illustres de la plupart des iatro-
mécaniciens que celui que l’on accorde à des jalonsnaturels
pouvant guider dans l’histoire de la mécanique animale.
On fait généralementrentrer,hienqu’ellen’en soit qu’une
partie accessoire et secondaire, la médecine statique de
Sanctorius dans l’iatro-mècanisme .Son auteur n’a pu pro¬
fiter des grandes découvertes anatomiques de la seconde
moitié du xvii® siècle, et nous devons l’envisager plutôt
comme le précurseur que comme le fondateur de la nou¬
velle doctrine.
Né à Capo d’Istria, Sanctorius fit ses premières études à
Padoue et se rendit ensuite à Venise où il mourut en 1636.
Durant longues années on prononça son éloge dans cette
dernière ville et, il y a environ deux siècles, chacun pou¬
vait contempler dans les rues de Padoue une colonne où
se. trouvait gravé au milieu le nom de Sanctorius etsur les
côtés une balance au dessous de laquelle il était écrit :
^ùc sta salus !
C’est dans son livre sur la médecine statique que sont
renfermés ses remarquables travaux^; ils portent princi¬
palement sur la transpiration insensible,, dont Sanctorius
le premier tenta Tappréciation exacte 2 . Pour rendre son
1 - Sanctorius, De staticâ medicinâ apTwrismorum secfionibvs septem cmn-
PreTunm. Venetiis, 1614. Suivant le témoignage de Boerhaave, aucun ouvrage
Biédical n’atteignit le degré de perfection de la médecine statique de Sanc-
^rius : (£ HnUus liber in re medicâ ad eam perfectionem scriptus est ».
On connaissait avant Sanctorius la transpiration insensible, on était
DU XVII® AU XIX® SIÈCLE.
236
expérience aussi concluante que possible, il eut l’admirable
patience de demeurer presque continuellement assis pea-
dant trente années consécutives, sur une sorte de siège
soutenu par quatre piliers de bois et suspendu à une ro¬
maine, afin de pouvoir ainsi évaluer approximativement
les pertes de poids éprouvées par son propre corps.
Nul doute que Sanctorius n’ait exagéré l’importance de
ce genre d’études, puisqu’il alla jusqu’à attribuer toutes
les maladies à l’excès ou au défaut de transpiration. C^st
d’ailleurs le propre des novateurs que d’outrepasser les
conséquences de leurs théories.
Quoi qu’il en soit^ les résultats obtenus furent rédigés
en 466 aphorismes comprenant eux-mêmes sept sections
différentes. La première a trait au poids de la transpira¬
tion insensible ; la seconde à l’air et aux eaux; la troisième
concerne la nourriture et la boisson; la quatrième le
sommeil et la veille ; la cinquième s’occupe du repos et
de l’exercice ; la sixième de l’acte vénérien ; la septième
enfin désaffections de l’âme.
Dans ses commentaires sur Avicenne,, Sanctorius nous a
laissé aussi la description et la figure d’un thermomètre à
eauL d’un hygromètre®, d’appareils spéciaux pour les
bains ® et pour l’extraction de la pierre, ainsi que d’un pul-
silogium ou instrument particulier destinée faire connaitre
le degré de fréquence ou de rareté du pouls.
Cefuten résumé un esprit original et qui personnifia assez
même convaincu de son importance, mais nul n’avait essayé de l’apprécier
numériquement.
1. Sa sensibilité ne devait pas être à l’abri de tout reproche.
2. L’hygromètre de Sanctorius était fabriqué à la façon des capucins de
nos jours.
3. Lorsqu’un malade alité devait prendre un bain, Sanctorius le faisait
introduire dans un sac qui pouvait s’emplir et se vider au moyen de deux
robinets.
SOLIDISME.
237
bien les applications faites à son époque des sciences phy¬
siques à la médecine.
René Descartes (1S96-1650) peut être scientifiquement
envisagé comme le véritable inspirateur de Tiatro-méca-
nisme. Cet incomparable génie conçut le hardi projet de
réunir toutes les sciences et de les utiliser au perfection-
uement l’une de l’autre. Après avoir appliqué dans ce but
la géométrie et l’algèbre à la mécanique, nous le voyons
tenter l’application de la mécanique elle-même à l’anato¬
mie. Descartes veut se rendre compte de sa propre vie, de
ses mouvements, de ses sens, et pour scruter les difficiles
problèmes offerts par l’organisme vivant, il remonte
comme toujours de l’effet à la cause, examine scrupuleu¬
sement les rapports réciproques des parties etleurs rapports
avec le tout. Mais, accoutumé à franchir d’un bond des in¬
tervalles immenses, son esprit, trop enclin à une généra¬
lisation anticipée, lui fait commettre de funestes erreurs
dans le domaine des sciences dites expérimentales.
« Un plus grand objet vient se présenter à lui, dit Tho-
« mas^ ; une machine plus étonnante, composée de parties
« innombrables, dont plusieurs sont d’une finesse qui les
« rend imperceptibles à l’œil même le plus perçant ; ma-
« chine qui par ses parties solides représente des leviers,
« des cordes, des poulies, des poids et des contre-poids, et
« est assujettie aux lois de la statique ordinaire ; qui, par
< ses fluides et les vaisseaux qui les contiennent, suit les
« règles de l’équilibre et du mouvement des liqueurs ; qui,
® par des pompes qui aspirent l’air et qui le rendent, est
« asservie aux inégalités et à la pression de l’atmosphère ;
® fini, par des filets presque invisibles répandus à toutes ses
^ 1- Thomas, Eloge de René Beseartes. Discours qui a remporté le prix de
t’Académie française, en 1766,
238
DU XVlf AU XIXe SIÈCLE,
« extrémités, a des rapports innombrables et rapides avec
« ce qui l’environne; machine sur laquelle tous les objets
« de l’univers viennent agir, et qui réagit sur eux ; qui
« comme la plante, se nourrit, se développe et se reproduit
« mais qui à la vie végétale joint le mouvement progres-
« sif ; machine organisée, mécanique vivante, mais dont
(f tous les ressorts sont intérieurs et dérobés à Foeil, tan¬
ce dis qu’au dehors on ne voit qu’une décoration simple à la
(( fois et magnifique, où sont rassemblés et le charme des
<c couleursjetlabeauté desformes, etl’élégance des contours
<c et l’harmonie des proportions : c^est le corps humain. »
Descartes considère le cœur de l’homme comme le foyer
de la vie interne : il s’y accomplit un bouillonnement
analogue à celui qu’éprouvent les liqueurs nouvelles, et
c’est par le feu secret qui Fanime que s’exécutent toutes
les fonctions de l’âme ; grâce à lui aussi, les parties les
plus subtiles du sang sont converties en un principe mo¬
teur, et voué lui-même à une éternelle agitation qui a
reçu nom d’esprits animaux ; ces esprits portent partout
l’activité et la souplesse.
L’estomac est un fourneau chimique où les aliments,
dissous par des liqueurs fermentescibles, se décomposent
pour se transformer ultérieurement en sang ; les artères
charrient le sang par des routes innombrables, jusqu’aux
extrémités de la machine humaine, et les veines ont pour
mission de ramener le liquide nourricier des extrémités
vers le cœur.
Le cerveau est le siège de l’âme ; c’est là qu’elle est
avertie de tout ce qui se passe aux limites de son vaste em¬
pire ; de là aussi elle distribue ses ordres aux nerfs, mes¬
sagers fidèles de ses volontés. A chacune des opérations
de l’âme correspond une modification particulière dans les
fibres cérébrales ou dans le cours des esprits. L’âme est à
la fois intelligente et sensible.
SOLIDISME,
23
Les idées pathogéniques de Descartes sont peut-être
encore moins nettes et moins précises, et Daremberg
porte surFillustre philosophe de la Touraine un jugement
sévère.
« Ni le physiologiste, ni le médecin, dit-il, ne sont en
rien redevables au grand esprit de Descarfes des ré¬
sultats positifs qu’ils ont obtenus. »
Mais si le temps a fait justice de ses opinions médicales,
la gloire du grand philosophe et du hardi mathématicien
n’en est aucunement amoindrie. L’esprit de Descartes
sera immortel, et tant que régnera l’amour de la vérité,
on rendra à sa mémoire l’équitable hommage d’une re¬
connaissante admiration.
Sanctorius, par sa médecine statique, prépara les voies
aux iatro-mathématiciens ; Descartes, en appliquant la
mécanique à l’anatomie, devint l’inspirateur de la jeune
école. Mais il était réservé à Alphonse Borelli (1608-1679),
d’en être le véritable promoteur ; ce fut lui, en effet, qui
tenta l’application définitive aux mouvements des êtres
animés, des lois qui régissent la statique et les mathé¬
matiques.
Borelli assimile, par une ingénieuse comparaison, les
os qui forment la charpente du corps humain à des le¬
viers, dont les muscles représenteraient exactement la
puissance, et évalue même approximativement la déper¬
dition de forces qui résulte de l’obliquité d’insertion de
ces derniers. Pour vaincre une résistance, si légère soit-
le muscle doit déployer une énergie considérable. La
reptation, le vol, la nage, se trouvent expliqués d’une façon
foute naturelle dans cette doctrine, et la science est éga¬
lement redevable au grand esprit du physiologiste italien
précieuses données sur le rôle des muscles intercostaux
dans l’acte respiratoire.
DU XVII® AU XIX® SIÈCLE.
240
Borelli, s’est montré toutefois un peu moins heureux
dans sa théorie de la contraction musculaire : la cause
prochaine de ce phénomène résiderait, suivant lui, dans
un gonflement de l’organe, gonflement dû lui-même au
mélange du sang et du fluide nerveux dans les cellules
spongieuses des muscles. Les esprits ou fluide nerveux
opéreraient ainsi au contact du liquide nourricier une
action chimique spéciale, qui aurait le mouvement con¬
tractile pour résultat nécessaire et immédiat *.
Ce n’est pas tout, et l’altération du suc nerveux occupe
une large place dans sa pathogénie ; ce suc peut devenir
assez âcre pour irriter le cœur ; dès lors la fièvre s’allume,
et tous les efforts du médecin doivent naturellement tendre
à modérer cette prétendue âcreté.
Laurent Bellini (1643-1704), disciple de Borelli,participa
aux exagérations du maître touchant l’influence de ce suc
essentiellement corporel, qui a nom esprit nerveux. On
le vit en outre invoquer de temps à autre les actions
chimiques à l’appui de son argumentation en faveur des
forces physiques, et sa théorie est un mélange fort confns
de chimiatrie et d’iatro-mécanisme. Toujours et partout
l’auteur s’est montré esclave de l’hypothèse; ses longues
études sur la contraction musculaire, la circulation du
sang, la génération, sont toutes là pour l’attester,
Comme anatomiste, Bellini adroit à plus d’égards : il a
localisé le siège du goût dans les papilles linguales et
1. De motu animalium, pars prima, in qua copiose disceptcctur de inotUh
nihus conspicuis animalium, nempe de externarum partium et artViUinfl^
tionibus, extensionibus, et tandem de gressu, volatu, natatu, et ejus annesns-
Borne, 1680. Paers altéra, in quâ de causis motus musculorum, et motiom
internis atgue humorum, gui per rasa et visoera animalium fiunt.
1681.
2. Oustûs organum novissime depreJiemum ; prxmissis ad faeiliorem itdfT'
ligentiam quibusdam de saporïbus. Bologne, 1665.
SOLIDISME.
241
nous lui devons la découverte des conduits urinifères du
rein*. Ses ouvrages pratiques sont généralement fort dé¬
fectueux; on trouve cependant quelques judicieuses obser¬
vations dans le Traité des urines^.
Certains hommes portent gravée au front l’ineffaçable
empreinte de leur nationalité. Georges Baglivi (1668-1706)
est de ce nombre, et alors même qu’il n’eût point prononcé
son fameux « Scribo hæc in aereromano », uous saluerions
encore en lui le génie romain.
Ce fut à la fois le plus érudit et le plus sensé des sectaires,
et on peut dire avec Daremberg « qu’il sema des fleurs de
rhétorique sur une route hérissée débroussaillés ». La
droiture de son jugement, l’élégance de son style, son
goût décidé pour l’observation directe, lui vaudront dans
l’histoire équitable l’élogieuse dénomination de prince du
Solidisme moderne. Digne précurseur de Hoffmann et de
Haller, Baglivi a été à l’Italie ce que Sydenham fut à l’An¬
gleterre ; et si ce dernier l’emporta par l’expérience prati¬
que, Baglivi lui fut incontestablement supérieur par cette
élévation de vues que donne seul le génie.
Professeur dAnatomie et de chirurgie au collège de la
Sapience de Rome, il voulut explorer toutes les routes
pour choisir la meilleure, et accorda, comme fruit de ses
Diéditations, une préséance incontestable au naturisme
Hippocratique Mais quel antagonisme entre la doctrine
de Cos et les idées solidistes auxquelles Baglivi concédait
manifestement une si grande faveur ! Le célèbre physiolo¬
giste fut assez logique pour le comprendre et fit de vains
1. Bûsercitatio anatomiea de struetwrâ et usu renum. Florence, 1662.
2. De v/rinis et pulsibm, de missione sanguinis, de fehrihtis, de morbis
^apitig et peetorîss. Bologne, 1683.
3. ce J’ai exploré toutes les routes, écrit-il lui-même, je n’en ai trouvé
<lii’niie qui puisse mener à une méthode sûre dans le traitement des mala-
bouillet. 16
242
DU XVII® AU XIX® SIÈCLE.
efforts pour concilier les deux doctrines. Ce n’est d’ailleurs
pas chose nouvelle que de voir étayer des hypothèses sur
des faits qui se trouvent en formelle contradiction avec
elles ; Thistoire des systèmes abonde en exemples de ce
genre.
Il existe, suivant Baglivi, deux centres d’impulsion dans
l’organisme ^ : le cœur qui fournit le sang aux diverses ré¬
gions du corps et transmet ses oscillations à toutes les fibres
charnues, et les méninges ^ douées d’une force systaltique
particulière,en vertu de laquelle elles se meuvent elles-mêmes
et communiquent le mouvement à toutes les fibres mem¬
braneuses qui réagissent sur les liquides en se contractant à
leur tour®. Le grand mérite de l’Hippocrate anglais consiste
à avoir mis nettement en lumière la prééminence du sys¬
tème nerveux et à avoir reconnu la sensibilité et la contrac¬
tilité comme facultés propres de la fibre vivante : c’est un
pas de plus vers le dynamisme moderne.
Rénovateur en pathologie^ des anciens principes métho¬
distes, Baglivi rapporta les phénomènes morbides à l’aug¬
mentation ou à la diminution de ton dans les solides ; tout
se réduisait pour lui à une question de tension ou de relâ¬
chement contre nature. L’importance de l’indication théra¬
peutique ne lui échappa point : On doit la tirer, disait-il,
du symptôme prédominant, de la nature de la maladie et
de la cause morbifique ®. Son indépendance pour les moyens
à employer fut enfin au-dessus de tout éloge, et au lieu
dies, c’est la doctrine de Cos, que ma propre expérience m’a habitué à regar¬
der comme le produit d’un oracle. »
1. Baglivi, Traite de la force motrice.
2. Baglivi appelait la dure-mère le cœur du cerneau.
3. Hoffmann transforma la théorie de Baglivi, en substituant le cœur
méninges.
4. Baglivi, Praxis medica.
5. Q-alien avait à peu près reconnu lui-même ces
sources d’indicationSi
SOLIDISME.
243
de borner les modes de traitement aux étroites exigences
dusolidisme^ on le vit faire un pressant appel à l’observa¬
tion et ne dédaigner aucun des médicaments dont l’efficacité
avait été proclamée d’une façon irréfutable par la grande
voix de l’expérience. Il l’écrivit d’ailleurs lui-même ; « To-
tus sum in observando ».
Loin d’avoir été un des coryphées de l’iatro-mécanisme *,
Bernard Ramazzini (1633-1714) fut surtout un éclectique,
et on le vit adresser un aussi fréquent appel à la chimiatrie
qu’aux doctrines solidistes Comme Baglivi son maître,
Ramazzini devint profondément observateur, et sut d’ail¬
leurs faire abstraction complète, au lit du malade, de toutes
ses idées théoriques.
Les constitutions médicales l’intéressèrent à un haut
degré ; aussi consacra-t-il toute l’ampleur de son talent à
les bien étudier, et on peut l’envisager sous ce point de vue
comme le digne émule de Sydenham.
Mais c^est surtout comme hygiéniste que brilla l’auteur
italien; outre ses savants commentaires sur le livre de
Cornaro nous avons encore de lui un Ti-aité justement
célèbre des maladies des artisans. Le nombre considérable
d’éditions qu’a eu cet important ouvrage témoigne suffi¬
samment du haut rang qu’il dut occuper dans la littérature
médicale*. Reprochons néanmoins à Ramazzini de s’être
montré un peu trop pessimiste dans les questions d’hygiène
professionnelle.
1. Quelques auteurs, et notamment Puccinotti, dans sa Storia délia Me-
dicvna, placent Eamazzini parmi les iatro-mécaniciens les plus exaltés.
2. La même remarque peut être judicieusement appliquée à son contem¬
porain et ami Lancisi (1654-1720), que la variété de ses connaissances rendit
à tout jamais célèbre. ^
3. Diseorsi délia vita sohria. Voyez Cornaro. De la sobriété, Conseils
pour vivre longtemps. Paris, 1880, 1 vol. in 18 jésus.
4. Voyez Ph. Pâtissier, Traité des maladies des artisans et de celles gui
'résultent des diverses professions d'après Ramazzini, Paris. 188i, 1 volin-8.
DU XVII® AU XTX® SIÈCLE.
244
Un grand nom en médecine est celui d’Hermann Boer-
haave (1668-1738) ; il nous rappelle un homme qui parvint
à se créer la renommée la plus bruyante de son époque.
Nommé professeur à Leyde , son enseignement fut en
effet le plus fameux de l’Europe entière. Boerhaave groupa
autour de sa chaire un si grand nombre de disciples qu’on
dut démolir les remparts de la ville, pour donner asile à
cette jeunesse studieuse, qui affluait de toute part, captivée
par le charme indicible de sa brillante parole, et la réputa¬
tion du maître s’étendit de son vivant même dans les deux
mondes ; « MecumBoerhaaviumaudivistiseloquentem, dit
Haller, candidum, assiduum, omnium litterarum peritum,
botanicum curiosissimum, chemicum incomparabilem,me-
dicum non Urbis^ non Belgii, sed universæ Europæ,
communem Medicorum ex omnibus nationibus moratio-
ribus confluentium præceptorem^ ». Aucune dignité uni¬
versitaire ne lui fit défaut ; il résumait en lui seul, comme
l’ontdit ses panégyristes, la Faculté entière.
Le praticien parut d’ailleurs se montrer en lui à la hau¬
teur du savant; plusieurs souverains le consultèrent, et sa
célébrité devint si grande, qu’un mandarin chinois put
écrire un jour ; « A. M. Boerhaave, en Europe ».
Tel fut l’homme étonnant qui voulut allier les doctrines
de ses prédécesseurs et les études cliniques de ses contem¬
porains aux théories mécanico-chimiques. Il admettait
bien l’influence des lois mécaniques sur les phénomènes
vitaux. « La fonction, écrivait-il est soumise aux lois de
la mécanique et ne peut s’expliquer que par elles » ; mais,
pas plus que Baglivi, il ne se montra toujours conséquent
1. Hermanni BoerliaaTe, Prcelectiones academicce in proprias institutions
rei medicæ ; edidit et notas addidit Albertus Haller, 1745. Vol. IV, pars
prima, pag. v.
2. Boerhaave, Aph, 40.
SOLIDISME.
245
avec ses principes, et on le vit souvent concéder une large
part aux idées humorales.
« Il est des gloires, a-t-on dit, qui, nées dans le tumulte,
ont besoin du tumulte pour se soutenir » ; plus éloquent
que profond, moins instructif qu’agréable, Boerhaave dut
en effet à la lucidité et à l’éclat de son enseignement la
supériorité dont il jouit sur ses rivaux de gloire h
Le temps a sourdement miné son oeuvre ; si l’ordre et la
méthode lui communiquèrent des dehors irréprochables,
elle n’en resta pas moins, pour quiconque voulut y regar¬
der de près, un chaos assez informe, et n’est guère aujour¬
d’hui qu’un froid monument d’érudition, n’offrant'plus
qu’un fort médiocre intérêt.
Qu’a-t-il donc fait pour notre science, et quel héritage
nous a-t-il légué ?
« L’anatomie nous enseigne, dit-il, que le corps humain
se compose de liquides et de solides*.
(L Les solides sont ou des vaisseaux renfermant des hu¬
meurs ou des appareils fabriqués, organisés et reliés entre
eux, de manière à pouvoir être mis en mouvement, d’après
leur mécanisme particulier, s’il survient une cause mou¬
vante. On trouve dans le corps des appuis, des colonnes,
des poutres, des bastions, des téguments, des coins, des
leviers, des ailes de levier, des poulies, des cordes, des
pressoirs, des soufflets, des cribles, des filtres, des canaux,
des auges, des réservoirs ®. »
Cette longue énumération d’organes assimilés à des ma¬
chines décèle évidemment les principes de l’École iatro-
mécanicienne.
Dans l’acte de la digestion, les phénomènes d ordre mé-
1. HofEmann. et Stahl formèrent
2. Aph. 39.
; Boerhaave
sorte de triumvirat.
246 Dü XVIIe AU XIX® SIÈCLE,
canique sont d’ailleurs parfaitement distingués des phéno¬
mènes chimiques.
Les aliments subissent dans la bouche des transforma¬
tions qui résultent du broiement, delà mastication et de
l’action combinée delà salive, du mucus et de l’air i.
Plus tard, après avoir concédé une large part aux vio¬
lentes contractions de la tunique musculeuse dans la di¬
gestion stomacale Boerhaave ajoute :
« U ne faudrait pourtant pas croire que les causes pré¬
citées soient suffisantes pour transformer les aliments,
il convient de leur ajouter : 1° la chaleur continuelle des
parties voisines du cœur, du foie, de la rate, de l’aorte, du
pancréas, du mésentère, des artères, des veines ; 2“ les bat¬
tements innombrables de tant d’artères voisines du cœur
et qui se distribuent à l’estomac, au diaphragme, à l’épi¬
ploon, à la rate, au foie, au pancréas, au mésentère, au pé¬
ritoine ; 3° les violentes vibrations de l’aorte située au-
dessous de l’estomac ; 4° la force du fluide nerveux, qui se
trouve peut-être ici en plus grande abondance que nulle
part ailleurs ; 5° la compression continuelle, réciproque,
vigoureuse de presque tout le péritoine par le jeu du dia¬
phragme ®... »
« L’hématose estproduite parles mouvements qu’imprime
l’air au liquide contenu dans les vaisseaux pulmonaires*. >
Et à propos de la circulation, Boerhaave nous dit :
« Il n’existe dans tout le corps aucune partie sensible qui
ne possède quelque petite artère ; les petites plaies, les
microscopes, les injections sont là pour l’attester. Jusque
dans la moelle des os on retrouve des membranes, des
1. Ap%. 68.
2. ApTi. 80.
3. Aph. 86.
4 . Aph. 201.
SOLIDISME.
247
vaisseaux, des humeurs. Toutes ces petites artères sont
des ramifications de l’aorte ‘. ï>
La nature et les parties constituantes du sang sont étu¬
diées dans les aph. 223 et suivants.
La circulation nerveuse se fait par la pénétration des
esprits dans les radicules des nerfs ; ces esprits ou fluides
deviennent les agents des fonctions nerveuses et sont l’u¬
nique cause du mouvement musculaire 2 ,
Les «joÂ. 601 et ceux qui les suivent contiennent l’ex¬
posé du mécanisme de la respiration, Boerhaave passe
ensuite successivement en revue, à partir de Yaph. 626, la
voix, la parole, le chant, l’action de rire, de bâiller, d’éter¬
nuer, et termine par l’étude de la génération dans les deux
sexes ses travaux d’anatomo-physiologie ; le professeur
de Leyde y a semé peu de vérités, et s’y est fait au con¬
traire le complaisant écho de toutes les erreurs de son
siècle.
Pour le juger sainement, c’est le pathologiste qu’il faut
chercher en lui, car c’est comme médecin surtout que
Boerhaave occupa dans la science un rang élevé.
«La maladie, nous dit-il, est un état du corps vivant qui
met obstacle au libre exercice d’une fonction quelconque®.»
Il reconnaît au reste trois grandes catégories d’affec¬
tions :
1“ Celles des parties solides de l’organisme ;
' 2° Celles des humeurs ;
3° Les altérations combinées de ces deux sortes d élé¬
ments.
Les solides peuvent être lésés sous le rapport de Informe,
du nombre (augmentation ou diminution), de la di-
1. ApTi. 214.
2. ApTi. 403.
3. ApTi. 696,
DU XVH' AU XIX® SIÈCLE.
248
mension, de la situation, des rapports, de la mobilité.
Les altérations des liquides concernent leur masse ou
leur qualité.
Dans son étiologie, Boerhaave distingue les causesinter-
nes et externes, prochaines et éloignées, prédisposantes et
efficientes.
Le symptôme est pour lui « un phénomène produit par
la maladie dans l’organisme malade ».
On appelle signes diagnostiques ceux qui indiquent l’état
actuel de l’organisme ; s’ils présagent ce qui doit se
passer ultérieurement , ils prennent le nom de pronos¬
tiques ; dans le cas enfin où ils rappellent ce qui a eu lieu
précédemment, ce sont des signes anamnestiques.
On entend par signe pathognomonique un signe spécial
à une maladie qui ne se comprend pas sans elle et est tiré
de sa nature même.
Les indications pour les maladies des solides concernent
Tétât de rigidité ou de laxité des tissus.
Quant aux humeurs, on doit s’étudier à les transformer,
lorsqu’elles sont altérées dans leur qualité, étalés évacuer,
s’il y a pléthore.
Un mot de pathologie spéciale :
La petite vérole provient, d’après Boerhaave, dun
miasme contagieux qui augmente la rapidité du sang et
joue le rôle d’irritant inflammatoire.
Il existe deux espèces de péripneumonie : l’une a son
siège aux extrémités des artères pulmonaires, l’autre aux
extrémités des bronchiales.
Les esquinancies peuvent être aqueuses, inflammatoi¬
res ou convulsives. La fièvre enfin est due à la stagnation
du sang dans les petits vaisseaux ; elle s’accompagne d un
certain degré de surexcitation de l’organe cardiaque.
En thérapeutique, Boerhaave se montre traditionna-
liste décidé; aussi est-ce là encore une des parties les
SOLIDISME.
249
Qieilleures 6t les plus acceptables de son œuvre.
Nous sommes réellement surpris, en envisageant par un
coup d’œil d^’ensemble l’édifice Boerliaavien, de n’yrienren-
contrer de nouveau et de saillant, rien qui dépasse les li¬
mites ordinaires de l’esprit humain; le génie de son auteur
s’évanouit à nos yeux, et, comme le dit Alibert, « la chute
rapide de ces échafaudages systématiques est une leçon
pour l’esprit humain ». Dans toutes ses théories, le champ
reste ouvert immense à l’hypothèse, et à quelle hypothèse !
C’est précisément lorsqu’il fait table rase de ses idées iatro-
chimiques, pour se conformer au bon sens et à l’observa¬
tion de ses devanciers, qu’il nous semble le plus digne de
louanges. En un mot, la réputation de Boerhaave ne doit
pas plus longtemps survivre à celui qui en fut l’objet, et le
prestige- qui s’attacha à son nom ne saurait légitimement
accompagner son œuvre ^.
FrédéricHoffmann (1660-1742) appartint, ainsi que son ca¬
marade et rival George s-Ernest Stahl, à cette célèbre Univer¬
sité de Halle “2, qui ne le céda, par la réputation des maîtres
etle nombre des disciples, à aucune des académies voisines.
La diction pure de ce médecin, la facilité et l’élégance de
son style, le firent préférer par quelques-uns à Boerhaave
lui-même ^ Quoi qu’il en soit de cette opinion, personne
U osera lui.dénier une grande aptitude au travail, et de vé¬
ritables succès pratiques.
1- Nous aurions peut-être hésité à donner sur ce point notre appréciation
personnelle, si nous ne pouvions l’abriter sous l’égide d’un nom recomman¬
dable, celui de Ch. Daremberg, qui tire la conclusion suivante de son étude
Boerhaave : a Je pense, dit-ü, que si les historiens y regardaient de plus
PJ'es, beaucoup de réputations médicales acceptées de confiance, mais créées
P^ des circonstances accidenteUes, s’évanouiraient en partie sous le regard
critjq,jg sérieuse et impartiale ».
B’Université de Halle fut fondéè en 1693 par Frédéric I«, à cette épo-
fiae électeur de Brandebourg et plus tard premier roi de Prusse.
Boerhaave sembla reconnaître aussi la supériorité de son rival, lorsque,
^té par le roi de Prusse, il l’engagea à s’adresser à Ho ffm ann.
2S0 I>ü XVlIe AU XIX* SIÈCLE.
« Hoffînann a l’expression facile, dit le professeur La-
« sègueL il est éloquent et disert; salatinité est claire et
« limpide ; il écrit aussi bien, sinon mieux^ que StoU, sans
« périphrases, sans néologismes et surtout sans germa-
« nismes. Son esprit net ne se plaît pas aux circonlocutions
« sa phrase a la décision de son intelligence; tout ce qui
« dépasse la mesure le gêne ; il détourne les yeux des
« grandes visées, qui le troubleraient; plus habile à tourner
(c qu’à escalader les obstacles. Son esprit se réduit volon-
« tiers aux côtés pratiques, qu’il assaisonne de généralités
« toujours accessibles. En somme, c’est une nature peu
« philosophique; s’il philosophie parfois, c’est presque
« malgré lui, et comme s’il se sentait frappé au coude par
« son collègue, qui l’avertit qu’il ne suffit pas de prescrire,
(c qu’il faut encore dogmatiser ; qu’au-dessus de la prati-
« que il y a la théorie qui la résume ou qui l’éclaire, et
« que l’expérience s’acquiert, mais ne s’enseigne pas. »
Schulze ^ s’exprime en ces termes :
« Eluxifr quàm maxime inter hæc sidéra doctrinæ ele-
« gantis copia et varietate ornatissimus, splendidorum
« munerum meritorumque decoribus illustris et yariis
« ingenii monumentis artisque felicissimis operibus incly-
« tus vir, Dominus Fridericus Hoffmannus, Cornes Pala¬
ce tinus Gæsareus, etc.... »
La partie physiologique occupe dans la médecine ration¬
nelle ® une assez large place, et deux livres lui sont consa¬
crés. Le premier d’entre eux embrasse à son tour trois
sections diff’érentes : l’une traite de la vie, de ses causes, et
desmouvements qui en dépendent; la seconde, desfonctions
1. L'Ecole de Malle : Fréd. Hoffmann, et Stahl. Confèrence faUe û
iaculté de médecine de Paris, pendant l'année 1865, par M. Lasègue-
2. Schulze, GommentaAres sur la vie de Frédéric Hoffmann,' _
Si Fnderici HofEmanni Opéra omnia in sex tomos distriTneta, Genève,
SOLIDISME.
25d
naturelles (sécrétions et excrétions) ; la troisième, des fonc¬
tions animales ou de celles qui ont pour instruments le
cerveau, les sens et la puissance de l’âme sur le corps. Le
jivre deuxième comprend l’étude de la diète envisagée
comme moyen propre à conserver la vie et la santé.
La pathologie générale est elle-même l’objet de trois
divisions, à chacune desquelles correspond un chapitre
spécial. Le premier se rapporte à la nature de la mort,
des maladies et des mouvements morbides, ainsi qu’aux
symptômes et aux causes; le second renferme les carac¬
tères et le mode d’action des venins et des poisons ; l’au¬
teur range dans le troisième les affections qui empruntent
leur origine à l’état de faiblesse du corps humain, à la
mauvaise qualité des aliments, au défaut d’excrétions, à la
trop grande abondance et à l’impureté du sang et des
humeurs ; vient encore prendre place dans cette troisième
partie l’étude des moyens thérapeutiques propres à être
fructueusement employés contre ces diverses altérations
de l’organisme.
Abordant ensuite lapathologie spéciale, Hoffmann passe
successivement en revue les divers genres de fièvres, les
hémorrhagies et la douleur, les maladies spasmodiques et
convulsives, celles qui sont provoquées par quelque lésion
viscérale ou par l’atonie des parties solides de l’organisme,
enfin les affections qui se localisent de préférence sur les
parties externes.
ûans toute son œuvre, le professeur de Halle se montre
franchement solidiste. Pour lui, « la circulation du sang est
la cause de la vie. On dit que le corps est vivant, tant
pe le sang et les humeurs se meuvent ; si leur cours vient
^ a interrompre, la mort survient. Le corps est sain, si la
•^Tculation est libre, modérée et réglée ; lorsqu’il y a
°^^adie, au contraire, elle devient précipitée, inégale et
embarrassée. Les causes morbifiques n exercent leurs
252
DU XVII
AU XIX®
SIÈCLE.
ravage qu"en troublant la régularité des mouvements
vitaux et en pervertissant les sécrétions et les excrétions
Les maladies aiguës sont provoquées par la stase dn
sang ; les maladies chroniques, par la stagnation duliquide
nourricier, ainsi que par l’obstruction des viscères et des
organes émonctoriaux ».
Ainsi qu’il est facile de s’en convaincre, le mouvement
est tout aux yeux d’Hoffmann. C’est lui qui entretient la
vie, c’est par lui aussi que le fluide nerveux circule dans
l’organisme, et la maladie n’est qu’un vice du mouvement.
Il la définit d’ailleurs lui-même « un trouble considérable
dans la proportion et l’ordre des mouvements des solides
et des liquides. Ces mouvements peuvent être accélérés ou
retardés dans le corps entier ou dans une de ses parties.
Leur désorganisation se joint parfois à une altération des
excrétions et des autres fonctions... ».
Il existe des mouvements trop forts et des mouvements
trop faibles : le mouvement trop fort produit le spasme ;
le mouvement trop faible engendre l’atonie.
Toute la pathologie d’Hoffmann réside, au reste, dans
cette distinction.
Le spasme peut être général ou partiel.. Lorsqu’il se
localise en une région riche en filets nerveux, il y provoque
une douleur dont le nom varie suivant le siège (cardialgie,
entéralgie, céphalalgie...). Parmi les spasmes généraux
prennent place les inflammations , les fièvres, etc... U
existe enfin un spasme convulsif (vomissements, palpita¬
tions).
L’atonie est aussi générale ou partielle ; eUe se révèle
par la prostration des forces et l’absence de courage; onia
rencontre surtout dans les maladies chroniques et héré¬
ditaires.
L’indication thérapeutique se résume à administrer des
remèdes convenables pour éloigner la cause morbifiqn® et
SOUDISME. 233
ses effets nuisibles, de manière à rétablir le libre cours du
liquide nourricier.
Toujours et partout le médecin doit d’ailleurs imiter la
nature.
L’eau simple est un des meilleurs remèdes ; elle relâche
les spasmes, dérive les humeurs, excite la transpiration.
Les bains d'eau naturelle et les bains de vapeur sont
appelés à rendre de grands services, mais il convient
d’entourer leur usage de certaines précautions.
Les clystères eux-mêmes offrent de l’analogie avec les
bains; on peut les employer pour adoucir, évacuer, forti¬
fier ou calmer.
Enfin les médicaments proprement dits sont rangés par
Hoffmann en quatre grandes classes,, auxquelles il con¬
vient d’ajouter celle des prétendus spécifiques :
Absorbants Emétiques Analeptiques Antispasmodiques
Tempéi^nts s Balsamiques Anodins
œ Atténuants ^ ® ai Stomachiques œ Narcotiques
I Calmants g Sudorifiques g viscéraux g
< g Diaphorétiques < Astringents et^
I O Diurétiques g ^
q > Emménagogues p3 o
^ Expectorants &<
Sternutatoires
Apophlegmatiques
Sialagogues.
L’histoire abrégée que nous venons de faire des doc¬
trines d’Hoffmann donne une idée suffisante des efforts
tentés par ce médecin, dans le but de ramener sous une loi
unique les diverses branches médicales ; mais la précision
rigoureuse n’est malheureusement pas de mise dans les
sciences naturelles, et c’est là l’écueil où vint sombrer le
système du célèbre novateur.
Nous ne saurions nous défendre toutefois d un grand
étonnement en envisageant de près la doctrine iatro-méca-
uique et les noms illustres qui la représentèrent. Gomment
234
DU XVII® AU XIX® SIÈCLE.
tant d’esprits distingués ont-ils pu, de sang-froid, réduire
l’homme à une simple machine, et demander aux sciences
exactes la solution de problèmes qu’elles, seront étemelle
ment impuissantes à leur fournir? Il existe assurément
des phénomènes d’ordre physique, mais ce qui a trop sou¬
vent échappé aux médecins philosophes, c’est la distinction
des phénomènes physiques et des phénomènes vitaux ; à
notre point de vue, un abîme les sépare.
Le solidisme a encore revêtu de nouvelles formes qu’il
n’est pas permis d’ignorer. On a considéré jusqu’ici la ma¬
tière comme dominée par la force ; nous allons voir quel¬
ques physiologistes envisager la force comme inhérente à
la matière. Une première tentative dans cette voie avait
déjà été faite par Glisson ‘ ; Albert de Haller essaya de
remplir le programme de son illustre prédécesseur et fut
regardé à bon droit comme l’inaugurateur du solidisine
moderne.
Savant accompli, expérimentateur consommé, travailleur
intelligent, Haller (1708-1777) posséda cette somme de
qualités qui constituent l’homme remarquable. A tous les
dons de l’esprit il joignit d’ailleurs une impartialité dans
la critique et une noblesse de caractère qui lui attirèrent
sans cesse l’estime des contemporains et réduisirent bien
des envieux au silence; car si nous rappelons ici qu’il eut
des adversaires, c’est pour proclamer bien haut qu’il sut
les terrasser
1. L’anatomiste hollandais Jean de Gorter (1689-1762) avait remis en
lumière les idées de Glisson ; il entreprit de nouvelles études sur l’imtabilité,
sans cependant en déterminer les lois, et le mérite de cette détermination
revient à Haller.
2. Lorsque parurent les Commentaires sur l’ouvrage de Boerhaave, Nort-
•vvick et Hamberger surgirent pour les attaquer ; Haller les combattit par
des expériences décisives. Plus tard, de nouvelles di.scus6ion8 eurent lioo a
SOLIDISME,
255
Parmi toutes les gloires de ce physiologiste aussi éclairé
que modeste, la principale est sans doute celle qui nous le
fait encore honorer aujourd’hui comme le fidèle commen
tateur de Boerhaave ^ de même aussi que le plus beau
titre de Boerhaave lui-même consiste, à nos yeux, à avoir
suscité Haller.
Durant longues années , le disciple respectueux se
servit pour ses leçons des ouvrages du maître, lorsqu’en
1747 parut la première ébauche de physiologie où Haller
exposait ses vues célèbres et ses découvertes sur une force
à peu près inconnue jusqu’à lui, que recèle l’organisme
animal.
L’irritabilité Hallérienne est un moteur d’une nouvelle
espèce; c’est une propriété inséparable de la fibre elle-
même, et cette propriété semble être l’apanage exclusif des
organes musculaires ®. Comme preuve convaincante de sa
théorie, Haller invoque à son appui la persistance des
battements du cœur séparé de l’animal
En dehors même de cette irritabilité qufil distingue avec
soin de l’élasticité, et rend synonyme de contractilité, le
savant de Berne reconnaît l’existence d’une autre propriété
immanente aux tissus vivants qui se rattache directement
au système nerveux, et à laquelle participent les nerfs eux-
mêmes , c’est la sensibililé : « J’appelle fibre sensible dans
propos de physiologie avec Whÿtt, Lamtire, Lorry, Lecat ; mais le succès
final resta toujours du côté du savant de Berne.
!• Hermanni Boerhaave: Prœlectiones dcadetnices in propriai institutiones
^ei niedicæ ; edidit et notas addidit.
2. Haller, physiologies in umm prœlectionum academiearum.
Gottingue, 1747.
3. « J’appelle partie irritahle du corps humain, dit Haller, celle qui
devient plus courte quand quelque corps étranger la touche un peu forte¬
ment... B
i- Cette explication ne serait plus acceptable aujourd'hui, puisqu’on
Apporte avec juste raison la persistance des battements aux ganglions
intrinsèques du cœur;
DU XVII® AU XIX® SIÈCLE.
256
l’homme, dit-il, celle qui, étant touchée, transmet àTâme
l’impression de ce contact ».
Irritabilité musculaire, sensibilité nerveuse^ tels sont en
résumé les deux termes qui doivent servir d’échafaudage
à tout le système physiologique d’Haller h
La doctrine de Guillaume. Cullen (1712-1790) ® procède
à la fois de l’irritabilité Hallérienne et du nervosisme
d’Hoffmann ; elle relie, pour ainsi dire, l’un à l’autre les
deux systèmes. Dans cette théorie, l’irritation est un fait
primitif, incontestable, dont il faut se garder de rechercher
l’origine ; mais, peu conséquent avec lui-même, Cullen ne
tarde pas à se demander si on ne pourrait légitimement
rattacher ce phénomène à une action spéciale du fluide
nerveux, et finit par convenir du peu d’intérêt qu’offre le
point de départ des diverses fonctions vitales, puisque la
vie elle-même se présente à nous sous la forme d’un cercle
continu.
C’est en modifiant d’une façon variable le système ner¬
veux qu’agissent à ses yeux les différentes impressions
ressenties par Torganisme ; poussée à l’excès, l’irritabilité
engendre le spasme, de même que son défaut produit
l’atonie.
1. f Haller est moins mécanicien que ceux qui ne voient dans les nerfs
que des cordes vibrantes, et que Hoffmann lui-même, qui n’admet dans les
tissus que des propriétés && chair morte; mais quoique l’irritabilité soit un
progrès très important, elle dichotomise la physiologie qui oscille entre
l’irritation et l’abirritation, comme dit plus tard Brôussais ; entre la con¬
traction et le relâchement, laissant dans l’oubli la plupart des autres actes
vitaux. Tout inspiré de la philosophie de son temps, il a revendiqué au
nom de la méthode expérimentale les droits légitimes des tissus à la vie,
localisée presque exclusivement dans les nerfs sous le nom d’esprits animaux,
mais TexpérimentationTa réduit àde nombreuses et inévitables erreurs.. .3>
JB. Yan JBelmont ; sa biographie ; histoire critigue de ses Œuvres et influence
de ses doctrines médicales sur la science et la pratigue de la mededne
jusgu'à nos jours, par le D' Mandon).
2. Pour les détails biographiques sur Cullen, voir : J. Thomson, Â.n ae-
ovMtofthe JLâfe, Lectures and Writings of W. Cullen. 2voL in-8 (1832-1869).
SOLIDISME.
2K7
. « Le spasme de Cullen est issu de l’irritation de Haller.
« Il appartient à la fibre et au vaisseau, comme l’attraction
« à la pierre. Il procède de l’impression et non de la dila-
« tation, et cette impression n’a rien de physique ; c’est un
« acte de la sensibilité qui répond à l’action des corps
« extérieurs en vertu d’une spontanéité aussi essentielle
« aux tissus vivants que la chaleur aux corps en ignition.
« Les agents physiques excitent, mettent en jeu, détermi-
(c nent d’une certaine manière cette propriété ; mais ils ne
« la communiquent pas comme ils communiquent leur
« mouvement, leur chaleur, leur lumière, leur électricité,
« aux corps ambiants de même nature qu’eux. Il y a plus,
« l’irritabilité reçoit ses déterminations véritables et fonc-
« tionnelles non de l’extérieur, mais d’une matière vi¬
ce vante, la matière nerveuse, douée essentiellement de la
« sensibilité, comme la fibre musculaire l’est de l’irrita-
« bilité ou faculté motrice. L’intervention de ces deux
« éléments fait des œuvres de Cullen quelque chose de
« tout nouveau et d’inouï jusque-là. On se sent tout à
« coup transporté à une distance infinie de l’antiquité,
« qu’on touche pourtant encore »
Cullen conçut l’audacieuse prétention de fonder un
système nosologique, et à l’exemple de ces nombreux in¬
venteurs qui ne possèdent pas de notions suffisantes pour
étayer leurs théories d’une façon inébranlable, on le vit
faire appel aux ressources de sa brillante imagination pour
suppléer de la sorte aux connaissances solides.
Sa classification, fort arbitraire d’ailleurs, ne tient aucun
compte du siège et de la vraie nature de la maladie ; elle
repose sur quelques analogies vulgaires. Les espèces mor-
1. Introduction au Traité de tTiérapeutique et de matière médicale, par
Trousseau et Pidoux ; 9® édition, revue et augmentée avec la coUalsoration
de Constantin Paul. Page xiv.
BOUILLET.
DU XVII* 'AU XIX® SIÈCLE.
258
bides y sont ramenées à trois grandes catégories les
pyrexies, les névroses, les cachexies i.
Mais s’il fut en principe un peu fantaisiste, les lumières
cliniques ne lui firent jamais défaut, et le théoricien
s’effaça souvent devant le praticien ; un exemple suffira
croyons-nous, pour confirmer ce que nous avançons. La
fièvre résulte pour lui d’une faiblesse générale dans l’exer¬
cice des diverses fonctions, faiblesse qui se traduit au
contraire par une sorte de stimulation du côté du sys¬
tème sanguin ; or en pratique Cullen néglige le phénomène
initial de langueur pour ne s’occuper que de la réaction
consécutive, et préconise chaleureusement la médication
antiphlogistique. Que de fois d’ailleurs ne le vit-on pas
aussi, malgré sa prétendue répugnance pour les spécifi¬
ques ®, tenter l’action de médicaments qui ont toujours été
envisagés comme tels !
Ses théories exercèrent en résumé une assez heureuse
influence sur la marche de la thérapeutique, elles inspi¬
rèrent au médecin expérimentateur un plus grand respect
pour des tissus, dont la sensibilité et l’irritabilité se trou¬
vaient mises désormais hors de doute :
« Les effets particuliers des substances en général, disait-
il, ou de celles spécialement qui portent le nom de médi¬
caments, dépendent de la manière dont elles agissent sur
les parties sentantes et irritables du corps humain, lors¬
qu’elles y sont appliquées, d
Haller, l’illustre créateur de la physiologie expérimen¬
tale, avait exposé ses vues admirables avec tout l’éclat que
1. Une quatrième catégorie est réservée aux maladies locales. La classi¬
fication de Cullen comprend 19 ordres, 230 genres et moins de 6ü0 espèces.
2. Il proscrit l’emploi des spécifiques dans ses Institutions of tneàeeine,
physiology, for the use of the students in the university of ÆJdinbv/rgh.
SOLIDISME.
239
comporte une grande découverte, et Guillaume CuUen ve¬
nait d’introduire dans le domaine de la pathologie le phé¬
nomène mécanique de l’irritabilité ' ; nous voici à l’heure
actuelle en présence d’un esprit plus absolu encore et plus
systématique peut-être que ceux qui l’ont précédé. S’il
affirme avec une présomptueuse autorité, la contradiction
le blesse, et son exclusivisme n’a d’égal que la rigueur de
son principe. La doctrine de John Brown (1735-1788) briUe
en effet par deux qualités inappréciables: elle est simple *,
et elle est claire; aussi se montre-t-elle merveilleusement
séduisante. L’inflexible Écossais veut saper du même coup
l’irritabilité de la fibre motrice, et la sensibilité du système
nerveux ; il fait table rase des organes, et la maladie n’est
plus à ses yeux qu’une abstraction absolue Mais on ne
détruit généralement qu’à la condition de réédifier, et la
faculté nouvelle issue du système de Brown prend le nom
d'incitadilüé. C’est une force de nature indéterminée, et de
cause inconnue qui se confond, pour ainsi dire,'avec la vie
elle-même *. La santé résulte du rapport de cette force avec
les stimulants, et la maladie se déclare lorsque cette corré¬
lation vient à se rompre. Mais entre l’état hygide et l’état
morbide, il existe toujours (au moins pour les maladies
générales) une situation intermédiaire d'opportunité. Les
maladies locales paraissent peu préoccuper l’élève de
Gullen et toute son attention se concentre du côté des
1. L’irritabilité eagendra en pathologie la doctrine du spasme et de
l’atonie.
2. Brown supprime en physiologie tout détail anatomique, en pathologie
toute séméiotique et toute nosologie, en matière médicale toute idée de
spécialité.
3. La doctrine de Brown est consignée dans ses Me -ienta medidnœ.
Edimbourg, 1780.
4. L’incitabilité réside dans la moelle nerveuse et le tissu musculaire.
6. Brown fut disciple de Gullen, et ce dernier le prit comme précepteur
de ses ûlsi
260 DU XVII* AC XIX* SIÈCLE,
affections diathésiques. Ces dernières sont sthéniques ou
asthéniques, suivant que l’excitation se montre trop éner¬
gique ou insuffisante, et la plupart des cas observés peu¬
vent être légitimement rapportés à la seconde de ces
catégories, puisque les maladies par asthénie sont à peine
aux maladies par sthénie comme 97 est à 3 h Au premier
de ces états on devra naturellement opposer les excitants,
au second les débilitants.
D’ardents prosélytes du Brownisme essaieront plus tard
de pousser à leurs dernières conséquences les principes du
maître, et on pourra, à l’aide de la fameuse table imaginée
par Lynch, établir le diagnostic et le traitement d’une ma¬
ladie quelconque avec autant de facilité qu’on fait une
multiplication avec la table de Pythagore.
Mais tout excès doctrinal implique nécessairement une
réaction’ contraire. Giovanni Rasori (1766-1837) prit le
contrepied.du Brownisme, et son système fut, comme on
l’a dit, celui de Brown renversé. Pour l’un et l’autre en
effet, la vie est entretenue par les stimulants et, contraire¬
ment à l’opinion du pathologiste écossais, c’est l’excès de
stimulus qui, aux yeux de Rasori, provoque l’invasion de
la maladie ; les affections par sthénie sont à celles par
asthénie comme 97 est à 3 ; le rapport numérique établi
par Brown se trouve ainsi retourné. Stimulants, contro-
stimulants, tels sont les deux grands ordres de remèdes
préconisés par le médecin d’Italie ; le second d’entre eux
joue le principal rôle, puisque l’asthénie prédomine à un
si haut degré. Quel quq soit le jugement que l’on porte sur
sa doctrine, l’auteur a manifestement bien mérité de
1. La goutte a été le point de départ du système pathologique de Brown ;
elle provient de 1 asthénie ; donc toutes les maladies doivent reconnaître
la même cause.
SOLtDJSME. 261
la science, en reconnaissant à certaines substances, telles
que le tartre stibié administré à hautes doses,la remarqua¬
ble propriété d’atténuer les phénomènes inflammatoires’.
Avec Broussais (1772-1838), l’école physiologique va
faire son apparition dans le monde médical. La trempe
d’esprit originale et vigoureuse à la fois de l’éminent pro¬
fesseur, sa pénétration profonde, son zèle infatigable le
désignaient à tous comme le porte-drapeau d’un nouveau
système, e^ par suite de l’énergique activité qu’il déploya
dans sa réforme, son nom devint à tout jamais synonyme
de combat sans trêve ni merci, de lutte et de lutte à ou¬
trance
« Broussais était admirablement doué de toutes les qua-
« lités nécessaires à un réformateur : la force et les ha-
« bitudes du corps secondaient puissamment l’énergie de
« ses convictions et l’impétuosité de son génie. D’une taille
« au-dessus de la moyenne, il portait une tête énorme sur
« un cou et des épaules de formidables dimensions; sa
« figure, où les os proéminaient sous un système muscu-
« laire moins prononcé, s’animait d’une manière étrange
« à la plus légère émotion, et ses yeux d’un gris fauve
« dardaient alors des regards qui leur étaient particuliers.
« Sa voix vibrante et sonore, soutenue par une mimique
« impétueuse, était infatigable et toujours au service de sa
fougueuse imagination. Celle-ci était inépuisable et ap-
« pelait à son aide tour à tour ou en même temps la rail-
« lerie et l’enthousiasme,1a science et la passion,la raison
1. La doctrine de Rasori est généralement connue sons le nom de Maso-
risme ou Contro-Stimulisme.
2. Voy. pour la biographie de Broussais ; Mude sur Broussais et sur son
Œuvre, par Paul Reis. Paris, 1869. —Notice historique sur la vie, les travaux,
les opinions médicales et philosophiques de Broussais, par H. de Montègre.
Paris, 1839 — Galerie médicale, n* X. (Extr. de la Gaz. méd. de Paxis.)
DU XVII® AU XIX® SIÈCLE.
262
a et le cœur; ne dédaignant aucune arme,il visait autant à
(c frapper fort qu'à frapper juste. Avec une organisation
<!. plus calme, Broussais eût rencontré des approbateurs
« mais sa doctrine n’aurait jamais eu de prosélytes et
« même de martyrs. >.
« Semblable à Minerve^ dit Pariset qui sortit tout ar¬
mée du cerveau de Jupiter, on voit sortir tout à coup du
sien une médecine toute nouvelle. » Elle a son point de
départ dans les idées de Haller, et malgré de grandes ana¬
logies avec le Brownisme . peut-être confine-t-elle da¬
vantage encore aux vues de Rasori, puisque, comme ce
dernier, Broussais admet d’une façon indiscutable la pré-
douainance certaine de l’élément stimulateur ®.
L’irritabilité est encore le pivot autour duquel gravite
tout le système et la maladie consiste dans l’exagération
ou l’affaiblissement de cette propriété vitale; le mot d’er-
ritation sert à désigner le premier de ces états celui A'ab¬
irritation est appliqué au second. Mais comme les modifi¬
cateurs organiques agissent le plus souvent en surexcitant
l’économie vivante, les maladies irritatives l’emportent
naturellement de beaucoup sur leurs antagonistes. Irrita-
1. Félix. Eoubaud, Hist. de la médecine en France yendant la'premMre
moitié du xix« siècle ^—Voir missiVFloge de Broussais, par M. Mignet.
2. V&Tiseii.,.Discours prononcé, lors de l'inauguration de la statue de Brous¬
sais à l'hôpital d^i Val-de-Grâce, le 21 1841, au nom de l’Acad, de
'Médecine.
§. La réforme opérée par Broussais commence avec l’apparition de son
Histoire desphlegmasies, publiée en 1808.
4. a L’irritabilité, disait Bégin, est l’aptitude qu’ont certains corps à
recevoir l’impression des corps qui leur sont étrangers et à se mouvoir à
l’occasion de cette impression. »
; 5. L'imtation est, aux yeux de Broussais, s un accroissement de la con*
tractibté des tissus, dont les contractions augmentées attirent une plus
grande quantité de fluides d.
SOLIDISMË.
263
tion inflammatoire, irritation hémorrhagique, suhinflam-
mation, névrose,, telles sont les divisions auxquelles on
essaye de ramener les différentes formes pathologiques.
La maladie n’est plus dans cette hypothèse qu’un simple
accident, d’où on veut bannir toute idée de spécificité, et
les fièvres dites essentielles se trouvent rayées du cadre
nosologique.
Non content de ses premiers exploits, Tardent réforma¬
teur se montre plus radical encore ; il ne voit bientôt plus
qu’un seul organe atteint et rapporte à des lésions du
tube digestif la plupart des états pathologiques de l’écono¬
mie ; tout n’est plus, à ses yeux, que gastrite ou gastro¬
entérite.
La thérapeutique de Broussais est d’ailleurs aussi sim¬
ple que sa pathologie, et la polypharmacie reçut duphysio-
logisme ^ un contre-coup nécessaire, quoique trop intense.
Plus désormais, dans l’arsenal médicamenteux, de ces pré¬
parations aussi informes que monstrueuses qui l’encom¬
brent de toute part ! Mais en niant toute spécialité, l’Ecole
du Yal-de-Grâce a eu le tort d’effacer du même coup les
propriétés réelles des médicaments. Pour combattre l’irri¬
tation, on fit des antiphlogistiques et des évacuations san¬
guines en particulier un abus souvent déplorable ; aujour¬
d’hui une réaction s’est manifestée, peut-être a-t-elle été
même trop éclatante.
Comme théoricien, la gloire de Broussais fut brillante,
mais passagère ^ ; la façon au contraire dont il étudia les
lésions organiques, les lumières dont il environna le diag-
1. Le professeur du Val-de-Grâce nomma sa doctrine physiologiques
nous l’appelons aujourd’hui physiologisme, pont montrer qu’elle représente
plutôt l’abus que l’usage de la physiologie.
2, Les Lettres de >Iiquel à un Médecin de Province portèrent un terrible
coup au Broussaisisme, qu’attaquèrent d’ailleurs plusieurs journaux, en tête
desquels il eonvient de citer la Gazette médicale de Paris.
DU XVII® AU XIX* SIÈCLE.
264
nostic local, portent encore leurs fruits ; Texploratiou
des organes, l’interprétation des symptômes, voilà lestitres
assurés du célèbre professeur à la reconnaissance des gé¬
nérations futures !
CHAPITRE V
HUMORISME.
On rencontre des traces de ce système dès les temps les
plus reculés ; Galien en colligea plus tard les principes et
consacra l’alliance des éléments avec les quatre humeurs
dites cardinales. Puis, quand au xvi® siècle parut l’iatro¬
chimie, on vit le réformateur de Bâle susciter, en inau¬
gurant cette forme nouvelle, une véritable révolution dans
les sciences médicales.
Bien que l’Ecole vitaliste revendique Van-Helmont*
(1377-1644), sa théorie des ferments lui a assigné une place
définitive parmi les coryphées des doctrines humorales, et
nous devons à ce titre le comparer à Paracelse. Mystiques
et prétentieux l’un et l’autre, ils se rapprochent en effet
par leur âpreté dans la polémique aussi bien que par la
haine implacable qu’ils vouèrent tous deux à l’antiquité.
Van ïïelmont fut néanmoins plus érudit et moins violent
1. Lordat l’a rangé parmi les vitalistes superstitieux. (Lordat, Beux leçonsde
jpAy«ioZ(7^i«...)NéàBruxellesen 1577, Van Helmont succomba, âgédesoixant®"
sept ans, aux atteintes d’une pleurésie. Guy Patin prétend qu’il serait mort,
dans un état de phrénésie, pour n’avoir pas voulu se laisser saigner. Son fils,
Francisque Mercure, fut chargé de réunir les fragments épars de son œuvre.
L’édition qu’il publia à Lyon en 1667 est intitulée : a Ortus medieirue, id
est initia physicœ inaudita, progressus medicinæ nomis, in morioTum ultio-
nem ad vitam, longam, autbore J. B. Van Helmont v.
humorisme.
265
que Paracelse ; il repoussa les théories astrologiques et
la fantastique pyrotechnie de son prédécesseur, mais se
laissa séduire par le rôle chimique des agents fermentes¬
cibles, auxquels il attribuait l’importante fonction d’opérer
les métamorphoses organiques. Il tint haut le drapeau de
la philosophie médicale, mais sut cependant s’incliner
devant Dieu et consacra sa vie à l’étude et à la prière.
La vivacité de son imagination, qui le plongeait sans
cesse au sein même de la divinité, lui attira de véritables
extases scientifiques, et l’activité de son esprit le poursui¬
vit jusque dans les rêves L Quelques médecins ont voulu
voir dans Van Helmont un aliéné ; quoi d’étonnant, et la
psychologie ne va-t-elle pas jusqu’à envisager le génie
comme une dépendance de la folie * ?
Adversaire décidé du Galénisme on ne peut lui refu¬
ser le mérite d’avoir largement contribué à l’expulser des
1. Le fait paraîtra peut-être paradoxal, mais Van HelmSnt travaillait
endormi et interprétait à son réveil, suivant les principes de la raison et du
bon sens, ses apparitions nocturnes.
2. « Eh quoi! s’écrie Moreau (de Tours), le génie, c’est-à-dire la plus
haute expression, leneephis ‘ultra de l’activité intellectuelle, n’être qu’une
névrose ? Pourquoi non l....
« A une foule d’égards, tracer l’histoire physiologique des idiots serait
tracer celle de la plupart des hommes de génie, et vice rersâ.
<£ Les dispositions d’esprit qui font qu’un homme se distingue des autres
hommes par l’originalité de ses pensées et.de ses conceptions, par son excen-,
tricité ou l’énergie de ses facultés affectives, par la transcendance de ses
tacnltés intellectuelles, prennent leur source dans les mêmes conditions
organiques que les divers troubles moraux dont la folie et l’idiotie sont
t expression la plus complète.
L’assimilation de la folie et des plus sublimes qualités de l’intelligence,
^>1 point de vue de leur origine et de leur substratum physiologique, est
parfaitement légitime, plus que légitime, nécessaire... » {La ‘psychologie
«fajw ses rapports avec la philosophie de Vhistoire,on de Vinjluence
'névropathies sur le dynamisme intellectuel, par le D"- Moreau, de
Tonrs.)
3; Les Galénistes dénoncèrent Van Helmont à l’Inquisition, et la persé-
catîon exercée contre lui fut telle, qu’ü ne lui fut même pas permis de
soigner ses enfants à leur lit de mort.
â66 DU XVIIe AU XIX^ SIÈCLE.
Ecoles, tout en mettant aussi une égale ardeur à comLattre
dans l’étude des sciences, la méthode syllogistique ou aris¬
totélique h
Sans partager en définitive l’enthousiasme quelque peu
outré peut-être de MM. Mandon *, Rommelaere ^ et Tallois *
au sujet du médecin de Wilvorde, nous ne saurions mé¬
connaître sa supériorité sur Paracelse et les réels services
qu’il procura, en rendant plus intime l’alliance de la chi¬
mie avec la médecine ® ; son amour pour la science n’eut
d’égal que son dévouement aux malades.
« Cet homme, dit Bordeu ®, moins éloigné de nous et
moins incompréhensible que Paracelse, n’en fut pas pour
cela moins extraordinaire. Il vécut, je dirai presque, il
régna dans le xvi® siècle.
« Emporté parson enthousiasme,piqué deslenteurs etdes
vaines promesses de la médecine galénique, dont il éprouva
l’impuissance sur lui-même, aiguillonné parle sentiment
de supériorité que son génie lui donnait sur tous les autres
médecins, jl jura la perte du Galénisme, et il acheva de
1. Bacon ne dévoila pas mieux que lui la stérilité du syllogisme.
2. « Van Helmont est la plus grande figure médicale des temps modemea
<r II rappelle à la fois Hippocrate et Aristote. La médecine n’eut jamais
a d’observateur plus pénétrant et un aussi profond penseur. Son système de
<£ dynamique, aussi peu connu que mal jugé, est une conception sans rivala
a II a balayé de ses mains, pour emprunter son langage, le Galénisme et e
« Péripatétisme des Ecoles : et la science actuelle tient de lui une grau e
<£ part de ses progrès. Médecin, philosophe, réformateur et novateur, tel se
« présente, tout inspiré de l’esprit de son siècle. » (Mandon,
auquel l'Académie royale de Médecine de Belgique a décerné nne méaa
d'or au concours 1866-66.)
3. Kommelaere, Etudes sur Van Helmont.
4. Tallois, Rapport sur le concours relatif a Van Helmont. Bruxelles,
5. Van Helmont découvrit en chimie l’existence des gaz.
6. Bordeu, Hist de la Médecine. —Voy. également à propos __
Helmont : Caillau, Aféw.. sur Van Helmont et ses écrits.
Littré, Bu système de Van Helmont. InJourn. Hébd. de médi, t. VI,
— Spiess, J. B. Van Helmont's System der Medisin, rergledch^} ®
Frank., 1840.
HUMORÎSMfi.
267
réduire en poussière le monstre abattu par Paracelse.
« Il mit au jour une nouvelle médecine ; il réduisit en
système les notions éparses de quelques chimistes ; ren¬
fermé dans son cabinet, il donna des lois à l’Europe ; in¬
connu à ses plus proches voisins dans la ville qu’il habi¬
tait, il faisait trembler les vieux professeurs de toutes les
Facultés, qui le maudissaient, en mordant le frein qu’il
leur donnait ; il en forma un nombre infini qui cultivèrent
le nouveau champ qu’il défricha. »
YanHelmont admit l’existence d’un principe supérieur,
immatériel et occulte, présidant aux diverses fonctions et
jouant à la fois le rôle de bon et de mauvais génie ; il donna
à cet être insaisissable le nom ^archée ou architecte *.
L’archée est formé du souffle vital et d’un noyau spirituel ;
il est l’artisan des générations et gouverne les divers viscè¬
res à l’aide d’archées subalternes, émanant de lui comme
les rayons procèdent de la lumière. Les archées sont tenus
à l’obéissance la plus stricte ; ils résident dans les reins, le
foie, l’intestin, la matrice^, etc., et leur révolte est suscep¬
tible de provoquer de graves désordres dans l’organisme.
L’âme est unie à la vie aussi étroitement que le souffle
vital au noyau spirituel. Le principe de la vie ou âme vitale
a pour siège l’estomac et dirige de là l’économie entière
« In stomacho tanquam centrali puncto, præsertim ejus
orifice atque radice, stabilitur évidentissimè principium
vitæ. » Du commun accord qui existe entre l’archée de
1 estomac et celui de la rate résulte une sorte de duumvirat
soumis à l’âme vitale.
!• Ce mot, inventé par Basile Valentin a.vait été employé déjà d’nne
“manière moins claire et moins précise par Paracelse. — L’archée assigne
^ place à chaque organe dans l’embryon.
2. Per solum uterum, id est qnod est mnlier.
n est placé vers l’orifice cardiaque et ordonne de là au pylore d’ouvrir
“Il de fermer la porte, à la garde de laqueUeü se trouve préposé.
DU XVll* AU XIX® SIÈCLE.
268
L’aliment subit dans notre corps six digestions succes¬
sives : la première s’opère dans l’estomac au moyen d’un
acide sécrété par cet organe et d’un ferment spécifique dit
ferment digestif ; la seconde se fait dans le duodénum la
bile neutralise l’acidité du chyme. Une troisième a lieu
dans les veines mésaraïques ; la quatrième a pour agent
un ferment venu du cœur. Par la cinquième, le sang arté¬
riel devient esprit vital ; la sixième enfin s’accomplit dans
l’intimité des tissus et a pour objet la métamorphose du
sang en chair. Cruor fit caro.
Au-dessous de l’archée vient donc le ferment, mais
qu’est-ce que le ferment aux yeux de Van Helmont? —
C’est un être doué des facultés de la vie, qui emprunte sa
puissance à la subtilité de ses atomes, et transmet lui-
même l’influence vitale, comme la lumière communique
la lumière.
Somme toute, la vie est tout dans ce système, et la vie
se transmet parla digestion ; l’archée vainqueur s’assimile
' l’autre et la vie s’alimente de la vie.
La maladie est une aff'ection actuelle et réelle de l’une
des facultés de l’âme sensitive ; elle résulte d’un désaccord
entre l’archée principal et les archées subalternes ou se¬
condaires. Le médecin de Wilvorde nous a transmis des
vues assez originales sur les différentes espèces mor¬
bides.
Ayant contracté la gale dans sa jeunesse, il proclama
plus tard l’inefficacité de la saignée et des pugatifs, et
reconnut la contagiosité de l’affection qui n avait, suivant
lui, rien de commun avec les altérations plus ou moins
bizarres de la bile et de la pituite L
Nous le voyons signaler également la virulence des ul-
1. Ce sontlA des germes de vérités qui sont devenues aujourd’hui le
dement essentiel de la dermatologie parasitaire.
HUMORISME.
269
cères et substituer un traitement général au traitement
local qui était alors en vigueur contre les maladies ulcé¬
reuses de nature syphilitique.
H admit aussi dans la peste deux variétés distinctes :
celle qu’engendre la peur et celle qui naît du ferment pes¬
tilentiel.
Sa définition de la fièvre mérite encore d’être citée :
c’est pour lui une chaleur anormale qui a le cœur pour
foyer et se répand de là dans les différentes parties du
corps. « Calor præter naturam, accensus primùmin corde,
deindelatus per totum corpus. »
Atteint lui-même d’une pleuro-pneumonie. Van Helmont
s’observa avec un soin des plus minutieux et affirma hau¬
tement ensuite que les épanchements pleurétiques ne sont
pas dus, comme on le croit communément, à la pituite,
mais que la pleurésie reconnaît pour cause réelle une irri¬
tation locale, la colère de Tarchée pleural.
Il n’est pas enfin jusqu’à la néphrite albumineuse qu’il
n’ait décrite sous les noms à^hydropisie inconnue ou d’%-
dropisie rénale *. Malheureusement le traitement qu’il con¬
seillait en pareil cas nous ferait aujourd’hui sourire de pi¬
tié : « J’ai vu, affirmait-il en effet, un paysan guéri de son
bydropisie par une ceinture de serpents : Firritation de
Iarchée rénal fut dissipée par la peur * ».
hes causes spécifiques réclament une médication spéci¬
fique, mais en dehors d’elles. Van Helmont emploie la
Méthode rationnelle. Comme celle du chef des Théoso-
pbes d’ailleurs, sa thérapeutique est fondée sur la vertu
fies simples, et le tact du praticien consiste à instituer un
• Ben artifex Rydiopis, dit-il.
2. Son admiration pour Van Helmont a, croyons-nons , singulièrement
ttâonné le docte et compétent M. Mandon, lorsqu’il s’étonne de voir un
récit traité de conte de vieille femme (Mandon, loc. oit., page 63).
DU XVII® AU XIX* SIÈCLE.
traitement qui soit toujours en harmonie avec les modali¬
tés pathologiques de l’archée.
Si la doctrine de Van Helmont fut fortement empreinte
de vitalisme, on n’en rencontra au contraire que de bien '
faibles traces dans François Dubois, aussi appelé Sylvius
de Le Boë (1614-1672). Imbu des idées de Descartes en
philosophie, il subordonna en médecine tous les phénomè¬
nes organiques aux seules lois de la chimie.
Comme Van Helmont d’ailleurs, Sylvius admit divers
temps dans l’accomplissement de la fonction digestive, et sa
description, plus exacte au point de vue anatomique, offre
en outre le précieux avantage de ne pas faire intervenir d’ar¬
chée ; c’est à la fermentation delà salive, du suc pancréa¬
tique et de la hile que l’auteur fait jouer le principal rôle.
La maladie provient de la distillation ou de l’efferves¬
cence de différents sels contenus dans lesliquides animaux,
et toute sa pathogénie se résume dans l’altération des hu¬
meurs : les évacuer ou les neutraliser, tels doivent être
aussi les fondements de sa thérapeutique. On employa
dès lors les purgatifs pour combattre l’effervescence de la
bile, les narcotiques pour en corriger l’âcreté, les excitants j
et les diaphorétiques^ dans le but de s’opposer aux acidités
de la lymphe et d’en favoriser la sécrétion. Peut-être Syl- |
vius, aussi peu conséquent avec ses principes que bon nom- |
bre de ses prédécesseurs, institua-t-il au lit des malades j
une médication moins incendiaire que ne l’auraient com¬
portée ses théories; c’est du moins ce que font présumer
ses remarquables succès pratiques. Il professa brillamment
à Leyde ^ pendant longues années, et voulut attacher 1^
célébrité de son nom à la vulgarisation de l’enseignement
1. Sylvius gagua sans doute à être entendu, et son éloquence si vantee
contraste étrangement avec la désespérante monotonie de son œuvre.
HUMORISME.
271
clinique. « Il a donné, dit Eloy l’idée de conduire les
écoliers dans les hôpitaux ; de leur expliquer, auprès du
lit des malades, la cause desmaux qui affligent l’humanité,
de leur en faire observer tous les symptômes, et de les
instruire encore, par l’ouverture des cadavres, sur l’état
des organes qui ont été le siège de la maladie. »
Dans ses conférences historiques *, le professeur Guhler
s’est plu à établir d’ingénieux rapprochements entre les
conceptions de Sylvius et les idées modernes ^ ; mais Da-
remberg a prouvé, par des études subséquentes, que ces
comparaisons sont parfois trop absolues ou tout au moins
un peu forcées.
Thomas Willis (1622-167S), aussi habile praticien que
célèbre anatomiste modifia assez notablement dans son
système chimiatrique ® les doctrines de Sylvius de Le Boë.
1. Eloy, Diet. de Médecine.
2. G-ubler, Sylvius, ou Viatro-cJiimisme. Conférences historiques de la
Faculté de Médecine de Paris. Paris, 1866.
3. Gubler attribue, entre autres choses, à Sylvius, la distinction du sens de
la chaleur et du sens tactile proprement dit.
4. « Willis sépara le cerveau en deux grands départements, qu’il attribua
chacun à l’une des deux parties de cet organe. L’une de ces parties forme le
^and cerveau, et l’autre le petit, connu sous le nom de cervelet. Willis
prétendait que le grand cerveau était le siège des fonctions animales, et le
cervelet celui des fonctions vitales, c’est-à-dire de la respiration, du mou¬
vement du cœur et de quelques fonctions qui en dépendent.
« Le cervelet, suivant Willis, étant beaucoup plus dur que le cerveau, ses
fibres ou ses petits tuyaux sont moins sujets à l’aiïaissement, et voilà pour¬
quoi il faut des causes considérables pour déranger et pour abolir les fonc¬
tions du cervelet. Le cerveau, au contraire, étant beaucoup plus mou, ses
Vaisseaux s’engorgent aisément, et étant engorgés, compriment les nerfs. De
lù vient que le cerveau étant fatigué par la veille et par les exercices de la
journée, ses fonctions se font difficilement vers la nuit, ce qui occasionne le
Sommeil; de là la théorie des maladies soporeuses ou d’affaissement, des
paralysies et d’autres accidents, qui me sont dus qu’à la compression du cer-
■veau, tandis que le cervelet résiste, par sa dureté, aux causes capables d’af-
^isser le cerveau. » {Recherches sur Vhist. de la méd., par Théoph. Bordeu.
Nouvelle réimpression. Paris, 1882.)
ô. H nous paraît bon de rappeler ici que la médeeine humorale est restés
- 1
272 DU XVII* AU XIX* SIÈCLE.
Tout corps se compose, pour le physiologiste anglais
de cinq éléments : l’esprit, le soufre et le sel, l’eau et lâ
terre.
L’esprit est une substance volatile, éthérée, émanant du
souffle, divin et à la fois source de la vie, du sentiment et
du mouvement.
Le soufre est un principe d’une consistance un peu su-
périeure.à celle de l’esprit ; c’est après l’esprit l’élément le
plus actif et celui aussi qui s’évapore avec le plus de faci¬
lité. Les corps empruntent au soufre leur chaleur , leur
consistance et leur texture, aussi bien que leur beauté et la
diversité de leurs couleurs.
Le sel a une nature un peu plus fixe que Lesprit ou le
soufre, il est moins prompt à s’évaporer; c’est lui qui
donne aux substances leur poids et leur solidité. Il retarde
la dissolution des corps, active leur congélation, résiste à
la putréfaction, à la corruption, à l’inflammation. Il fixe
et retient les particules trop ténues du soufre et de l’esprit;
aussi les bois durs, les pierres et les métaux qui sontriches
en sel, s’enflamment-ils difficilement et sont-ils plus réfrac¬
taires à la corruption.
L’eau est le meilleur véhicule de l’esprit et du soufre;
grâce à son intervention, ces principes s’unissent au sel;
sans elle, pas d’union possible. — Comme l’eau s’inter¬
pose aux fluides, ainsi la terre remplit les pores des prin¬
cipes solides; elle empêche un contact intime de leurs élé¬
ments actifs ; par sa viscosité elle retient ceux qui sont
trop volatils et donne aux corps leur masse et leur vo¬
lume L
celle des gens du peuple, et on surprend fréquemment dans leur bouclie ^
raisonnements assez analogues à ceux que tenaient, il y aura bientôt
siècles, les Sylvius et les Wülis, au nom de la science. .
l. De fermentatione, sive de motu corporum, naturaîium inorgO'f^'*^
Capnt n.
HÜMORISME. 273
Tel est le rôle qu’attribue Willis aux divers éléments
constitutifs de l’organisme ; sa pathologie est toute en
rapport avec cette physiologie chimique, etla fermentation
suffit à expliquer tous les phénomènes morbides. C’est un
mouvement intestin des particules ou des principes d’un
corps quelconque, avec tendance au perfectionnement de
ce corps ou à sa transformation en un autre h
La fièvre n’est plus, dans cette théorie, qu’une efferves¬
cence du sang provoquée par une véritable fermentation
Les convulsions et les spasmes sont dus à une explosion
du sel et du soufre avec les esprits animaux
« Les ferments, ditencore Willis, recèlent les germes de
toutes la maladies », et l’office du médecin offre à ses yeux
de grands traits d’analogie avec celui du sommelier ; l’un
doit surveiller la fermentation du sang et des humeurs,
comme le second est chargé de surveiller celle du vin
L’iatro-chimie fut une sorte de transition entre la période
alchimique et la naissance de la chimie véritable. Cette
dernière tendit néanmoins de jour en jour à devenir une
science indépendante, et des travaux nombreux furent
effectués dans ce but, tant en France qu’à l’étranger.
Vers le milieu du xvii® siècle, un Anglais du nom de
Robert Boyle (1626-1691) conçut la première idée des
1. <r Fermentatio est motus intestinus particularum, seu principiorum
cujusvis corporis, cum tendentiâ ad perfectionem ejusdem corporis, vel prop-
ter mutationem in aliud. » {De ferment. Cap. III.)
2. <£ Videtui enim quodfebris sit tantum fermentatio, seu efiEervescentia
ûumodica sanguinis, et bumoribus inducta. » {De felrrihus. Cap. primum.)
3. Pathologim eerebri et nervosi generis spedinen, in quo agitur de moriis
convulsivis et de scoriuto. (Cap. primum.)
4. <ï Etenim pro tuendâ aut recuperandâ hominis sanitate, Medîci fere
idem est ao Œnopolæ officium ; sanguis et bumores, æque ac vina, in æqua-
tüi temperie, et fermentationis motu conserrari debent. » {De ferment.
Cap. V.)
BOUILLBT.
DU XVIle AU Xixe SIÈCLE.
m
réactions chimiques ', et distingua nettement le mélange
de la combinaison :
« Dans un mélange, dit-il, les corps qui y entrent
conservent chacun leurs propriétés caractéristiques et
sont faciles à séparer les uns des autres ; dans une com¬
binaison, lesparties constituantes perdent leurs propriétés
primitives et sont difficiles à séparer. »
Joachim Becher (1635-1682) imagina un peu plus tard
sa fameuse hypothèse du phlogistique, qu’un de ses
élèves, Ernest Stahl, devait formuler ultérieurement d’une
manière plus précise. Cette théorie suscita dès son appari¬
tion l'enthousiasme des chimistes et des philosophes eux-
mêmes, mais n’eut d’autre résultat que d’entretenir une
émulation salutaire à l’évolution scientifique
En 1774, Priestley (1733-1804) en Angleterre et Scheele
en Suède ® découvrirent en même temps, quoiqu’à l’insu
l’un de l’autre, ce qu’ils appelèrent l’air déphlogistiqué ou
le gaz pyrogéné et l’éminent Lavoisier (1743-1794), Tun
des hommes les plus prodigieux qui aient jamais paru et
qu’auraient dû respecter nos discordes civiles, édifia sur
des expériences indiscutables sa belle théorie de la com¬
bustion, dont il fit le fondement de tout un système. Ces
trois savants ont fondé la chimie moderne : l’Angleterre,
la Suède et la France peuvent revendiquer une part à peu
près égale dans cette création.
La composition de l’air atmosphérique, la composition
1. Boyle fut le premier à se servir du sirop de violettes pour reconnaître
si une substance est acide ou alcaline.
2. La combustion, pour ces chimistes; n’est autre chose qu’une décomposi¬
tion ; tous les corps susceptibles de brûler sont des corps composés et ren¬
fermant un principe commun (phlogistique).
3. Scheele découvrit aussi le chlore et lui donna le nom S! acide mv/ridti'
que déphlogistiqué.
4. Priestley proposa d’employer Vair déphlogistiqué (oxygène) dOJis le
traitement de la phthisie pulmonaire.
HUMORISME.
275
del’eau, l’étude de la respiration préoccupèrent Lavoisier,
et la solution de ces divers problèmes ne se fit guère
attendre,
Une sublime intuition, telle qu’en ont seules les intelli¬
gences d’élite, le conduisit à croire en 1770 que l’air
n’est pas un corps simple, et il se livra dès lors aux expé¬
riences les plus variées, pour vérifier ce qui n’était encore
chez lui qu’un simple soupçon. De nombreuses difficultés
se présentèrent ; Lavoisier sut les vaincre noblement, et
mit en évidence la portion salubre qu’il appela oxygène^ et
]a portion insalubre à laquelle Guyton Morveau donna
plus tard le nom azote
On avait toujours et partout envisagé l’eau comme un
élément, et les premiers doutes sur la simplicité de ce li¬
quide se firent jour vers 1776. Sept ans après, l’éminent
chimiste lisait à l’Académie des sciences un mémoire
destiné à prouver qu’elle se compose d’air inflammable et
d’air vital.
Enfin la respiration apparaît encore aux yeux de Lavoi¬
sier comme un simple phénomène de combustion, combus¬
tion lente sans doute, mais qui n^en a pas moins pour
effet de brûler une partie du carbone contenu dans le sang,
et la chaleur animale est due elle-même au calorique qui
se dégage, lors de la transformation de l’oxygène en acide
carbonique.
Tels sont les principaux titres de l’illustre savant et du
grand citoyen, dont la hache révolutionnaire devait impi¬
toyablement trancher les jours. Il prêta en outre sa part
active de collaboration et de recherches aux principes de
la réforme et du perfectionnement de la nomenclature
chimique ; elle devint l’œuvre collective de quatre savants.
1. Le nom dCoxygène signifie générateur d’acide ; celui d!azote, gaz irres*
pirable.
276 DU XVII® AU XIX® SIÈCLE.
et Guyton Morveau, Berthollet, Fourcroy s’associèrent dans
une large mesure aux glorieux travaux de Lavoisier.
Guyton IVTorveau (1737-1816) était magistrat ; il joignit
à la connaissance des lois humaines une notion assez
étendue des lois qui régissent la nature, et conçut le pre¬
mier la nécessité d’une réforme dans le langage chimique.
Le travail où il la proposa est intitulé : Mémoire sur les
dénominations chimiques^ la nécessité d'en perfectionner le
système, les règles pour y parvenir, suivi d’un tableau d’une
nomenclature chimique. Dijon, 1782.
C’est aussi un honneur pour Berthollet (1748-1822) de
figurer parmi les fondateurs de cette nomenclature, dont
on a dit « que les idées étaient fausses, mais les signes
fabriquésavec art ». Son œuvre, au point de vue chimique,
fut d’ailleurs considérable. Il établit sur des données nou¬
velles la théorie des affinités dans la double décomposi¬
tion des sels, préparant de la sorte la fameuse loi connue
de nos jours sous le nom de loi de Berthollet, et reconnut
en outre que l’ammoniaque, envisagée jusqu’à lui comme
un corps simple, se compose d’hydrogène et d’azote, dans
la proposition d’un quart d’hydrogène et de trois-quarts
d’azote.
Fourcroy lui-même (1755-1809), « professeur d’un si
rare talent que la science prit dans ses leçons tout le
charme et tout l’éclat d’un sujet littéraire », voulut associer
son nom au triumvirat qui s’était donné pour mission de
rédiger une charte de la chimie moderne. De toutes les
recherches qui occupèrent cet esprit à la fois si actif et si
ingénieux, celles qui nous intéressent plus spécialement
se rapportent aux substances animales. La plupart des
liquides organiques (sang, bile, lait, chyle, larmes, mucus
nasal, sérosité des hydropiques) furent soumis par lui à
une minutieuse analyse, et ses travaux sur le tartre des
dents,la composition chimique des os, lescalculs urinaires,
ANIMISME, VITALISME. 277
etc..., constituent un ensemble biologique dont les traces
ne se sont pas encore effacées.
CHAPITRE VI
ANIMISME, VITALISME.
Il convient d’ajouter aux nombreux systèmes qui font
jouer aux solides le rôle prépondérant, et à ceux où l’on
envisage les liquides comme les agents les plus essentiels
à l’entretien des fonctions de Téconomie vivante, les
théories non moins remarquables imaginées relativement
aux forces. En les considérant par rapport à leurs causes,
on a assigné à ces dernières deux sources distinctes :
l’âme et le principe vital. De là aussi deux doctrines diffé¬
rentes : l’animisjne, qui revendique pour chef Georges Stahl,
et le vitalisme^ personnifié dans Barthez.
Stahl naquit en 1660, et professa brillamment, durant
longues années, à rUniversité de Halle. Il parut au mo¬
ment où Fiatro-chimie et l’iatro-mécanisme partageaient
la médecine en deux camps bien tranchés, et résolut de
théocratiser notre art, en donnant la psychologie pour
fondement essentiel aux études physiologiques.
Tous les phénomènes de la vie sont sous la dépendajice de
F âme : tel est le fait primordial qu’établit dans sa thèse
inaugurale ' l’illustre chef de l’animisme. Or qu’est-ce que
l’âme, sinon le vrai principe, la cause première de toute
1. Cette thèse est intitnlée : Des intestins; de Vart de lien cennaitre et
ieguérir leurs affeetions morlides et leurs symptômes. A propos dumouve-
laent péristaltique ; a Je me plais, s’écrie Stahl, à déférer plutôt cette in-
fluence à l’âme et à son action immédiate n.
278 DU XVI18 AU XIX® SIÈCLE,
activité, dont l’autocratie se fait sentir d’une façon aussi
absolue dans le domaine de la pensée que dans les diffé¬
rents systèmes organiques ? — Les actes vitaux ne dépen¬
dent donc, dans le Stahlianisme, ni de la texture des or¬
ganes,, ni des opérations physico-chimiques qui ont l’écono¬
mie pour théâtre habituel, et c’est l’âme elle-même qui en
réalité digère ou sécrète par l’intermédiaire de Festomac
et des glandes. Elle possède seule la direction de la vie et
la connaissance des diverses modalités physiologiques.
L’harmonie des fonctions ne lui est pas plus étrangère que
l’ordre des facultés intellectuelles \ et le mouvement sert
de trait d’union entre elle et le corps : il est en quelque sorte
la condition matérielle, l’instrument de la vie*. Comment,
en effet, se rendre un compte exact de tous les phénomènes
journellement observés dans l’organisme humain, si on
n’accepte l’idée d’un régulateur ? — Ce principe immatériel
se retrouve jusque chez les animaux, et c’est à tort qu’on a
voulu assimiler les bêtes à de simples machines..... Brutas
essenudas etabsolutas quasdam machinas .
« L’âme, telle que Stahl la conçoit, dit Lasègue % ne
« se tient donc pas en dehors de ce monde, inutile aux
« usages de la vie, sans lien véritable avec la matière
V qu’elle habite. Active par essence, aussi bien que la ma-
« tière est passive, elle ne concentre pas ses facultés dans
« la'contemplation des êtres spirituels, et, le voulût-elle,
« les conditions mêmes de la pensée ne le lui permettraient
1. Les actes fonctionnels, se trouvant subordonnés à l’âme, devraient logi¬
quement être sous la dépendance de la volonté ; or chacun sait qu’un bon
nombre d’entre eux s’accomplissent sans son intervention ; tels sont, par
exemple, les mouvements du coeur, des intestins, etc...
2. Pour Stahl comme pour Descartes, le mouvement réclame un agent
immatériel ; mais il est facile de se convaincre que cette assertion est tout à
fait contraire à la vérité.
3. Ch. Lasègue, De Stahl et de sa doctrine médicale. Thèse pour le doo-
torat. Paris, 1846.
ANIMISME, VITALISME. 279
cc pas. Le corps ne lui a pas été donné comme un compa—
« gnon muet, comme le geôlier de sa prison terrestre,
« mais pour qu’il fût le but et le moyen de son développe-
« ment. Obligée de recourir à des intermédiaires matériels,
« l’âme ne peut avoir d’intelligence sans les sens, de vo¬
te lonté sans les organes locomoteurs. »
L’homme se compose essentiellement d’un corps et
d’une âme, et la maladie résulte de l’altération de l’un de
ces deux éléments ; d’où des lésions structurales et des
lésions fonctionnelles. « C’est une perversion ou une per¬
turbation matérielle ou formelle des mouvements dans leur
vivacité, leur énergie, leur ordre et leur proportion. »
Comme Hippocrate, comme tous les anciens, Stabl admet
une force qui lutte contre le mal : c’est une sorte de nature
médicatrice, mais une nature raisonnable^ et à côté des
mouvements provoqués par cette force, dans un but favo¬
rable aux malades , il en est d’autres d’ordre morbide,
qu'entraîne l’altération des solides et des liquides de l’é¬
conomie L
La plupart des affections guérissent spontanément, et le
rôle du médecin se borne alors à seconder les efforts de la
nature. Il existe d’ailleurs sous ce point de vue trois ordres
distincts de maladies. Dans les unes, la force médicatrice
dévoile sa présence d’une façon plausible et régulière ;
dans d’autres, la nature fait opposition formelle à la mala¬
die ; la troisième catégorie comprend enfin des affections
où l’énergie de la nature n’est pas convenablement et suf¬
fisamment constante à eUe-même ; ce dernier cas seul
niotive l’intervention du médecin
1- Quelle confusion ! et comment le praticien, malgré toute sa sagacité,
pourra-t-il distinguer les mouvements qu’il doit respecter de ceux qu il devra
entraver ?
2. Bu mixte et du vivant.
DU XVII® AU XIX® SIÈCLE.
280
Mais quelle fut rapplication que fit de sa doctrine le
célèbre professeur à la pathologie spéciale, c’est là le cadre
que nous allons maintenant essayer de tracer; à d’autres de
le remplir !
Comme partout ailleurs les mêmes principes régissent
tout le système ; nous avons vu en physiologie la multi¬
plicité des phénomènes vitaux groupée autour d’un moteur
unique, l’âme raisonnable; de même aussi la diversité des
dispositions causales est ramenée à une source commune,
la pléthore et après avoir imaginé un merveilleux accord
de l’être vivant tout entier, Stahlproclame l’unité des causes
pathogéniques, et étudie ensuite une à une les diverses enti¬
tés morbides qui en dérivent.
Les hémorrhagies occupent parmi elles une des pre¬
mières places ® ; il y insiste avec complaisance et désigne
sous le nom de molimen hemorrhagicum la fluxion qui
précède tous les écoulements sanguins « On ne peut
s’empêcher de regretter, nous dit Lordat, qu’il ait fait de
ses opinions sur ce point le fondement de sa pathologie. »
Viennent ensuite les congestions locales (rhumatisme,
inflammation , etc.) ; les spasmes.... Mais tenons-nous
aux généralités
1. « C’est une racine, dit-il quelque part, qui nourrit presque toutes les
branches de la pathologie. »
2. a Le mélange vicieux des éléments sanguins ofEre bien ses inconvé¬
nients ; il en a moins cependant que l’abondance excessive. »
3. Xous voyons Stahl insister à tout instant sur l’utilité des hémorrhoïdes
et le danger de leur suppression. Il eut le tort toutefois de confondre les
hémorrhagies utérines avec le flux menstruel, dont il ignorait le mécanisme.
Enfin, dans son Traité intitulé De mnâ portâ, porta malormn, le chef de
l’animisme retrace tous les dangers inhérents à la gêne circulatoire de 1®
veine porte, qui est pour ainsi dire la porte par laquelle entrent une foule
de maladies aussi variées de nature que de siège.
4. Comme le fait remarquer Lasègue, Stahl se plaît surtout à décrire le
début et le développement des maladies. Ainsi, à propos de la goutte, ü
note soigneusement le gonflement des veines qui précède son apparition
ANIMISME, VITALISME. 281
Accepter de plein gré le naturisme en thérapeutique re¬
vient à nier toute intervention de Part ; aussi le traitement
nous offre-t-il ici une merveilleuse simplicité h Le rôle du
médecin se réduit le plus souvent à celui d’un observateur
ordinaire, et la méthode naturelle est alors l’expectation.
Parfois, cependant, il sera utile d’expulser les liquides al¬
térés, et ces évacuations se feront ou par des saignées, ou
par des purgatifs et des diurétiques. Dans d’autres cas, le
mouvement demandera à être favorisé ou réprimé.Par les
toniques,, les alexipharmaques, les astringents, on rem¬
plira la première indication ; les tempérants et les narco¬
tiques serviront à l’effet contraire.
Stahl suscita d’ardents admirateurs, mai s il eut aussi des
adversaires passionnés. Porte-drapeau du spiritualisme, sa
doctrine reflète les idées religieuses de l’époque où il a
vécu. S’il eut raison de s’appliquer à mettre en évidence
l’influence du moral sur le physique et la différence qui
sépare la matière brute de la matière vivante, la science
lui saura toujours mauvais gré d’avoir trop fortement
réagi contre l’application des études physico-chimiques à
la médecine, et de s’être montré peu soucieux, dans ses
théories, de la composition et de la structure du corps
humain.
Aussi la médecine française se montra-t-elle peu favo¬
rable au Stahlianisme ; ne prenant en considération qu’un
seul élément de la nature humaine, cette doctrine parut
forcément incomplète et peu durable
(Sydenham arait déjà attiré l’attention de ce côté), les spasmes et les trou¬
ves sécrétoires qui surviennent ensuite. De même aussi, dans la phthisie
pulmonaire, l’hémoptysie, les douleurs scapulaires lui apparaissent claire-
uient comme phénomènes précurseurs.
1- Voir Caizergues, Discows sur les systèmes en mededne.
2. Une doctrine vraie doit, pour s’imposer, faire entrer en égale Ugne de
upmpte les divers éléments constitutifs de l'homme.
282
DU XVII® AU XTX® SIÈCLE »
ün homme surgit alors, doué d’un génie incomparable
qui interposa son double dynamisme aux querelles des mé¬
caniciens et des animistes.A côté de l’agrégat matériel con¬
fondu avec l’organisation même de l’homme, Barthez
(1734-1806) * admit l’existence de deux éléments spéciaux
concourant l’un et l’autre au grand acte de la vie : l’âme
pensante et le principe vital.
L’être vivant offre aux regards scrutateurs du physiolo¬
giste un certain nombre de phénomènes élémentaires qu’on
doit naturellement rapporter à des forces distinctes; or
les forces physiques se montrent manifestement impuis¬
santes à nous donner la clef de quelques-uns d’entre eux,
et il faut de toute nécessité recourir à une force psychique
et à une force vitale pour les voir expliqués d’une façon
satisfaisante.
De nos jours, je le sais, les progrès de la science mo¬
derne ont péremptoirement démontré la transformation
réciproque des divers agents physiques La chaleur, par
1. Paul-JosepTi Barthez naquit à Montpellier le 11 décembre 1734. 11 fit ses
premières études à Narbonne et revint à l’âge de 16 ans dans sa ville natale,
pour y commencer la médecine : avant vingt ans on lui décernait le bonnet
doctoral. Barthez se dirigea ensuite vers Paris, entra en relation avec la
plupart des grands hommes de l’époque, et collabora au Journal des Savants
ainsi qu’à l’Encyclopédie. En 1760, une chaire devint vacante à Montpellier ;
il se présenta et sortit victorieux d’un brillant concours qui lui permit de
prendre place parmi les professeurs de cette école, où il devait faire resplen¬
dir plus tard le prestige de son génie. (Voir Lordat, Exposition de la doc¬
trine de Barthez et mémoires sur la vie de ce médecin, 1818.)
.2. <L La notion de l’équivalence des forces naturelles est toute modemé
(T la trace n’en a pas pénétré dans les langues, encore sous l’empire des
« théories anciennes qui considéraient la chaleur et la lumière comme des
<r substances. Il n’y a pas longtemps que|des expériences directes ont donné
« une base solide aux nouvelles doctrines. Un physicien anglais, M. Joule,
<£ recommença les expériences de Rumford sur le frottement, en les variant
« de diverses manières ; il obtint de la cbaleur en frisant tourner une petite
<sc roue à palettes dans l’eau et dans du mercure. IL fit aussi frotter un
d anneau de fer sur un disque de même métal. M. Favre fit frotter de
d l’acier sur de l’acier. Dans toutes ces expériences, le travail mécanique,
' ANIMISME^ VITALISME. 283
exemple, se métamorphose en lumière, et le rapport entre
ces forces reste toujours constant. Mais de l’équivalence
des forces physiques peut-on légitimement conclure à l’u¬
nité des forces physiques et des forces vitales, des forces
physiques et des forces intellectuelles ?— J’ai de la peineà
l’admettre, et la déduction des matérialistes paraît tout au
moins bien anticipée, sinon complètement hasardée, dans
l’état actuel de la science.
PoursuivoDs notre étude, et demandons-nous ce qu’en¬
tendit Barthez par principe vital ;
a Je donne le nom de principes, dit-il *, aux causes
expérimentales des phénomènes du mouvement et de la
vie.
« Ainsi, j’appelle principe vital de l’homme, la cause
qui produit tous les phénomènes de la vie dans le corps
humain. Le nom de cette cause est assez indifférent, et
peut être pris à volonté. Si je préfère celui de principe
vital, c’est qu^il présente une idée moins limitée que
les noms àümpetum faciens , de sensibilité, d’irritabilité
ou autres, par lesquels on a désigné la cause des fonc¬
tions de la vie. »
Passant ensuite en revue les divers principes du mou¬
vement, on le voit s’élever graduellement des plus simples
jusqu’à ceux qui engendrent et conservent les corps orga¬
nisés des végétaux et des animaux, pour aboutirfinalement
à l’homme lui-même
î l’efiEort du frottement est transformé directement en chaleur. Le rapport
(T d’équivalence a été trouvé égal, tantôt à 424, tantôt à 426, tantôt à 413 ;
« mais ces faibles différences ne tiennent évidemment qu’à des erreurs, iné-
<1 vitables dans un tel genre d’observations. » {Les Problèmes, par Auguste
Langel. Paris, 1873.)
1. Nouveaux éléments de la science de VTwmme, par Barthez, 1778. Tome I,
page 1.
2. « L’homme, dit Barthez, s’élève au-dessus de tous les animaux par la
perfection de ses organes et la perfectibilité de son intelligence. »
284 DU XVII® AU XIX® SIÈCLE.
« Le principe vital de l’homine, ajoute-t-il alors Sestsans
doute uni intimement à son intelligence et à ses organes
Mais,pour mieux connaître les forces de ce principe, il faut
les considérer séparément des affections de l’âme pensante
et de celles du corps simplement organisé ; car, dans l’étude
des sujets fort compliqués, lafaiblesse de l’esprit humain lui
rend de semblables abstractions absolument nécessaires, î
Peu importe le nom, peu importe aussi la nature du
principe de la vie, pourvu qu’il existe. Est-il inhérent à la
matière, ou est-ce un être distinct? — Barthez se soucie
peu encore de résoudre un pareil problème, mais fait néan¬
moins reposer son hypothèse sur l’existence des forces
motrices et des forces sensitives, de la chaleur vitale et des
sympathies organiques.
« Il faut distinguer dans le principe vital les forces sen¬
sitives d’avec les forces motrices, parce que ces deux sortes
de forces produisent des effets entièrement dissemblables.
C’est ainsi que, dans Pâme qui est une, les métaphysiciens
distinguent Pentendement et la volonté, parce que les opé¬
rations de ces facultés sont évidemment diverses. »
S’agit-il de la chaleur animale ? — Sans tenir aucun
compte des phénomènes physiologiques qui concourent à
sa production, le médecin de Montpellier attribue de
même les lois qui la régissent aux dispositions primordia¬
les du principe vital.
« Ainsi, il paraît qu’il faut rapporter la conservation
permanente du même degré de chaleur naturelle, dans
l’homme qui peut être longtemps exposé à des degrés
extrêmement divers de chaleur de l’atmosphère, à la fa¬
culté que le principe vital a d’augmenter ou de diminuer
le mouvement de chaleur dans les solides et les fluides du
corps vivant, et par conséquent d’accroître ou d’affaiblir la
1. Barthez, Inc. ait., page 5.
ANIMISME, VITALISME. 285
chaleur qui lui est communiquée par l’atmosphère. Ce
principe varie pour cette fin les mouvements toniques des
solides, et les mouvements intestins des fluides, suivant
qu’il est dirigé par ses lois primordiales C »
Ce n’est pas non plus l’altération imprimée par les subs¬
tances toxiques à l’économie entière que Barthez envi¬
sage; il ne voit dans les poisons -que des agents suscepti¬
bles de nuire à la cause de la vie.
« Les poisons sont des substances qui, étant appliquées
même en petite quantité au corps vivant, y produisent des
effets mortels ou extrêmement graves.
(c Ce sont des imperfections relatives, et inhérentes au
système des forces du principe vital, qui font que ce prin¬
cipe est susceptible de l’action des divers poisons, autres
que physiquement destructeurs 2. »
Les sympathies elles-mêmes ne sont que des communi¬
cations particulières des forces du principe vital dans les
divers organes du corps de l’homme ; on peut les étudier
dans les organes similaires, et on peut envisager aussi les
sympathies que Les forces de chaque organe ont avec celles
de tout le corps.
Autant enfin la nature du principe vital reste indécise,
autant aussi la destinée qui l’attend après la mort est in¬
certaine.
« Si ce principe n’est qu’une faculté unie au corps vi-
vant, il est certain qu’il périt avec le corps. S’il est un être
distinct du corps et de Tâme, il peut périr lors de l’extinc-
liou de ses forces dans le corps qu’il anime ; mais il peut
^•ussi passer dans d’autres corps humains et les vivifier par
Une véritable métempsychose s. »
286
DU XVII® AU XIX® SIÈCLE.
« Il est possible que la fin du principe vital soit relative
à son origine. Ainsi, en supposant qu’il soit émané d’un
principe que Dieu a créé pour animer les mondes, il pent
à la mort, se rejoindre à ce principe universel. Mais, dans
cette supposition même, il peut périr sans que la puissance
dont il est dérivé en soit affaiblie ; de même que les rayons
du soleil se réfléchissent, et se perdent dans l’ombre des
corps opaques, sans que cette source de lumière puisse ja¬
mais être épuisée.
« Quelle que soit à la mort la destinée du principe vital
de l’homme, lorsque son corps est rendu à la terre, son
âme retourne à Dieu qui l’a donnée, et qui lui assure une
durée immortelle ^. »
Somme toute, Barthez eut raison de distinguer les phé¬
nomènes physiques des phénomènes vitaux, mais il s’est
trop complu dans les hautes sphères d’une spéculation né¬
buleuse, et on lui reproche à bon droit d’avoir immobilisé
la science, en l’engourdissant dans l’idée d’un principe
dont il ne connût lui-même ni la substance, ni l’essence
propre
Affirmer sans démontrer ensuite, c’est présumer trop de
sa raison et de ses lumières, c’est vouloir persuader aux
autres une vérité qu’on ne conçoit qu’imparfaitement soi-
même. Le procédé peut être commode ou agréable, mais
il est indigne de quiconque veut rallier à sa doctrine des
esprits sérieux et ayant conséquemment des droits à
être convaincus. Tel fut pourtant l’écueil où " vint se
heurter le système vitaliste, et le terme si pompeux em¬
ployé par Barthez, poétisé plus tard par Lordat ®, ne
1. Barthez, loe. eit., page 348.
2. On peut consnlter à ce sujet la Thèse de Fichaux. Paris, 1858. Ni
nimisme, ni Vorganicisme, ni le vitalisme exclusifs ne sont la vérité.
3. Lordat appela le principe vital une ame de seconde majesdé.
ANIMISME, VITALISME.
287
servit trop souvent qu’à voiler l’ignorance des causes ^
L’âme, la vie, l’organisation, voilà, suivant nous, les
trois termes du problème à résoudre, les ressorts essentiels
qui font mouvoir l’admirable machine humaine. A l’âme
appartiennent les forces dites psychiques, à la vie les forces
vitales ; l’organisation tient sous sa dépendance les phéno¬
mènes d’ordre physique. Et lorsqu’on a voulu dans un
système faire prédominer l’un de ces éléments aux dépens
des deux autres, le point de;départ a été faux et la doctrine
fatalement périssable !
Gardons-nous cependant d’entraver la tendance des es¬
prits vers les études exactes, en faisant intervenir Tâme ou
le principe vital pour expliquer chaque nouveau problème
que soulève notre nature. Ce sont là des forces qu’il est
bon de dénommer, pour la facilité du langage scientifique,
et parce qu’elles servent à expliquer, dans l’état actuel de
nos connaissances, certains phénomènes irréductibles aux
lois delà physique générale.« Sans l’hypothèse, a dit le pro¬
fesseur Ribes il n’y a ni théorie, ni pratique. » Les hypo¬
thèses en effet sont utiles, nécessaires même au progrès,et
les sciences naturelles ne nous offrent-elles pas un grand
nombre de phénomènes principes, admis comme causes
productrices, dans l’impuissance où on s’est trouvé de re¬
monter à des faits plus généraux ?
Mais avoir une doctrine médicale ne dispense en aucun
cas d’ohsei’ver; c’est par l’expérimentation rigoureuse.
1. Bouchut, qu’on ne saurait taxer d’exagération contre le vitalisme, s ex¬
prime en ces termes : a Tant que les pMlosophes ne sortiront pas du vague
des généralités de la question, il sera impossible que la doctrine du prm-
''ipe vital puisse rallier à elle tous les médecins désireux de voir les prin¬
cipes généraux de la science s’accorder avec les exigences de l’observation...
« En effet,, le principe vital compris à la façon de Barthez n’est qu une
occasion de vaines discussions métaphysiques sur l’unité ou la dualité du
principe de la vie. »
Fondements de la doctrine médicale de la vie nniversélle. Paris, 1835,
288
DU XVIie AU XIX® SIÈCLE.
c’est par rexpérimentation seule que nous pouvons espé¬
rer surprendre le s secrets de la nature et déterminer les
conditions qui les produisent K
En pathologie, on ne saurait attribuer d’autre valeur
au principe vital que celle qui se rattache à une supposi¬
tion propre à aider l’intelligence des faits. Considéré delà
sorte, il nous donne la clef de ces troubles que n’explique
aucune lésion connue. Le cadre de ces affections se rétré¬
cit, il est vrai, de jour en jour, à mesure que les sciences se
perfectionnent. Mais ce que l’organicisme restera éternel¬
lement impuissant à analyser, ce sont ces actes morbides,
dont l’appareil phénoménal peut varier sans doute, mais
qui ne sont en définitive que des manifestations d’une
cause unique, à la fois générale et latente, d’une lésion
vitale^ !
1. « L’expérimentation seule dans notre science peut conduire à des
a résultats sérieux ; il n’y a donc pas à choisir. Si nous ne l’aTons vue inter-
<r venir que tardivement en physiologie, c’est qu’elle avait besoin du secours
a incessant de sciences qui, comme la physique et la chimie, n’étaient pas
(S. dans un état assez avancé pour lui fournir les instruments, les moyens
a de mesure ou d’appréciation qui lui sont indispensables. Les conquêtes
a nombreuses et variées de la physiologie moderne montrent suffisamment
« aujourd’hui que les entraves tenant à l’insuffisance des moyens d’ohserva-
« tion vont en diminuant de plus en plus : nous avons maintenant de
a meilleurs instruments ; il ne faut plus que savoir s’en servir. » (Claude
Bernard, Leçons sur lapkys. du syst. nerveux.')
Voir Hérard, De l’expérimentation en médecine. Thèse de 1857.
2. « Si l’organicisme méconnaît l’unité véritable qui fait le fond de
<£ maladie, il est, d’un autre côté, incapable de distinguer des manifestation
« diverses qu’il est dangereux de confondre. Si la lésion fait la maladie,
(L l’adénite sera une maladie. Or, Messieurs, ne voyez-vous pas tout de ^
<£ l’immense danger clinique qu’il y a à confondre une adénite syphihtiqne,
<£ une adénite scrofuleuse ou une adénite qui a succédé à une simple écor-
« chure î Vous ne pouvez cependant distinguer ces choses si disparates et
(I indications si différentes qu’en dépassant le symptôme et la lésion, pe
a atteindre la cause profonde et intime de ces manifestations.
f Eappelez-vous toujours ce principe au lit du malade : quand vous aur®
a: soigneusement analysé tous les symptômes présentés par un malade, quan
tt vous aurez employé tous les moyens d’exploration physique connus, et qae
<r vous aurez ainsi déterminé la lésion, votre diagnostic ne sera pas encore
ANIMISME, VITALISME. . 289
Quiconque ne voit que le symptôme et la lésion ne tient
aucun compte de la nature du mal, et un semblable procédé
engendre infailliblement le découragement thérapeutique.
Aussi est-ce surtout dans l’art de traiter les maladies que
le vitalisme triomphe ; c’est là le vrai critérium de la doc¬
trine. L’organisme vivant explique à lui tout seul le mode
d’action des substances ingérées, car les médicaments
agissent en impressionnant la vie et peuvent ainsi la sol¬
liciter dans une direction salutaire.
Barthez consacra par son puissant génie la distinction
si remarquable des forces en radicales et agissantes {vires
in passe, vires in actu)^ à\s,imc,i\on que l’Ecole de Mont¬
pellier envisage encore aujourd’hui comme un de ses dog¬
mes les plus précieux, et nous lui devons en outre une théo¬
rie des éléments morbides, ainsi qu’une classification des
méthodes thérapeutiqnési.
Notre peu de compétence en matière philosophique
« complet ; il faut de plus chercher la maladie qui tient cela sous sa dépen-
« dance. Vous ne pourrez poser vos indications qu’après ce dernier temps
« de votre étude diagnostique.
« Je ne saurais trop vous le répéter : la maladie n’est ni le symptôme, ni
« la lésion. Pour comprendre la maladie, comme pour comprendre la vie, il
® faut admettre que les phénomènes vitaux diffèrent des phénomènes physi-
« ques, qu’il y a dans l’organisme vivant une force spéciale, une force indi-
<£ vidiielle, et que l’essence même de la maladie est dans l’altération de cette
« force vitale. » (D^ J. Grasset, Maladies du système nerveux. Première
leçon.)
1. Barthez distingue les méthodes thérapeutiques en trois catégories : la
méthode naturelle, la méthode analytique et la méthode empirique. La
méthode naturelle a pour objet de favoriser, d’accélérer la tendance heu-
leuse de la maladie ; elle est surtout applicable aux affections aiguës, où
les tendances conservatrices sont très marquées. Dans la méthode analyti-
Ve, on combat directement et successivement les divers éléments qui com¬
posent la maladie, suivant leur importance. Enfin la méthode empirique
trouve son application lorsqu’on a lieu de craindre que le mouvement spon¬
tané de la nature ne soit pas assez énergique pour provoquer la guérison, ou
l^ien encore quand la maladie ne peut se décomposer en éléments distincts.
H existe trois sortes de méthodes empiriques, et elles sont désignées sous les
noms d'imitatrice, perturbatrice et spécifique.
BOTJILLET,
DU XVIle AU XIX® SIÈCLE.
290
nous empêchera de le suivre sur ce terrain, et nous nous
garderions d’ailleurs d’invoquer en médecine des argu¬
ments d’ordre métaphysique.
Chancelier de l’Université de Montpellier, membre de
l’Académie des sciences, de l’Académie des inscriptions
et belles-lettres, du conseil d’Etat, médecin consultant
du roi, etc..., aucune distipction ne fit défaut àBarthéz, et
il se vit glorifié de son vivant comme peu de savants l’ont
jamais été.
<c Ses travaux auraient dû exercer sur le monde médical
une influence qui ne s’est guère étendue hors de l’Ecole
où il enseigna. Ailleurs on s’est borné le plus souvent à
les condamner, et quelquefois sans les connaître C »
Ce fut un éclectique d’une trempe spéciale que Théo¬
phile de Bordeu (1722-1776) ; voulant concilier dans son
système l’animo-vitalisme et le dynamisme organique, il
fit refléurir cette doctrine de la vie multiple qui devait
trouver plus tard dans l’organicisme un appui salutaire ^
« C’est une république fédérative, ditDaremberg, où règne
assez souvent Tanarchie. » Aussi vit-on diverses Ecoles
le réclamer pour chef, bien que leurs principes semblas¬
sent en contradiction formelle avec ses théories. « Nous
avons essayé d’imiter l’abeille, écrivait-il, qui compose son
miel des sucs combinés de différentes fleurs. »
Spirituel et original, plein de verve, mais raiUeur, il
connut admirablement l’art de narguer ses adversaires
1. Dezeimeris, Mst.
2. Bordeu fut, aux yeux de Eicherand, l’homme qui devait jeter les pre*
miers fondements de l’organicisme.
3. L’un de ses ennemis les plus acharnés fut sans contredit le fameux
Bouvart, ce médecin tout défiguré par une cicatrice, qu’il avait dû se faire,
disait Diderot, en maniant maladroitement la faux de la mort. Quoi qu U
soit, Bouvart ne craignit pas de se faire l’écho des infâmes calomnies
ANIMISME, VITALISME. 291
par de mordantes et satiriques allusions. L’intérêt qui se
rattache à la lecture de ses œuvres est d’autant plus in¬
contesté que les personnes les moins versées en médecine
sont susceptibles de les comprendre :
a Le style de l’Hippocrate du xviii® siècle est clair et
(( pétillant comme du champagne, de bonne compagnie
« quoique de bonne humeur, on ne peut plus français et
« de son temps. Cet écrivain préfère, on le voit tout de
« suite, le raisonnement, le trait fin, l’allusion souriante
« et la saine philosophie, à l’empirisme doctoral; il se
(c montre, en l’art de bien dire, si facilement expert qu’on
« lui pardonnerait au besoin de n’avoir pas fait faire plus
« de pas à la science que la plupart des autres disciples
« d’Esculape en réputation. Il s’est tellement distingué de
« ceux qui n’arrivent que par la routine, il a tant contri-
« bué aux progrès réalisés en médecine par son siècle et
« par le nôtre, qu^il a encore mieux mérité de son pays que
« de son époque ‘ ».
Dans son Traité des glandes^ Bordeu posa les principes
fondamentaux de la physiologie pathologique. Se refusant
à accepter les explications mécaniques pour rendre compte
delà sécrétion des humeurs glandulaires, il invoqua un
état particulier de la glande eUe-même *.
Ses recherches sur le tissu muqueux (1767) et sur les
maladies chroniques (177S) sont de magnifiques, ébauches
d’anatomie et de pathologie générales : « C’est en lui, dit
circulaient contre son confrère, l’accusa de vol et le fit rayer du tableau de
la Faculté. Il ne fallut pas moins de deux arrêts du Parlement pour réinté¬
grer Bordeu dans ses fonctious.
1. Notice de M. Lefeiive sur Bordeu.
2. .(£ L’excitation des glandes ne se fait pas. dit-il, par la compression du
corps glanduleux, mais par l’action propre de l’organe ; action que certaines
circonstances augmentent, comme les irritations, les secousses et les dispo¬
sitions des vaisseaux du même organe. »
292 DU XVIie Au 'xix® SIÈCLE,
la Biogr. méd. ào, Panckoucke, que Bichat puisa toutes les
grandes vues physiologiques qui ont fait la fortune de ses
productions autant que ses propres travaux ».
Enfin ses études sur les crises (17S3), le pouls (1756)^ le
traitement de la colique métallique (1762) *, VHistoire de
la médecine (1764) *, révèlent à la fois l’historien érudit et
le praticien consommé.
Le naturisme n’eut d’ailleurs jamais de partisan plus
autorisé et plus convaincu, et « on peut dire que Bordeu
renoua la grande tradition hippocratique, un instant inter¬
rompue par les médecins qui avaient adopté les théories
ialro-mécaniciennes ^
Les compatriotes du célèbre Bichat (1771-1802), dont
Théophile de Bordeu avait été le précurseur, inaugurèrent,
le 24 août 1843, une statue à l’homme éminent qu’une mort
impitoyable avait, quarante ans auparavant, prématurément
enlevé à cette science médicale dont jeune encore il aimait
à mesurer, avec son regard d’aigle, toute la profondeur, et
l’illustre secrétaire de l’Académie Royale de Médecine,
M. Pariset, qui a si bien su s’élever lui-même en consa¬
crant sa vie à la célébration de toutes les gloires, s’expri¬
mait alors en ces termes :
« Ne croyez pas, disait-il que Bichat s’endorme dans
1. Bordeu a colligé de précieux documents sur la façon dont on traitait a
l’hôpital de la Charité la colique du Poitou. Les religieux italiens qui eurent
longtemps ledit hospice en leur possession passaient pour avoir un remède
infaillible et accablaient de saignées les malheureux patients.
. 2. Dans V Histoire de la Médecine, Bordeu allie une piquante originalité à
une profondeur de vues parfois surprenante.
3. Covp d'œil sur l'histoire de la Faculté de Médecine de Montpellier, par
A. Castan, 1876.
4. Histoire des membres de l'Académie Royale de Médecine, ou Recueilles
éloges lus dans les séances publiques, par E. Pariset. Paris, 1850. Tome
second.
ANIMISME, VITALISME, 293
le sentiment de sa propre force. Il est comme l’arcliitecte
athénien : ce que d’autres ont dit, je le ferai. Bientôt il
déploie ses ailes de feu, il prend son vol, il s’élance jus¬
qu’aux régions les plus éthérées de la science de l’homme.
Il expérimente, il découvre, il décrit, il parle, il enseigne ;
et les traits qui s'échappent de ses mains, de sa plume, de
sa bouche, sont autant d'éclairs qui dissipent les ténèbres
et font pénétrer dans les âmes Tévidence, la foi, l’admira¬
tion, le ravissement, l’enthousiasme le plus passionné.... »
Quel plus magnifique portrait plus éloquemment tracé ?
— C’est qu’en effet le savant auquel la France entière ren¬
dit de si unanimes hommages poursuivit avec une mer¬
veilleuse sagacité ses études créatrices,et telle fut l’origina¬
lité de son talent, qu’il rencontra partout des-admirateurs,
et que son nom lui survécut, affranchi de la fatalité des
temps et de l’oubli de la renommée.
Les Becherches physiologiguès sur la vie et la mort ‘ et
Y Anatomie générale *, tels furent les chefs-d’œuvre de
Xavier Bichat !
« La vie, écrit-il, est l'ensemble des fonctions qui résis¬
tent à la mort. » Il la divise en animale et organique, et
examine les différences générales de ces deux vies par rap¬
port aux formes extérieures et au mode d’action de leurs
organes respectifs, par rapport aussi à la durée de leur ac¬
tion, àl’habitude, au moral, et enfin par rapport auxforces
vitales.
On le voit s’attacher spécialement à faire ressortir la
différence qui existe entre ces dernières et les forces phy¬
siques ® ; puis il résume dans le tableau suivant les pro-
1. Recherches physiologiques sur la vie et la mort. Paris, 1800, m-8.
2. Anatomie générale appliquée à la physiologie et a la médecine. Paris,
1801, in-8.
Si a En considérant sons ce rapport les lois vitales, dit Bichat, le premier
294
DU XVII® AU XlXe SIÈCLE.
priétés du corps vivant, et s’efforce d’établir une ligne de
démarcation entre les deux vies, en étudiant le mode et
l’époque de leur origine respective 1.
CLASSES GENEES ESPÈCES VAEIÉTÉS
Bichat se demande encore, dans ses Recherches physio-
aperçu qu’elles nous offrent, c’est la remarquable différence qui les distingue
des lois physiques. Les unes, sans cesse variables dans leur intensité, leur
énergie, leur développement, passent souvent avec rapidité du dernier degré
de prostration au plus haut point d’exaltation, s’accumulent et s’affaiblis¬
sent tour à tour dans les prganes, et prennent, sousl’iniluence des moindres
causes, mille modifications diverses. Le sommeil, la veille, l’exercice, le
repos, la digestion, la faim, les passions, l’action des corps environnant
l’animal, etc., tout les expose à chaque instant à de nombreuses révolutions*
Les autres, au contraire, fixes, invariables, constamment les mêmes dans tous
les temps, sont la source d’une série de phénomènes toujours uniformes.
Comparez la faculté vitale de sentir à la faculté physique d’attirer, vous
verrez l’attraction être toujours en raison inverse de la masse du corps,
brut où on l’observe , tandis que la sensibilité change sans cesse de
proportion dans la même partie organique et dans la même masse de ma¬
tière. x>
1. « S’il est une circonstance qui établisse une ligne réelle de démarcation
entre les deux vies, c’est sans doute le mode et l’époque de leur origine.
L’une, l’organique, est en activité dès les premiers instants de l’existence ;
l’autre, l’animale, n’entre en exercice qu’après la naissance, lorsque les
objets extérieurs offrent à l’individu qu’ils entourent des moyens de rapport,
de relation : car, sans excitants externes, cette vie est condamnée à une
ANIMISME, VITALISME. 295
^ influence réciproqae que peut exercer la mort
des divers organes, et interroge cette mort sous toutes les
formes qu’elle est susceptible de revêtir.
Il élève enfin par son génie l’analomie générale au rang
des autres branches de la médecine (1801). Son livre est un
de ceux qui captivent en instruisant. Or, aux yeux de qui¬
conque sait combien rarement de pareils ouvrages réus¬
sissent à charmer, le mérite de l’auteur n’est que plus
éclatant
A l’encontre de Barthez et de la plupart des vitalistes
modernes, ce n’est donc plus à un principe général et de
nature inconnue que Bichat rapporte les actes vitaux, mais
il en demande l’explication aux phénomènes les plus di¬
vers de l’organisme, et établit ainsi les caractères propres
aux tissus vivants. Comme Haller, comme Lavoisier, il
naquit créateur, et le temps ne pourra rien sur ce nom
consacré désormais par l’histoire.
inaction nécessaire, comme, sans les fluides de l’économie, qui sont les exci¬
tants internes de la vie organique, celle-ci s’éteindrait. »
1. Les Reeherehes pJiysiologiq^ues sont, à proprement parler, divisées en
deux parties : la première s’occupe des fonctions de la vie animale et de la
vie organique ; la seconde est consacrée au mécanisme de la mort.
2. « L’anatomie générale de Bicliat est le premier.travail scientifique sur
l’histologie, et par cela même déjà elle est d’une grande importance pour
cette science ; mais ce qui lui donne encore une haute signification, c’est que
non seulement les tissus y sont envisagés au point de vue morphologique, et
traités aussi complètement que possible, mais encore que les connexions
des tissus avec leurs fonctions physiologiques et leurs états morbides s y
trouvent examinées dans tous leurs détails. » ÇLntroiuet. aux Bléments
à,'histologie huviaine, par Kolliker, 2* édit, française revue par Marc Sée.)
296
DU XVII® AU XIX® SIÈCLE.
CHAPITRE Yll
ÉTUDES CLINIQUES ET NOSOGRAPHIQUES DURANT LE XVII®
ET LE XVIII® SIÈCLES.
Les systématiques n’absorbèrent heureusement pas,
avec leur feu sacré de réforme, toute l’activité des esprits
de l’époque. A côté d’eux, on vit des observateurs attentifs
et prudents qui tinrent à honneur d’arborer bien haut
l’étendard du naturisme.
Thomas Sydenham, surnommé Y Hippocrate anglais,
occupa parmi ces derniers un rang aussi légitime qu’il fut
honorable
Rejetant dans sa méthode les données d’une philosophie
purement spéculative et le terrain trop mouvant des hy¬
pothèses, il aima à proclamer surtout les bienfaits de l’ob¬
servation et fit reposer tout son système sur les constitu¬
tions médicales.
Nous avons déjà vu Baillou créer le dogme des constitu¬
tions saisonnières ; quant aux constitutions stationnaires,
c’est bien au médecin anglais que revient l’honneur d’avoir
attiré sur elles l’attention des praticiens.
« Il y a, dit-il, diverses constitutions d’années qui ne
viennent ni du chaud, ni du froid,,ni du sec, ni de l’hu¬
mide, mais plutôt d’une altération secrète et inexplicable
qui s’est faite dans les entrailles de la terre,. Alors l’air se
trouve infecté de pernicieuses exhalaisons, qui causent
1. Sydenham naquit à Winford-Eagle (Dorsetshire) en 1624. Il fit ses
premières études à TUniversité d’Oxford et, après avoir reçu le bonnet de
docteur à Cambridge (1676), vint s’étabUr à Londres, où lui étaient réservés
de brûlants succès pratiques. H mourut le 29 décembre 1689.
ÉTUDES CLINIQUES ET NOSOGRAPHIQUES. 297
telle OU tellenialadie,tant que la même constitution domine.
Enfin, au bout de quelques années, celte constitution
cesse et fait place à une autre. Chaque constitution géné¬
rale produit une fièvre qui lui est propre et qui, hors de là,
ne paraît jamais. C’est pourquoi j’appelle ces sortes de
fièvres stationnaires ou fixes h »
La plupart des faits révélés dans ce passage ont reçu de
l’expérience leur sanction définitive ; mais il existe encore
beaucoup de vague dans la description de Sydenham, et il
faut arriver à Lepecq de la Clôture pour voir les consti¬
tutions médicales parfaitement étudiées.
Les Observationes medicæ offrent plusieurs traits d’ana¬
logie avec les épidémies d’Hippocrate et sont, d’après Ali-
bert, le meilleur commentaire qu’on ait pu donner des
dogmes sacrés de cet homme presque divin ; néanmoins,
a^nsi que l’observe Daremberg, « les rapports qu’on peut
signaler entre Sydenham et le vieillard de Cos ne semblent
pas résulter d’une érudition bien digérée de la part du
premier, qui ne cité pas une seule fois le père de la méde¬
cine et ne fait aucune allusion à ses œuvres ».
La constitution de 1661-1664 fut féconde en fièvres in¬
termittentes et fièvres continues malignes.
« Le mouvement déréglé du sang, qui est la cause de la
fièvre continue, ou qui l’accompagne, est excité par la na¬
ture, soit pour séparer une matière hétérogène et nuisible
qu’il renferme, soit pour donner au sang quelque nouvelle
disposition.... »
Dans le cas où les malades affaiblis ne reprennent en¬
suite-leurs forces qu’avec lenteur, « j’ai essayé, ajoute Sy¬
denham, de ranimer la chaleur en faisant coucher des jeu¬
nes gens auprès d’eux, ce qui m’a très bien réussi; on com-
1. Sût. et curation des maladies aiguës. Sect. 1''®, ch,, rr.
2i Oiserv. sur les maladies épidémiques, 177B-1T78, Tome III, page 1032;
298 DU xvn® au xix® siècle.
prend facilement qu’un corps sain et vigoureux transmet
une grande quantité de corpuscules spiritueux dans le corps
épuisé des malades ».
« Les fièvres intermittentes diffèrent beaucoup des con¬
tinues, et les unes des autres,par rapport à leur espèce et à
leur nature. Mais, en observant avec soin la méthode que
la nature emploie d’ordinaire pour débarrasser de la ma¬
ladie, il faut se régler là-dessus, afin d’achever la fermen¬
tation commencée, ou bien, en découvrant la cause spéci¬
fique des fièvres, il faudrait les combattre par des remèdes
efficaces et spécifiques. »
L’année 1665-1666 vit sévir la peste L « La peste-est
une fièvre d’un genre particulier, et qui vient d’une inflam¬
mation des particules les plus spiritueuses du sang.... La
vapeur de la peste est beaucoup plus puissante et plus
active que celle de l’érysipèle; elJe pénètre comme un
éclair par son extrême subtilité les endroits les plus reculés.
Elle détruit tout à coup les esprits du sang et cause quel¬
quefois une entière dissolution de cette liqueur, avant que
la nature accablée d’un mal imprévu ait eu le temps d’exci¬
ter l’ébullition fébrile, qui est le moyen ordinaire dont elle
se sert pour débarrasser le sang de ce qui lui est nuisi¬
ble ®. »
Les varioles dominèrent pendant les années 1667, 1668
et 1669, et la description que nous en a laissée ce grand
peintre de la petite vérole^ comme l’appelle Anglada, est
vraiment magistrale. Boerhaave l’eut en si haute estime 3,
qu’il avouait n’avoir pu y faire que des additions peu im-
1. Malgré la description qu’il nous en donne, Sydenham. n’a.Tait pu obser¬
ver cette peste, car la peur l’avait forcé à fuir.
2. Thomæ Sydenham Opéra ■medica. Tom. I, sect. n, cap. i- Genevæ,
1769.
3. Boerhaave avait contracté l’habitude de se découvrir toutes les fois
qu’il prononçait le nom de Sydenham.
ÉTUDES CLINIQUES ET NOSOGRAPHIQUES. 299
portantes , bien qu’il en fût à la dixième lecture
Sydenbam distingua d’une façon admirable la petite
vérole discrète de la petite vérole confluente Elles ont, il
est vrai;, une symptomatologie analogue ; mais^ dans la
seconde, les phénomènes se montrent plus intenses, et la
fièvre subsiste à l’apparition de l’exanthème. Deux ordres
de- signes attirèrent particulièrement son attention : la
salivation ® chez Tadulte et la diarrhée chez l’enfant. L’au¬
teur anglais différencia en outre la fièvre primitive de la
fièvre secondaire *, et substitua au traitemènt alors en usage
la méthode rafraîchissante
Pendant les années 1670-71-72, les varioles se montrèrent
irrégulières (varioles noires, hémorrhagiques). Les pustules
s’emplirent d’une sérosité limpide, et lorsque la pellicule
qui les recouvrait vint à se déchirer, la sérosité s’écoula, et
la peau parut au-dessous noirâtre et sphacélée.
Dans le cours de 1670, 1671, 1672, 1673, la rougeole
exerça aussi de cruels ravages ®, et on rencontre dans le
tableau, d’ailleurs fort remarquable de cette épidémie, les
complications thoraciques et les diarrhées rebelles que
provoque l’énanthème de la muqueuse intestinale.
La scarlatine elle-même reçut de Sydenham la dénomi¬
nation qu’elle porte encore aujourd’hui 7.
« L’Hippocrate anglais, ditAnglada ®, qui n’a pas d’égal
comme historien de la rougeole et de la petite vérole, .se
1. Boerhaave [Aphorism/i de cognoscendis et cv/randis morMs. Aphor. 1379).
2- Sydenham, Oiservationum sectio tertia, cap. il.
3. La salivation, le gonflement de la face, des pieds et des mains étaient
aux yeux de Sydenham d’un favorable augure.
<ï La nouvelle fièvre qui survient le onzième jour est de nature toute
•tifférente de celle qui précède l’éruption : c’est une fièvre putride. »
S- Durant cette période, on vit aussi éclater des fièvres varioUques sans
^'aiioles {variolee sine variolis).
6. Sydenham, Observ. sectio quarta, cap. T.
7. Febris scarlatina, scarlet fevèr.
8. Anglada, Etudes sur les maladies éteintes et sur Us maladies nouveUes.
1869.
300 DU XVII® AU XIX® SIÈCLE,
trouvait en présence d’une autre fièvre du même ordre sur
laquelle la science n’était pas aussi bien renseignée ; mais
il n’hésite pas à la poser comme une espèce à part, qu’il
distingue formellement de la rougeole. »
Mais nous n’en finirions pas, si nous voulions énumérer
ici tous les titres qu’il s’est acquis à la reconnaissance des
médecins soucieux de leur art ; lisons pourtant encore ce
qu’il nous dit du choléra nostras, qui prit à Londres une si
prodigieuse extension l’an 1669 :
« Ce mal se fait aisément reconnaître par des vomisse¬
ments énormes et des déjections alvines d’humeurs corrom¬
pues qui s'opèrent avec beaucoup de peine et de difficultés.
Il s’accompagne en outre des symptômes suivants : vio¬
lentes douleurs d'entrailles, gonflement et tension du ven¬
tre, cardialgie, soif, pouls vite et fréquent, avec chaleur et
anxiété, assez souvent petit et inégal. A tout cela viennent
s’adjoindre des nausées extrêmement pénibles, quelquefois
des sueurs colliquatives, les contractions des jambes et des
bras, des défaillances, le refroidissement des extrémités
et autres symptômes du même genre qui terrifient les assis¬
tants et emportent souvent le malade dans le court espace
de vingt-quatre heures ^
Sydenham fut appelé un jour auprès d'un cholérique en
proie à des convulsions si terribles et si généralisées, qu’il
avoua lui-même n'en avoir jamais vu de pareilles. Il l6
guérit en lui administrant à plusieurs reprises une assez
forte dose de ce laudanum^ dont il avait autrefois indiqué
la préparation, et qu’il s’est plu à recommander : « Ad lau¬
danum, disait-il, tanquam ad sacram anchoraih confugien-
dum est ® ».
1. Sydenham, Opéra medica. Tom. I, sect. iv, cap. II.
2. 25 gouttes dans une cueillérée d’eau de cannelle. — L’opinm est de
nos jours impuissant à combattre les accidents du choléra confirméi
3. Epiefola Roberto Srady.
ÉTUDES CLINIQUES ET NOSOGRAPHIQUES. 301
La description de la goutte nous offre enfin une théorie
nette et précise de l’origine et de la nature de la podagre *.
Sydenham fut en définitive la personnification réelle
des études nosographiques et cliniques à la fin du xvii®
siècle. On a dit «. qu’il fit pour la pathologie ce qu’Harvey
avait déjà fait pour la physiologie, ce que l’Ecole italienne
et l’Ecole hollandaise ont fait pour l’anatomie ^ ». Au
milieu des folles divagations de l’iatro-chimie et de l’iatro-
mécanisme, il se montre en effet comme l’incarnation
vivante du bon sens et de la saine pratique. Sans posséder
un génie extraordinaire, il a laissé néanmoins un nom
impérissable; les générations futures apprendront à le
redire, et on ne pourra le séparer de la médecine elle-
même, qu’il dirigeas! puissamment dans la voie du progrès.
Son savant empirisme rencontra partout un admirable *
écho, et, définitivement affranchies de tout esprit de système,
les études nosographiques et cliniques se trouvèrent repré¬
sentées dans nos annales par une phalange studieuse de
médecins ; on se croyait aisément revenu aux jours
d’Hippocrate.
L’Angleterre, l’Italie, l’Allemagne, nous présentent
toutes ici des noms également glorieux, et si nous avons le
regret de ne pouvoir leur en opposer qu’un bien petit
1. <£ La goutte, dit-il, attaque le plus souvent les vieillards qui, après
avoir passé la meilleure partie de leur vie dans la mollesse, les plaisirs et
la bonne chère, dans les excès de vin et d’autres liqueurs spiritueuses, étant
easuite appesantis par l’âge, ont abandonné entièrement les exercices du
corps auxquels ils étaient accoutumés dès leur jeunesse.... Le mal a été
quelquefois augmenté par l’étude ou par une application qui détourne les
esprits animaux et les empêche de fournir aux différentes coctions d’une
»^ère convenable... La trop grande abondance de nourriture et les excès
de vin corrompent les levains digestifs, précipitent les coctions, surchargent
le sang d’une abondance excessive d’humeurs, causent les engorgements dans
les viscères, affaiblissent et accablent les esprits animaux. »
2- Ch. Daremberg. Hist. des sciences méd. T. Tl, page 733.
302 DU XVII® AU XIX® SIÈCLE,
nombre, c’est qu’il existe dans l’histoire de laborieux
enfantements et, comme notre voisine d’outre-Mancbe se
préparait autrefois à engendrer l’illustre Harvey, la France
se recueille pour donner le jour à l’immortel Laennec
qui déplacera de son bras vigoureux l’axe autour duquel
gravite la médecine !
Les Italiens citent avec une légitime fierté le nom de
Torti (1658-1741), lebrillant défenseur du quinquinaetl’au-
teur classique pour les fièvres intermittentes, qu’on n’apas
craint d’appeler VHippocrate de Modène^ et celui non moins
remarquable de l’éminent clinicien Borsieri (1725-1785).
En Angleterre, Morton (1635-1698), rival de Sydenham
et épidémiographe des plus distingués, étudie avec soin
les fièvres éruptives et dote la science d’une description de
la variole, digne en tout point de figurer à côté de celle de
l’Hippocrate anglais L
Huxham (1694-1768) pousse aussi à un haut degré le
génie de l’observation. Outre son Traité des fièvres *,
nous avons de lui un excellent tableau de l’angine gan¬
gréneuse
1. Morton, Tractatm defebrïbus injlammatoriis, a cap. III ad cap. XI.
Morton put également observer à Londres une épidémie de rougeole qui
enlevait environ 300 personnes par semaine. En 1685, sa propre fiUe Sarah,
âgée de 8 ans, fut prise de fièvre ; ses yeux s’injectèrent et une toux vio¬
lente la saisit. A ces indices, Morton reconnut la rougeole et se contenta
de prescrire un julep laudanisé pour calmer la toux ; la maladie suivit son
cours normal et fut excessivement légère.
En 1689, son autre fille Marcia, âgée de sept ans, éprouva des frissons,
des nausées, des vomissements, et entra dans un coma profond. La fièvre
se déclara avec ce cortège habituel de symptômes qui indiquent la mali¬
gnité. Morton prescrivit un julep, comme dans le cas précédent, et l’appü
cation d’un vésicatoire à la nuque. L’absence de diarrhée, de toux, e
rougeur oculaire, le fit hésiter sur la nature du mal ; mais, le quatrième
jour, une éruption couvrit toute la surface du corps et vint révéler à nee
pas douter la .fièvre dite scarlatine.
2. Æssay onferers, mith fheir rarious Mnds, etc... Londres, 1739.
3. Dissertation on the malignant ulcérons Sore-throat. Londres, 1750.
ÉTUDES CLINIQUES ET NOSOGRAPHIQUES. 303
Pringle (1707-1782) se fait remarquer surtout par ses
études sur les altérations du sang, la fièvre des prisons et
les maladies des armées *.
Lind (179S) [attache son nom à des relations médicales
justement appréciées sur le scorbut *.
Rapprochons de tous ces médecins Guillaume Heber-
den (1710-1801), si célèbre par ses savantes recherches sur
Vangwa pectoris et Edward Jenner (1749-1823), l’illus¬
tre inventeur de la vaccine.
Pratiquée de temps immémorial dans certains pays 4, l’i¬
noculation s’était répandue en Angleterrre et en France
dès le commencement du siècle dernier C’était là sans
doute une innovation heureuse, vu les ravages exercés par
la variole, et le monde n’était pas complètement désarmé
contre le terrible fléau, lors de la découverte de la vaccine.
Mais des inconvénients assez graves se rattachaient à ce
procédé : il donnait lieu en effet à des dangers immédiats
et créait en outre des foyers infectieux. Jenner étudiait
encore à Sodbury ; une jeune fille se présenta, convaincue
de son immunité à la petite vérole, parce que, disait-elle_,
elle avait eu le cow-pox. Frappé par.cette parole, le savant
anglais résolut d’en vérifier l’exactitude, et dès 1775 il
faisait ses premières observations sérieuses sur le vaccin ;
1. Observations on the diseasts ofthe artny, in camp and in garnison.
2. A treatise on scurvy, etc. Edimbourg, 1752.
3. Some account of a diso^'der of the Sreast. In med. Trans. hy the Collège
of phymUans of London, 1768. Tome II, page 69.
4. Géorgie, Circassie, Turquie, Tartarie, Arabie, Chine, Bengale, Hindous-
taii» etc...
5. C’est à Lady Montagu, femme de l’ambassadeur anglais à Constan¬
tinople. que revient le mérite d’avoir importé à Londres la pratique de
l’inoculation ; elle l’expérimenta publiquement sur sa propre fille en 1721.
La France accueillit cette méthode avec moins de faveur, et il fallut le
zèle éclairé de La Condaminepour stimuler l’Académie des sciences sur cette
question.
DU XVII® AU XIX® SIÈCLE.
304
hâtons-nous d’ajouter qu’elles furent aussi concluantes que
possible, et, le 14 mai 1796, l’inoculation vaccinale était
régulièrement mise en pratique par son inventeur. Elle
fut d’ailleurs fort bien accueillie en Angleterre, nul pays
n’était mieux préparé à cette découverte, mais ne se
répandit en France que vers l’année 1800 ^ époque à
laquelle le gouvernement envoya des médecins à Londres
pour étudier la question de plus près. Là, comime ailleurs,
Jenner rencontra des adversaires passionnés et des désil¬
lusions nombreuses ; on fit de la vaccine la source de tous
les maux qui affligent l’humanité. Mais il se forma par
contre une société à Paris qui, sous la direction habile du
duc de la Rochefoucault, s^était donnée pour mission de
propager la vaccine. Peu à peu son efficacité devint de
moins en moins douteuse ; les voix qui osèrent s’élever
contre elle n’eurent plus grand écho, et tous les témoigna¬
ges devinrent favorables à Jenner : la postérité n’a fait
que confirmer ce jugement en lui assurant les honneurs
d’un triomphe sans fin.
La fameuse École d’Allemagne nous présente, elle aussi,
trois grandes personnalités : Van Swieten, le savant
commentateur de Boerhaave et le fondateur de l’enseigne¬
ment clinique à Vienne (1700-1772), et ses deux élèves, de
Haën (1704-1776) et Stoll (1742-1788), rivaux l’un et
l’autre.
Gérard Van Swieten, premier médecin de l’impératrice
Marie-Thérèse, n’usa de son crédit à la cour que pour le
profit de la science et de sa profession. Il devint directeur
de l’École de Vienne et fit preuve d’une érudition remar-
1. En 1800, le D' Colladon, de Genève, porta à Paris du viras vaccin qn®
l’on expérimenta infructueusement dans le service de Pinel à la Salpêtrière.
(Voy. Lorain, Jenner et la vaccine. 1870, in-8.)
ÉTUDES CLINIQUES ET NOSOGRAPHIQUES. 305
qiiable, en commentant les aphorismes de son maître
Boerhaave ^
Antoine de Haën, son élève de prédilection, appelé
auprès de lui pour seconder ses grandes vues de perfection¬
nement et de réforme, s’associa avec une généreuse ardeur
à l’impulsion communiquée par Van Swieten aux études
cliniques, et lui succéda ensuite dans cet enseignement, où
il déploya un talent immense et de rares qualités d’esprit.
De Haën a laissé de bons écrits sur le tétanos, les hémor-
rhoïdes, la colique de plomb, etc.
Maximilien Stoll lui-même, chargé d’abord par le baron
de Stoerk de suppléer de Haën, fut nommé plus tard pro¬
fesseur titulaire de clinique médicale à l’Institut de Vienne.
Aussi grand clinicien qu’habile observateur, il donna
d’excellents préceptes sur l’examen des malades et con¬
tribua puissamment à élucider la question si obscure des
constitutions médicales^. Son iîa^^o medendi est un recueil
d’affections diverses, empruntant un cachet commun à
une influence atmosphérique spéciale. La constitution
bilieuse prédominait à Vienne ; ce fut elle aussi qui occupa
la plus large place dans les œuvres de Stoll. Le tableau
particulier qu’il traça des maladies envisagées isolément
se recommande par la précision et l’exactitude dont il est
empreint, non moins que par les minutieux détails qui s’y
trouvent consignés, et mettent véritablement sous les yeux
du lecteur l’entité morbide dont il s’agit. Si, en définitive,
l’insuffisance de l'anatomie pathologique et le peu de
certitude du diagnostic enlèvent aujourd’hui une certaine
1. Commentaires sur les Aphorimnes d'Hermann Boerhaave, de U connais-
^anee et de la cure des maladies, pax Van Swieten. Trad. en fançais pai
Moublet. 1770.
2. Nous renvoyons volontiers, pour sa biograpliie scientifique et poM
l’étude de son œuvre, à la conférence faite par M. Parrot à la Faculté de
médecine de Paris (1865).
20
BOUILLET.
Dû XVIl® AÜ XIX® SIÈCLE,
306
notoriété àtix célèbres levons dû clinicien de Vienne^ leur
lecture sera cependant profitable aux auteurs conteüipQ.
ràins, puisqu’elle reflète en tout point le génie d’une scru¬
puleuse observation.
Partni les médecins français de quelque réputation
il coiivierft de nommer Chirac (1630-1732)^ Astruc (1684-
1766), Sauvages (1706-1767) et Pinel (1733-1826). Ces deux
derUiers fureüt dé véritables nosologistes. Encouragé' pàr
les conseils de BoerhaaVe, le professeur de Montpellier
appliqua aux maladies la méthode usitée en botanique et
décrivit 2,400 espèces ; son nom est demeuré célèbre, mal¬
gré lès fâcheux présages qui environnèrent sa naissance
La Nosographie de Pinel® éclipsa elle-même^ dès son
apparition, tous les autres travaux du genres « Malheu¬
reusement, nous dit' Daremberg, Pinel fut un naturaliste et
non un Clinicien. »
Les études séméiologiques se tinrent au niveaU de la
clinique ét de la nosologie; Dès 1760, un Allemand plein de
patience et de sagacité^ Avenbrugger traçait les règles
de la percussion^ et Corvisârt, en commentant la méthode
du praticien de Tienne, servit de trait d’union à Avén-
brügger et à Làennëc, le Célèbre inventeur de l’ausculta¬
tion*, qui, lui, sut allier l’ânâtomie pathologique à la
séméiologie, et a pratiqua, comme on l’a spirituellement
répété, l’aUtüpsie d’une personne malade sur le vivantes
1; Sàtivages nàcjuit, dit^oiij au moment d’une éclipse de soleil;
2. La Nosographie pMlosophAque se composait des cinq classes suivantes
de maladies : 1° fièvres essentielles ou primitives ; 2“ pHegmasies j 3“ hé¬
morrhagies ; 4° névroses ; 5“ lésions organiques.
3. C’est dans son Inventum novwm, ex percussione thoracis huiaani ut
signa dbstrusos intemi pectoris merhos detegendi, qu’Âvenbrugger exposa
son admirable découverte.
4. Voir Traité de Vauscultation médiate et des maladies des poumons fi
du coeur. Paris, 1819, 2 vol. m-8.
CHIRURGIE ET ACCOUCHEMENTS.
307
CHAPITRE VIII
CHIRURGIE ET ACCOUCHEMENTS.
Le XVI® siècle avait été glorieux pour la chirurgie, et
A. ParériHimortalisa à tout jamais. De son vivant même, en
iS77, les chirurgiens de Saint-Gôme reprirent leur aùtique
lutte contre la Faculté de médecine et contré les barbiers.
Plus tard, en 165S, jaloux des prérogatives de ces der¬
niers, pour qui le bistouri et le rasoir établissaient une
double source de revenus, le collège en corps implora la
faveur d’être confondu avec eux. Quelques hommes surgi¬
rent cependant pour maintenir l’honneur de la chirurgie
française: Mauriceau, Dionis et plusieurs autres se sépa¬
rèrent fièrement de leurs collègues. Le xvu® siècle fut
d’ailleurs peu fécond en illustrations chirurgicales : Marc-
Aurèle Séverin (1380-1686) ^ et Pierre de Marchetti (mort
en 1673) sont à peu près les seuls noms dignes d’être
mentionnés en Italie.
Nous rencontrons en France :
Pierre Dionis (1718), auteur d’un cours d’opérations qui,
fort réputé jusqu’au commencement du siècle actuel, n’a
plus aujourd’hui qu’un intérêt historique ;
Saviard (1636-1702) ;
Belloste (1634-1730), chirurgien d’armées ;
Et Mareschal (1638-1736), que nous verrons coopérer
âvec La Peyronie à la fondation de la célèbre Académie de
chirurgie.
I. On a reproché à Séverin d’avoir abusé du fer et dufeu.
DU XVII® AU XlXe SIÈCLE.
308
Dans les contrées du Nord, les observations chirurgicales
se montrent plus nombreuses. L’Allemagne possède
quelques chirurgiens de haut renom; tels sont:
Piermann et Scultet (1395-1645), connu par sou Atma-
mentariiim chirurgicum, qui renferme la description de
tous les instruments ou appareils usités jusqu’à lui.
En Angleterre parurent King, à qui l’on doit le premier
essai fructueux de transfusion du sang chez l’homme,
et Richard Wiseman (1676), chirurgien de Jacques II,
et dont l’influence sur la chirurgie anglaise fut assez
analogue à celle de Paré sur la chirurgie de notre propre
pays.
Le grand événement du siècle qui suivit fut la fonda¬
tion de l’Académie royale de chirurgie L Mareschal et La
Peyronie *, médecins tous deux de Louis XY, obtinrent
ainsi pour leur art la faveur la plus insigne et la plus
exceptionnelle. Le 12 décembre 1731, le roi reconnut la
nouvelle société, qui tint sa première séance le 18 du même
mois. Dans cette magnifique création, une part égale
revient à la munificence du monarque et aux deniers
privés de La Peyronie, qui supporta presque par moitié les
frais de l’établissement Durant soixante années consécu¬
tives, PAcadémie de chirurgie maintint à la France une
supériorité incontestahle sur tous les autres États, et l’il¬
lustre compagnie aurait même fini par éclipser la Faculté
1. La Faculté de médecine eut recours, pour soutenir ses droits, à une
série de démarche.s que Quesnoy nous a retracées d’une façon plaisante. Les
docteurs en robe assiégèrent l’amphithéâtre anatomique de Saint-Côme et ne
se retirèrent que sous les huées de la multitude.
2. « La Peyronie, dit Bouisson, fut un grand cœur, un caractère géné-
reus, et son passage fut signalé par des actes où le génie de la vertu ne
brille pas moins que celui de la science. »
3. n créa à Montpellier une école de chirurgie sur le modèle de celle de
CHIRURGIE Et ACCOUCHEMENTS. 309
de médecine, si un même souffle de mort ne les eût frap¬
pées Tune et l’autre.
Jean-Louis Petit (1674-1/60) fut le plus grand chirur¬
gien de l’époque. Aussi habile opérateur que pathologiste
éminent, il ne posa jamais de principe que l’expérience
ne lui eût permis de sanctionner. Ses travaux si remarqua¬
bles sur les plaies de tête et de poitrine nous font regret¬
ter qu’il ait négligé de publier ses observations sur les
plaies des autres régions du corps. Les tumeurs, les her¬
nies, les maladies des os attirèrent encore l’attention de
l’illustre chirurgien ; mais c’est surtout aux amputations
qu’il rattacha son nom avec éclat.
Desault (1744-1795), poursuivant le même but que
J.-L. Petit, continua la solution des mêmes problèmes chi¬
rurgicaux LU inaugura en France l’enseignement clini¬
que et créa également l’anatomie chirurgicale. Après sa
mort, un marbre funéraire fut placé à l’Hôtel-Dieu pour
perpétuer sa mémoire. « Je donnerais trente ans de ma vie,
s’écria Bichat, pour ressembler à ce grand homme »
Desault étudia avec soin les fractures et les luxations.
Reconnaissant l’impuissance des bandages employés jus¬
qu’à lui pour maintenir réduites les solutions de continuité
de l’os claviculaire, il appliqua en 1768 pour la première
fois le sien propre à la Salpêtrière. Nous lui devons une
connaissance plus approfondie des fractures de l’olécrane
et l’introduction dans leur traitement d’un appareil en 8
de chiffre modifié et approprié à ces sortes de lésions.
1. <£ Lisant peu, livré corps et âme à son art, Desanlt méditait sans cesse ;
sa passion était la cliirurgie ; il s’en occupait sans effort et sans travail le
jour et la nuit ; il devinait par instinct les solutions aux difficultés ; il
créait des moyens nouveaux, se riant de la routine et profondément pénétré
des nécessités de l’art ; les moyens qu’il imaginait pour suppléer à l’insuf-
fisance de la science étaient toujours couronnés de succès. » {Desault. Notice
sur la vie et Vécole de Desault. Thèse de Paris, 1849.)
2. Eloge de Bichat par le prof. Larrey, 1846.
310 I)U XVII® 4ü XIX® SIÈCLE,
Il serait trop long d’énuinérer même sijCGinctement les
divers perfectionnements qu’apporta Desanlt à la ohi-
rurgie française, Réparons seulement une injustice ; c’est
bien à lui qu’appartient la méthode de la ligature au-
dessus de la tumeur anévrysmale, et il la pratiqua en juin
1783 , tandis que John Hunter, auquel on rattribue
trop souvent par erreur, ne l’employa qu’en décembre
suivant,
Aux noms de Jean Louis Betit et de Desault ajoutons
encore ceux de Louis (1723-1792), si longtemps secrétaire
de rAcadémie de chirurgie ; de Bordenave (1728-1782) ;
de Goulard, qui a donné son nom à la solution d’acétate
de plomb ; de Ténon (1724-1816) ; de Lecat (1700-1768) ;
de Pouteau (17234778).
L’Angleterre suscite à la France des rivaux glorieux :
Gheselden (1688-1732) L les deux Douglas, Monro (1697-
1767) Gooch ( — 1780), Percival Pott (1713-1788), que
son génie rapproche de Jean-Louis Petit, le célèbre John
Hunter (17284793) et Benjamin Bell (1749 1806).
Percival Pott et John Hunter se complétèrent l’un
l’antre, et si ce dernier se dévoila surtout comme .un
brillant théoricien, Percival Pott ne négligea, de son côté,
aucun des minutieux détails que nécessite une intelli¬
gente pratique, dirigée par l’imnaortel axiome : « Cità,tutà
et jmundè ». Les œuvres de ce chirurgien éminent com¬
prennent une série de monographies distinctes ; elles se
rapportent aux plaies de tête, à la fistule lacrymale, aux
polypes nasaux, à la cataracte, aux affections du testi¬
cule, à la fistule anale, aux fractures et aux luxations,
1, Oheeelden inveiita l’opératipii de la piipiUe artificielle et perfectioima’
la taille latérale,
2. Monro introduisit les injections de vin chaud dans le traitement di
l’hydrocèle.
CHIRURGIE ET ACCOUCHEMENTS. 311
à la carie vertébrale, vulgairement appelée rml de Pott
John Hunter fut un des plus célébrés pbirurgiens qu’ait
eus au dernier siècle notre voisine d’outrerManche. Doué
de cet esprit généralisateur qui met à prpfit les décou¬
vertes des devanciers et des contemporains eux-mêmes,
pour les vivifier par des déductions inattendues/il prit
l’anatomie humaine et l’anatomie comparée comme point
de départ de ses recherches, et s’appliqua à transporter
dans le domaine médico-chirurgical les données fournies
. par ces deux sciences. C’est ainsi qu’il imprima à 1 a chi¬
rurgie anglaise une direction nouvelle, en faisant entre¬
voir des lois générales^ des applications heureuses qui
découlent de faits universellement admis et serupu leu sè¬
ment étudiés. En un mot, si nous nous proposions d’éta¬
blir un parallèle entre Desault et Hunter, il nous serait
facile de mettre ici en évidence la tendance presque excln-
sivement pratique donnée à notre art par Desault et les
théories lumineuses, les grandes vues anthropologiques
qui caractérisent si bien le génie original du chirurgien
anglais. « La chirurgie de Hunter, a-t-on dit, est plus phy^
siologique, plus théorique ; celle de Desault, plus anato¬
mique, plus pratique. » Que dire maintenant de son œuvre
si étendue et des voies fécondes qu’il ouvrit aux savants ?
Avons-nous besoin de rappeler ses importantes études sur
les inflammations et les plaies, qui forment encore la base
de nos opinions actuelles; sa distinction des phlogoses
franches et spéciales ou spécifiques, et sa division devenue
classique des inflammations en adhésives, suppuratives
et ulcératives ? Les travaux modernes ont sanctionné la
plupart de ces vues théoriques et les ont converties en
1. La carie rertébrale est appelée tnal de Pptt, parce que c.est ce
chirurgien ajiglgjg qui l’a le mieux décrite, en la désignant par un de ses
symptômes : la paralysie des extrémités inférieures. ♦
DU XVII® AU XIX® SIÈCLE.
312
dogmes fondamentaux de pathologie générale. Ses expé¬
riences sur la greffe animale sont devenues l’ingénieux pré¬
lude des opérations autoplastiques, et le traitement des
anévrysmes par la ligature est aussi redevable à John
Hunter d’une mention spéciale, sinon des honneurs d’une
véritable découverte.
En Italie, nous voyons briller les noms de Bertrand!
(1723-176S), Nannoni(17lS-1790), Fontana (1730-180S),
etc... Et l’Allemagne revendique pour elle Heister (1683-
17S8), Platner (1694-1747), de Siebold (1736-1807) et,
Eichter (1742-1812).
Ce dernier a été une des gloires de l’Université de Gœt-
tingue et le coryphée de la chirurgie allemande. Son grand
Traité occupe un rang fort honorable parmi les ouvrages
de ce genre publiés au dernier siècle, et son mémoire sur
les hernies a conservé de la valeur jusqu’à nos jours.
Par suite d’un préjugé regrettable qui fit longtemps,
sous prétexte de malséance, exclure les hommes des
accouchements, l’obstétrique resta fort en retard sur la chi¬
rurgie. Les sages-femmes ne possédaient d’autre instruc¬
tion que celle que voulaient bien leur donner quelques
voisines ou parentes, et n’entrèrent dans la confrérie de
Saint-Côme que vers le milieu du xvi® siècle. En 1745,
mécontentes sans doute du collège de chirurgie, elles
s’adressèrent à la Faculté, qui institua des cours à leur
usage. Sur la fin du siècle précédent avait pris fin
d’ailleurs, au grand bénéfice de l’humanité, l’espèce de
monopole exercé par elles pour les soins à donner aux
feim^s enceintes % et c’est de cette dernière époque que
1. n est probable que l’introductiou de Clément à la courî, pour
accoucher Mlle de La Vallière, devint la source de cette heureuse modifica¬
tion daii|Res mœurs de notre pays.
■CHIRURGIE ET ACCOUCHEMENTS. 313
date rimmixtion directe des chirurgiens dans Fart des
accouchements.
Déjà, en 1608, Louise Bourgeois, dite Boursier, sage-
femme de Marie de Médicis, publiait un Recueil d’observa¬
tions diverses sur la stérilité, perte de fruit, fécondité, accou¬
chements et maladies des femmes et enfants nouveau-nés, et
soixante-cinq ans plus tard, François Mauriceau, prévôt
du collège de chirurgie, offrait à son tour aux praticiens
son fameux Traité des maladies des femmes grosses et de
celles qui sont nouvellement accouchées. Ce fut là un pre¬
mier essor communiqué à l’obstétrique, et ce chirurgien
eut de nombreux imitateurs.
Citons pour mémoire les noms de Paul Porta] (—1703) i,
maître en chirurgie de Paris; de Deventer *; de Philippe
Peu (— 1707), qui fit à lui seul cinq mille accouchements ;
de Pierre Amand (— 1720), et de Guillaume Mauquest de
Lamotte (1653-1737).
Les Chamherlen 3 imaginèrent le forceps, vers la moitié
du XVII® siècle ; mais iis eurent le tort d’exploiter honteu¬
sement leur ingénieuse découverte, dont ils s’efforcèrent
de ne divulguer le secret qu’à des fils ou à des neveux, dis¬
posés à en trafiquer eux-mêmes. L’invention des Cham-
berlen transpira néanmoins peu à peu au dehors; elle excita
de bonne heure la curiosité des accoucheurs, qui s’occu¬
pèrent de modifier et de perfectionner le nouvel instru¬
ment : Levret (1703-1780) en France, et Smellie (1752) en
1. Portai prénmnit les accouclieTirs contre le prétendu danger de la pré¬
sentation de la face, et fit voir que, dans la plupart des cas, on avait plus à
attendre de l’abstention que d’une intervention intempestive.
2. Deventer se rendit célèbre en attirant l’attention de ses contemporains
sur l’obliquité de l’utérus, comme cause fréquente des accôucbements
difficiles.
3. La famille des Chamberlen ormait en Angleterre une Hgnée de mé¬
decins accoucheurs. "*
314 Dü XVIle AU XIX® SIÈCLf;. —^ CHIRURGIE, ETC.
Angleterre, agrandirent notablement gon cbanip d’appli¬
cation,
André Levret fit subir une seconde courbure aux cuillers
pour leur permettre de s’adapter à la forme des voies
génitales!, et si l’accoucheur français s’est vu contester la
priorité de son invention par quelques auteurs, désireux
de l’attribuer à Smellie, il n^en est pas moins vrai que la
découverte de notre illustre compatriote remonte au 2 jan¬
vier 1747, et que le chirurgien anglais n’eut que plus tard
l’idée de cette modification®. Rendons cependant un légh
time hommage à ce dernier, pour la façon ingénieuse dont
il articula les deux branches de son instrument, et men^
tionnons encore comme grands accoucheurs Puzos (1686-
1753), l’inaugurateur des cours à l’usage des sages.-^
femmes dans les écoles de chirurgie ; Rœderer (1727-
1763); golayrès (1737-1772), célèbre par sa classification
et par les lumières dont il environna le mécanisme de
l’accouchement naturel, et surtout Raudelocque (1745-
1810), l’immortel inventeur du pelvimètre, qui joignit à
tant d’autres mérites celui d’une profonde gratitude envers
le maître auquel il devait son instruction médicale.
1. La pince à faux germe de Levret est restée jusqu’à nés jours dansl’ar-
sepal de? chirurgiens.
2. Séance du 2 janvier 1747. a M, Levret g, présenté à l’Académie un nou-
« veau forceps courbe imaginé pour dégager la tête de l’enfant enclavée au
a passage et arrêtée par les os pubis. Ce forceps est entaillé, de même que le
« forceps droit ; à sa jonction, ü aies dimensions toutes semblables, et il est
<£ évidé dans toute l’étendue des ouvertures qui sont à chacune de ses bran-
LIVRE SEPTIÈME
LA MÉDECINE? CONTEMPORAINE.
L’époque actuelle est appelée à sanctionner le règne de
Texpérimentation et de Tanalyse. L’erreur, en effet, sert
parfois au triomphe de la vérité; malgré leurs exagérations
incontestables, les systèmes en apparence les plus funestes
au progrès lui offrent un côté véritablement utile, et en
faisant ressortir l’existence chez l’homme des phénomènes
physiques, chimiques et vitaux, les théories du xviii® siècle
projetèrent de vives lueurs sur le dix-neuvième. Grâce à
elles sans doute la stérilité des discussions et la nécessité
de recourir aux lois expérimentales furent suffisamment
mises en évidence, et c^est à la recherche de ces lois que
s’appliquent tous les jours la plupart de nos maîtres, pre¬
nant pour guide dans leurs investigations une méthodo¬
logie éclairée par le triple flambeau de l'induction, de la
déduction et de l’histoire; ces procédés constituent d’ail¬
leurs une trilogie indispensable aumédecinphilosophe. Par
leur étude et leur combinaison réciproque, l'homme de l’art
s’élève jusqu’aux plus hautes sphères de la science et
resserre de la sorte les liens qui unissent la spéculation
pure à une saine pratique. « Tout ce qui est vTai devient
utile dans la pratique, et cela seul est utile au fond qui est
316 LA. MÉDECINE CONTEMPORAINE.
vrai^». L’expérimentalisme rationnel,rexpérimentalisme
rigoureux, telle est aussi la bannière sous laquelle pren¬
nent place nos savants modernes. Quel que soit leur nom
quelle que soit la branche de connaissances à laquelle ils
aient voué leur temps et leur vie, qu’on les appelle
CL Bernard, Pasteur ou, Dumas, nous les retrouvons tou¬
jours groupés sous le même drapeau et soumis aux seules
règles de l’analyse expérimentale :
« Pour l’expérimentateur, disait naguère l’éminent
« professeur du collège de France, il ne saurait y avoir
« ni spiritualisme, ni matérialisme.... Il n’y a pour nous
« que des phénomènes à étudier, les conditions de leurs
« manifestations à connaître et les lois de ces manifesta-
« lions à déterminer. »
L’étude des -forces auxquelles se rattachent les divers
phénomènes régis par ces lois est une question d’ordre
spécial, bien qu’ayant aussi son importance capitale, et
quelle que puisse être la couleur doctrinale que l'on
veuille arborer, il faut de toute nécessité qu’elle soit non
seulement compatible avec tous les faits connus, mais
qu’elle s’accommode encore de toutes les découvertes qui
viendront dans la suite des temps honorer le génie de
l’homme.
De profondes modifications dans les diverses branches
de notre art se trouvèrent dévolues aux premières années
de ce siècle, et puisqu’une révolution quelconque porte
inévitablement l’empreinte du milieu où elle s’opère, il
me semble utile de rappeler ici que, vers la fin du dix-hui¬
tième, deux opinions tranchées régnaient en médecine '•
tandis que les uns, sous l’empire du-sensualisme de Con-
dillac, se proclamèrent organiciens avec Cabanis *, d’autres
1. Professeur Eobin.
2. Consulter, en ce qui concerne Cabanis, l’excellente notice contenue dans
La Médecine ed le» Médecins, Peisse.
LA MÉDECINE CONTEMPORAINE . 317
au contraire adhérèrent sans réserve aux tendances phi¬
losophiques de l’Ecole de Montpellier. Tel était à peu près
l’état des esprits, lorsque les nouvelles générations médi¬
cales applaudirent au bruyant retentissement de la doc¬
trine physiologique. Tout en restant organicien, le pro¬
fesseur dû Val-de-Grâce se vit obligé d’admettre, à
l’exemple de Barthez, uneentité métaphysique,et bien qu’il
poursuivit de ses sarcasmes insulteurs ceux qui refusè¬
rent de céder aux systématiques exigences de son édifice
doctrinal, et qu’il adressât en particulier la qualification
dhntologiste à Laennec, le clinicien érudit et perspicace,
l’anatomo-pathologiste ingénieux par excellence, Brous¬
sais lui-même, disons-nous, a été contraint de s’incliner
devant la réaction qui se manifestait de toute part con¬
tre le sensualisme.
Organicisme^ vitalisme, or g ano-vitalisme, tels sont les
systèmes qui se partagent encore aujourd’hui les esprits ;
chacun d’eux compte des champions éclairés, et c’est assez
dire qu’une conciliation absolue serait difficile à obtenir,
dans l’état actuel de nos connaissances. Mais gardons-
nous surtout de ce scepticisme dédaigneux qui ne saurait
avoir d’autres principes que ceux que dicte une ténébreuse
parodie du vrai. « Je crois, dit Grasset *, que je préfére¬
rais un médecin avec une mauvaise doctrine à un méde¬
cin sans doctrine. » Etudions les faits, vérifions-les et fai¬
sons jaillir de ce libre examen, de ce sévère contrôle, une
vérité conforme à l’universalité des travaux et des décou¬
vertes, que ne vienne jamais obscurcir l’enthousiasme de
nos vues personnelles !
« La vérité est tellement nécessaire à l’homme, que
« ceux-là mêmes qui s’arment contre elle ont besoin.
1. Grasset, Introduction à Vétude des maladies du système nerveux.
318
LA. MÉDECINE CONtÉMPOtlAlNEi
« pour se faire des Sectateurs, de laisser croire qu’ils sêpro-
c posent d’étendre son règne, et c^est toujours au nomdes
« lumières que sont proclamées ces doctrines qui frappent
€ de mort les intelligences ou les plongent dans l’abîme
(£ du doute Universel »
CHAPITRE
ANATOMIE ET PHYSIOLOGIE.
ARTICLE Pr.
ANATOMIE.
La fin du dix-huitième siècle et le commencement du
nôtre se glorifient assurément de bien des noms illustres, *
et de nos jours encore les Cruveilhier, les Béclard, les
Giraldès, les Sappey, les Velpeau, les Richet ont enrichi
de leurs travaux personnels cette anatomie à la fois exacte
et pratique, si en honneur dans notre Ecole.
Mais ce qui fera la gloire de nos contemporains, c’est la
tendance manifeste des esprits à vouloir simultanément
pénétrer les mystères offerts par la structure intime des
tissus et ceux qui ont pour objet « la connaissance des
actes ou phénomènes qu^’accomplissent les corps organisés
à l’état dynamique ». La première catégorie d’études
porte le nom d’Histologie, la seconde^ celui de Physio¬
logie. Elles s’appuient l’une et l’autre sur la méthode expé¬
rimentale, vers laquelle convergent tous les rayons lumi¬
neux qui éclairent la médecine.
1. Augustin Gauehyj Sept legon» de phÿsiqiie ffénéralé:
ANÂtOMlÈ; et physiologie.
319
ÂËTICLË II.
HISTOLOGIE.
L'anafcomie générale de Bichat fit nàitre dès son appari¬
tion l’entliousiasme le plus mérité, et reste encore la pierre
angulaire de l’édifice histologique. Elle n’est pas seule¬
ment, en effet, une coordination plus ou moins parfaite de
matériaux préalablement acquis, mais bien une de ces
œuvres entièrement nouvelles et originales qui décèlent
une fécondité de talent remarquable. Les propriétés des
tissus s’y trouvent constamment rapprochées de leur
étude structurale, et Roux a pu dire avec quelque raison
que cet impérissable monument renfermait c< autant et peut-
être plus d’anatomie physiologique que d’anatomie ».
il faudrait beaucoup d’espace et encore plus de temps
pour rappeler ici toutes les découvertes qui se succédèrent
à partir de cette époque ; les améliorations incessantes
apportées à nos moyens d’investigation* communiquèrent
à la science üii essor rapide. Dès 1826, un savant Français
Royer-Gollard^j indiqua les phases d’évolution subies par
la matière organique (état amorphe, état globuleux, état
fibreux), et vers la même époque (482S-1827), Raspail for¬
mulait, de concert avec de Mirbel, Turpin, Dutrochet, là
théorie cellulaire (première du nom)®. Ces travaux de
haute science laissèrent les médecins à peu près indif-
li L’invention des microscopes achromatiques réalisa un véritable pro
Sî'ès; de nombreuses tentatives avaient été déjà faites, lorsqu’en 1824,
Selligue présenta à l’Académie des sciences un instrument de ce genre,
construit par Charles et Vincent Chevalier.
2. Bulletin de la Société aTiatomiquej 1828^
3- Bàspail, Rêcherches physiologiq^ites sur lés graisses et te tissu adipeux.
Cette théorie venait remplacer elle-même la doctrine des atomes d Epicnrcj
des monades de Leibnitzj des molécules Organiques de Maupertnis et BuSom
320
LA MÉDECINE CONTEMPORAINE
férentsi, et à part quelques investigateurs zélés, tels que
Donné, qui institua un cours de microscopie pour vulgari¬
ser ce genre de connaissances 2; Lereboullet et Küss, dont
les noms sont inséparables des progrès réalisés dans Tbis-
tologie humaine 3 ; Ch. Rohin, Follin, Broca, élèves em-
fpressés de l'illustre Lebert, qui le premier introduisit la
imicrographie dans l’anatomie pathologique ; à part ces
hommes, disons-nous, ces sortes d’études ne rencontrèrent
en notre pays qu’un faible écho et un petit nombre
d'adeptes*. Mais il n’en était pas ainsi de l’autre côté du
Rhin, où l’école micro graphique Jouit d’un prestige
immense et put accomplir des travaux importants. Schwann
émit (de 1840 à ISüO), de concert avec Remak, Valentin,
Reichert, Müller, la théorie connue depuis ces observa¬
teurs sous le nom de théorie cellulaire (seconde du nom).
D’après elle, la multiplication des cellules se fait par bour¬
geonnement ou segmentation, et il ne peuty avoir ni géné¬
ration spontanée, ni genèse par attraction élective dans
un blastème. Mais le professeur Robin, cet infatigable tra-
1. Ils croyaient tout dire en appelant ces recherches des illusions rtvicros-
eopiques.
2. Donné, Cours de microscopie, 1844.
3. Parmi les brillants élèves formés à leur école, nous pouvons citer Beau-
nis et Mathias Du val.
4. Plus pratiques que les Allemands, les Français ne s’intéressèrent guère
aux études histologiques que lorsqu’ils entrevirent la possibilité de leur
application à la pathologie, et c’est à Lebert que nous sommes redevables de
ce service signalé. (Voy. Broca, Traité des tumeurs.) Il fut d’ailleurs géné¬
reusement suivi dans cette voie de recherches ; citons parmi les savants
contemporains qui ont renouvelé l’anatomie pathologique : Robin, à qui
revient le mérite d’avoir trouvé le mode de développement d’une série de
tumeurs analogue à celui des glandes ; Virchow, dont la Pathologie eelln-
laire, après avoir régné quinze ans en souveraine dans la science, fut ren¬
versée par Eecklinghausen et Cohnheim, qui montrèrent les mouvements
spontanés des globules blancs et leur sortie hors des vaisseaux dans l’in¬
flammation ; Vulpian et Charcot, qui ont successivement illustré la chaire
d’anatomie pathologique à la Faculté de Paris ; Morel, professeur à la Fa¬
culté de médecine de Strasbourg, puis ensuite à celle de Nancy ; Cornil et
Ranvier, dont les deux noms sont devenus désormais inséparables.
ANATOMIE ET PHYSIOLOGIE. 321
vailleur qui, après avoir illustré renseignement libre, est
devenu une des gloires delà Faculté de médecine,protesta
énergiquement contre la dernière partie de cette assertion,
et pour lui de nouvelles cellules, semblables ou non aux
cellules-mères, peuvent prendre naissance dans un blastème
vivant, ayant lui-même une origine cellulaire et en état de
rénovation moléculaire incessante.
Vers 1846, Reichert, s’inspirant d’idées qui étaient déjà
en germe dans Bichat, fit une tentative infructueuse pour
réunir dans un même groupe les tissus adipeux, fibreux,
tendineux, élastique, cartilagineux et osseux, sous le nom
de substance conjonctive i. Plus tard, les travaux de
KpUiker et de Virchow, en apprenant aux savants que le
tissu osseux peut dériver du tissu conjonctif, commencè¬
rent à préparer les voies dans le sens de Reichert, et elles
se trouvèrent entièrement aplanies, lorsqu’en 1851 Virchow
et Donders aperçurent chacun de leur côté, bien qu’à
l’insu l’un de l’autre, des cellules étoilées qui peuvent être
envisagées comme l’équivalent des cellules cartilagineuses ;
et pour démontrer péremptoirement ces connexions textu-
rales, Virchow fit encore voir que, dans la genèse du tissu
osseux, aux dépens du tissu conjonctif ordinaire, la néo¬
formation s’effectue par les cellules étoilées de ce dernier.
Enfin la découverte des terminaisons nerveuses dans les
muscles striés est encore une conquête de notre époque, et
son histoire a eu diverses phases, avant d’arriver au point
où nous la rencontrons aujourd’hui. En 1840, Doyère vit
chez les tardigrades les fibres nerveuses se terminer par
une petite éminence connue depuis sous le nom de colline
de Doyère, et six ans plus tard Wagner faisait rejeter du
domaine scientifique l’hypothèse des anses terminales pré-
1. De Blainvüle disait déjà, vers 1830, que le tissu ceUuleux devenait, en
B’endurcissant, hypo-scléreux (tissus fibreux et tendineux), proto-scléreux
(cartilagineux), deuto-scléreux (osseux).
BOUIIiLET.
21
LA MÉDECINE CONTEMPORAINE
322
cédemment décrites (1838) par Valentin et par Emmert
Kühn aperçut en 1860 sur les insectes des sortes de ren¬
flements terminaux assez analogues aux collines de
Doyère, et le professeur Rouget annonçait en 1862 *■ que
chez les vertébrés les nerfs se terminent, dans les muscles
de la vie de relation, par des plaques de substance ner¬
veuse. Ces plaques sont constituées par l’épanouissement
du cylinder axis et se présentent sous l’aspect d’une subs¬
tance granuleuse, de forme ovalaire, ayant de 4 à 6 a
d’épaisseur. La fibre nerveuse se dépouille de sa myéline à
un endrôit assez rapproché du point d’immersion, et la
gaine de Schwann ou périnèvre de Robin se continue à ce
niveau avec le sarcolemme.
Il nous a semblé utile d’attirer l’attention sur ces études
d’ordre morphologique ; elles constituent sans doute une
science encore neuve, mais qui n’en a pas moins réalisé de
grands progrès, et pendant qu’à l’étranger les Kolliker, les
Rokitansky, les Virchow, etc...,se sont efforcés desôulever
peu à peu le voile qui nous dérobe la solution de ces pro¬
blèmes ardus, MM.Ranvier et Ch. Robin, à Paris, exposent
avec un rare talent, l’unau Collège de France, l’autre à la
Faculté de médecine, les acquisitions nombreuses que fait
l’histologie.
ARTICLE III
PHYSIOLOGIE.
L’histoire de la physiologie elle-même a enregistré de
grands noms depuis le commencement du siècle, et le sou¬
venir de Magendie, de Flourens, de Claude Bernard, vivra
toujours parmi les savants, désireux de s’initier à la
méthode expérimentale ; ces hommes éminents nous en ont
1. Journal de plmiiologie de Brown Séquard, 1862. Tome V, page 674.
ANATOMIE ET PHYSIOLOGIE. 323
transmis le flambeau, sans qu’il ait jamais vaciUé dans
leurs mains.
Les théories de Bichat régnaient en souveraines, et ses
disciples, mus par l’attrait des déductions anticipées, ajou¬
taient une foule de propriétés vitales imaginaires aux pro¬
priétés élémentaires admises parle maître, lorsqu’intervint
Magendie (1783-185S). Il se déclarait ennemi des systèmes |
et déploya dans sa lutte contre les vitalistes toute l’ardeur j
de la jeunesse etl’énergie d’un vigoureux talent. Aux forces !
hypothétiques créées par ses antagonistes, cet esprit,
aussi indépendant qu’inflexible, essaya de substituer le ré¬
sultat expérimental, et la génération actuelle lui saura gré ,
d’avoir habitué le public à l’idée de la nécessité scienti¬
fique des vivisections sur les animaux. Inutile de décrire
ici la vive sensation que produisirent parmi les savants sa
démonstration évidente du liquide céphalo-rachidien décou¬
vert par Cotugno et ses expériences pour prouver l’inertie
de l’estomac dans l’acte du vomissement i ; mais ce qui
élève surtout Magendie, ce qui donne à son nom un éclat
ineffaçable, ce sont ses découvertes sur le système ner-
vèux, qui comptent parmi les plus belles du siècle. Les
anciens eux-même soupçonnaient la distinction des nerfs
moteurs et sensitifs, et dès 1811 un anatomiste anglais.
Ch. Bell, fit de cette vérité une démonstration plutôt théo¬
rique qu^expérimentale ; mais l’honneur d’ouvrir le canal
rachidien surTanimal vivant et de prouver, par la section
1. ce On a cru longtemps que le vomissement dépendait de la contraction
cc brusque et convulsive de l’estomac ; mais j’ai fait voir par une série d’ex-
<t périences que ce viscère y était à peu près passif, et que les véritables
cc agents du vomissement étaient, d’une part, le diaphragme, et, de 1 autre,
cc les muscles larges de l’abdomen ; je suis même parvenu à le prodnire en
fc substituant à l’estomac, chez un chien, une vessie de cochon, que je rem-
a; plissais ensuite d’un Hquide coloré. » [I^récis élémentaire de ^^ysiologie^
par Magendie, 1817. Tome second, page 139.) Voir le détaü des expériences
dans le Mémoire sur le vomissement, Paris, 1813i
LA MÉDECINE CONTEMPORAINE.
324
des racines antérieure et postérieure, que la première est af¬
fectée aamouvement_,la seconde au sentiment, était réservé*
au physiologiste français. Salégitime curiosité nesetintpas,
au reste, pour satisfaite, et ayant constaté que la racine
antérieure peut donner des signes de sensibilité, il émit
en 1839 l’opinion que cette sensibilité était empruntée par
elle à la racine sensible, et ainsi se trouva constituée la
découverte de la sensibilité en retour ou récurrente des
racines antérieures.
Pierre Flourens (1794-1867) rendit lui aussi à la phy¬
siologie des services mémorables, et la tâche de Cl. Bernard
dut être facile, lorsqu71 voulut payer un légitime tribut
d’hommages à la mémoire de son illustre prédécesseur^
L^’éminent académicien, collaborateur de Cuvier dans ses
études d’histoire naturelle, consacra en effet son existence
aux vulgarisations scientifiques : populariser la vérité et
démasquer l’erreur sous toutes ses formes, tel fut le but
suprême qu’il poursuivit à toute heure d’une volonté
ferme ; ses qualités réunies de professeur et d’écrivain
Faidèrent puissamment dans cette œuvre. Fut-il conduit à
redouter pour la philosophie moderne le succès de la phré¬
nologie ? Il écrivit contre les phrénologistes (1842) et
réfuta leur système avec une heureuse habileté. Ap¬
préhenda-t-il plus tard une confusion regrettable entre le
génie et la folie ? Flourens reprit aussitôt la plume pour
combattre un système qui aurait pu devenir funeste, s’il
avait fini par s’accréditer. Toujours et partout enfin, le
premier sur la brèche pour la grande cause de la science,
il se montra champion éclairé et fidèle interprète de la
méthode expérimentale. Mais, pour si enviable que puisse
1. ff ...Aux qualités du savant Flourens joignait les qualités de l’écrivain;
« par ce côté encore il rendit service à la piiysiologie ; il a inspiré le goût de
a cette science et l’a fait aimer d’un public qui, sans lui peut-être, ne l’eût
a jamais connue. » (Cl. Bernard, Discours de réceptionà V Académie française^
ANATOMIE ET PHYSIOLOGIE. 325
sembler un pareil rôle, il n’eût assurément pas suffi à la
.gloire d’un esprit aussi élevé, et à ces vues si profondes de
généralisation Flourens joignit les aptitudes et le mérite
de l’inventeur. Qui ne connaît aujourd’hui ses laborieu¬
ses recherches sur le développement des os et ses
remarquables observations sur les propriétés du système
nerveux? Relativement à la marche de l’ossification dans
les os longs, il a établi le premier que l’accroissement en
longueur du corps de l’os se fait par addition de couches
nouvelles à ses extrémités, et a définitivement prouvé, par
des expériences plus décisives que celles de ses prédéces¬
seurs, Duhamel et Hunter, que l’accroissement en épais¬
seur s’opère par superposition de nouvelles couches, et que
le canal médullaire augmente de capacité, par suite de
la résorption des couches anciennes. La chirurgie moderne
a enfin mis à profit ses magnifiques travaux sur le rôle du
périoste dans la formation de l’os, en les fécondant par
d’ingénieuses applications, et dans le domaine du système
nerveux, nous lui devons également une analyse exacte
des mouvements que détermine une lésion cérébelleuse^ et
nos principales notions sur le siège de la conscience. C’est
donc à double titre que nous l’honorons ici : comme géné¬
ralisateur et comme inventeur, il fut un des physiologistes
àlafoisles plus populaires et lesplusrenommés de ce siècle.
Claude Bernard (1813-1878) personnifia brillamment la
médecine expérimentale pendant longues années, et si
aujourd’hui il a cessé de vivre, ses illustres élèves ses
collègues de la Société de Biologie, la France entière en
un mot, s’associent aux éternels regrets qu’assurent à sa
1. Brown Séquard attribue ces mouvements désordonnés à l’irritation des
psrties voisines du cervelet, et non à la lésion de l’organe lui-même.
2. Un des plus célèbres paimii eux est M. Paul Bert. Voy. pour la bio¬
graphie de Cl. Bernard ; VŒhmre de Cl. Bernard. Introduction, par
Mathias Duval. Notices par Kenan, Paul Bert et Armand Moreau. Paris, 1881.
326
LA MÉDECINE CONTEMPOKAINE.
mémoire des travaux impérissables. Plusieurs bouches
autorisées ont déjà rendu hommage à son glorieux sou¬
venir : le Conseil supérieur de l’instruction publique,
rinstituC l’Académie de médecine, l’Académie française,
tinrent à honneur d'être représentés sur sa tombe par des
orateurs éloquents et dignes de retracer la vie scientifique
de cet homme à la fois si grand et si simple. La solennité
elle-même de ses funérailles, ces honneurs publics réservés
jusqu’ici à d’illustres guerriers ou à des politiques en
renom, redisent assez haut le respect dont nos gouver¬
nants voulurent entourer le législateur de la méthode expé¬
rimentale. Mais, pour se faire une idée nette du rôle joué
par Cl. Bernard dans l’évolution physiologique de son
époque, ce sont ses principales découvertes qu’il convient
de passer en revue, et l’une des premières dans l’ordre
chronologique se rapporte à la fonction du pancréas. De
belles expériences établirent nettement que le suc pancréa¬
tique jouit de la propriété d’émulsionner les corps gras et
d’en favoriser l’absorption. Si M. Eberle avait entrevu le
même fait plusieurs années auparavant, le mérite d’avoir
fixé définitivement l’attention des physiologistes sur cet
i ntéressant problème n’en revient pas moins à Cl.Bernard *.
L’éminent observateur produisit ■ en outre une fistule sur
l’animal vivant, pour se procurer du suc pancréatique, et
montra sur des chiens l’amaigrissement consécutif à
l’ablation dé l’organe De jour en jour ses regards inves^
tigateurS devinrent plus pénétrants, et son champ d’action
s’agrandissait à toute heure ; aussi serait-il difficile d’in¬
sister également sur les diverses circonstances qui con"
coururent à le familiariser avec les phénomènes vitaux.
1. Les expériences de Bernard sur le suc pancréatique datent de 1846 et
Ont été pubüées deux ans plus tard. CeUes d’Eberle furent faites en 1834.
2, Dans toutes les observations de maladies du pancréas chez l’homm
publiées par M. Eisenmann, il existait aussi un amaigrissement considérable.
ANATOMIE ET PHYSIOLOGIE. 32T
Dès 1848, Bernard déterminait l’existence dans le foie
d’une matière spéciale et susceptible de devenir du sucre
sous des influences identiques à celles qui transforment la
fécule. Le voile qui dérobait aux savants de tous les siècles
la véritable fonction de la glande hépatique se trouvait
ainsi soulevé, et cette brillante découverte eut ses applica¬
tions en pathologie ; la glycogénie engendra une théorie
nouvelle du diabète sucré, d’après laquelle on cessa d’im¬
puter cette maladie au défaut de combustibilité des ali¬
ments, pour l’attribuer à la suractivité fonctionnelle de
l’organei. Une série d’expériences relatives à la chaleur
animale vinrent ensuite prouver qu’elle a pour foyer l’inti¬
mité des tissus; la nutrition lui donne naissance, en pro¬
duisant des phénomènes chimiques qui aboutissent cons¬
tamment à une oxydation : si le muscle développe de la
chaleur lorsqu’il se contracte, c’est par suite de l’oxyda¬
tion plus active qui a lieu dans sa profondeur. Pourtour
du Petit avait démontré (1727) que la section du sympa¬
thique cervical provoquait une contraction subite dans la
pupille de l’œil correspondant ; Bernard élargit encore cette
donnée, en faisant voir que tout le côté de la face qui
répond au nerf coupé devient rouge, se tuméfie et aug¬
mente de température. Si on excite ensuite le bout supé¬
rieur de ce même nerf, la scène change aussitôt, et des phé¬
nomènes exactement contraires se produisent sur-le-
champ. C’est là une action vaso-constrictive ; mais, à côté
des nerfs vaso-constricteurs, il existe aussi des nerfs vaso¬
dilatateurs, que Cl. Bernard mit en évidence par l’excitation
du bout périphérique de la corde du tympan : il détermina
de la sorte une dilatation vasculaire très marquée et ana-
1. Cl. Bernard a en outre découvert qu’on pouvait, en piquant le plancher
du 4“ ventricule, faire passer du sucre dans le sang en quantité assez nota¬
ble pour qu^ le liquide nourricier s’en débarrasse par la voie des diverses
sécrétions.
32Ô la médecine contemporaine.
logue à celle qui suit la section du sympathique*. L’intro¬
duction d’une nouvelle méthode dans les études toxicolo¬
giques ouvrit enfin une voie féconde à la médecine ; elle
était basée sur l’élection spéciale des poisons pour tels ou
tels éléments anatomiques : l’action du curare par exemple
se localise sur Télément nerveux moteur; l’oxyde de car¬
bone s’attaque aux globules rouges du sang. Ces vues de
génie piquèrent la curiosité des pathologistes qui, cédant
au désir des déductions hâtives, virent modérer leur zèle
par celui-là même qui en avait déterminé l’expansion. Pour
rester scientifique, la médecine doit en effet se prémunir
contre le danger des théories et faire toujours la part de
ce qui est la science et de ce qui ne l’est pas. Généreuse
confiance dans les faits, noble défiance dans les conclu¬
sions, telles furent les précieuses qualités de Cl. Bernard.
L’activité de son génie ne l’abandonna jamais, et les nom-
breuxvolumes où débordentles flots de ses originales recher¬
ches témoignent de ses efforts constants pour subjuguer
la nature vivante :
« Claude Bernard n’est pas un physiologiste, a-t-on dit,
c’est la physiologie. »
ARTICLE IV.
EMBRYOLOGIE.
Il est une branche des études physiologiques qui a pris
dans ces dernières années un essor remarquable. Fille de
ce siècle, l’embryologie est née en 1827, lors de la décou-
I. L’irritation du lingual détermine des effets analogues par action réflexe
sur les centres nerveux et la corde du tympan. L’excès de circulation que
produit dans la glande sons-maxiUaire l’excitation de cette dernière serait
dû, d’après Bernard, à une sorte de paralysie par interférence, et suivant
ScMff, à ce que la corde du tympan contient des nerfs dilatateurs, tandis
que le sympathique renferme des nerfs constricteurs.
329
ANATOMIE ET PHYSIOLOGIE.
verte de l’œuf humain par de Baër i, découverte que con-
ûrmèrent bientôt les beaux travaux de Coste *. En 1837,
ce même savant fut conduit à croire à la chute spontanée
des œufs chez les mammifères, à l’époque du rut ® et
Négrier publia peu après des observations concluantes
tendant à prouver que les corps jaunes existent sur les
ovaires des filles vierges, et que leur formation coïncide
avec l’époque cataméniale, d’où son idée de la chute spon¬
tanée de l’œuf à chaque menstruation *. Les travaux de
Pouchet, les recherches de Raciborski, de îRischoff, de
Courty, etc..,, vulgarisèrent ces faits nouveaux et les firent
prévaloir dans la science. Enfin Coste les contrôla lui-
même et publia les résultats obtenus sur l’état des orga¬
nes génitaux de la femme aux diverses époques de la
menstruation et de la période intermenstruelle Dès lors
on put suivre pour ainsi dire pas à pas les transforma¬
tions accomplies dans le développement de l’œuf 6, et les
études embryogéniques agrandirent le domaine de l’ana¬
tomie philosophique, en même temps qu’elles fournirent
des'données solides à cette tératologie, pour l’avenir de
laquelle Geoffroy Saint-Hilaire avait déjà tant fait.
' 1. De Baër, Epistolade ovi ma/mmalium et hominis genesi. Leipzig, 1827.
Lettre sw la formation de Vœut dans Vespèce humaine et dans les mammi¬
fères, traduite par Breschet, dans son Répertoire général d’AnatomAe et de
Pitysiologie patJwlogigue. Paris, 1829.
2. Coste, Recherches sur la génération des mammifères, suivi de recher¬
ches sur la formation des embryons, par Delpecli et Costa. Paris, 1834.
3. Id. Embryogénie comparée. Paris, 1837.
4. Négrier, Recherches anatomiques et physiologiques sur les ovaires dans
l'espèce humaine. Paris, 1840.
6. Coste, Rist. générale et particulière du développement des corps orga¬
nisés. Paris, 1847.
6. Voy. Longet, Traité de Physiologie, Tome troisième.
330
LA MÉDECINE CONTEMPORAINE,
ARTICLE V
TRAVAUX DES PHYSIOLOGISTES VIVANTS.
Les contemporains n’appartiennent pas à l’hisloire.
Pourrions-nous cependant passer sous un silence absolu des
noms qui à eux seuls équivalent à une révélation véritable,
et que la postérité enregistrera avec éclat ^ — A l’instar
des progrès réalisés dans les sciences d’observation ' pure,
ceux qui s’accomplissent en physiologie sont dus au perfec¬
tionnement des méthodes et des instruments employés.
Que de services l’éminent M. Marey n’a-t-il pas rendus en
appliquant les procédés graphiques à ce genre d’études, et
en imaginant un grand nombre'de nouveaux appareils qui
sont devenus l’origine de plusieurs découvertes ^ ! Ses re¬
cherches d’une importance capitale portent;sur la circulation
du sang, la chaleur animale, larespiration,les mouvements
du cœur, la fonction musculaire, l’action nerveuse, etc—
La plupart d’entre elles constituent son œuvre person¬
nelle ; quelques-unes ont été entreprises en collaboration
avec M. Chauveau : de ce nombre sont celles qui se rap¬
portent à la détermination graphique des rapports du choc
du cœur avec les mouvements des oreillettes et des ven¬
tricules, et celles qui ont trait à la force déployée par la
contraction des différentes cavités de Torgane cardiaque.
La physiologie du système nerveux s^est aussi enrichie
de données mémorables. Des remarquables expériences de
Paul Bert sur la greffe animale, il paraît ressortir que les
fibres nerveuses sensitives sont susceptibles de conduire
les impressions aussi bien dans le sens centrifuge que
dans le sens centripète, pt les découvertes qui concernent
la moelle épiniere, le grand sympathique, l’encéphale,
figurent parmi les plus belles conquêtes du siècle. Schiff,
Marshall Hall, Brown Séquard;, Vulpian, ont beaucoup
contribué à élargir le cercle de nos connaissances sur ces
1. Sphygmograplie, cardiographe, thermographe, etc.
ANATOMIE ET PHYSIOLOGIE. 331
diverses questions. Les travaux de SchifF sont relatifs à
la dégénération et à la régénération des nerfs, à l’excita¬
bilité des faisceaux postérieurs de la moelle, aux vaso¬
moteurs, etc. ; ceux de Marshall Hall se rattachent au
mécanisme des phénomènes réflexes, et Brown Séquard
s’est appliqué à déterminer la direction suivant laquelle se
font dans le centre médullaire la transmission des excita¬
tions motrices et celle des excitations sensitives. Il a étudié
la sensibilité des faisceaux postérieurs, qu"il considérait
comme une sensibilité d’emprunt communiquée par les
racines postérieures, et a répété sur le cervelet les célè¬
bres expériences de Flourens, en leur donnant toutefois
une interprétation nouvelle. Est-il besoin enfin de rappeler
les nombreuses recherches de cet homme d’études par
excellence, qui occupe avec tant d’honneur la chaire de
Pathologie expérimentale à la Faculté de médecine ?— Le
fait de la possibilité d’une réunion parfaite entre deux nerfs
de fonctions différentes, nié par Schiff et avec lui par d’au¬
tres observateurs, reçut sa confirmation décisive des belles
expériences qu’institua M. Vulpian en commun avec
M. Philippeaux, et dont le récit fut inséré dans les
Comptes rendus de l’Institut h D’autres études ayant pour
but de fixer le mode d^origine réelle dé plusieurs nerfs
crâniens conduisirent, ce physiologiste à des données à
peu près analogues à celles qu'avait publiées Stilling sur le
même point. La durée des phénomènes réflexes après la
mort par décapitation, les effets croisés de la moelle épi¬
nière, l’excitabilité des faisceaux antéro latéraux, servirent
de sujets à des communications spéciales, et il convient de
joindre à ces divers travaux les expériences non moins
remarquables qui concernent le système nerveux de la vie
organique, les nerfs vaso-moteurs et les nerfs glandulai¬
res, la contractililé des muscles, etc...
]. Com2)tes rendus de VAcad. des sciences, 1869, 1863, 1874.
332
LA MÉDECINE CONTEMPORAINE.
CHAPITRE IL-
CHIMIE.
L’Ecole française imprima à la chimie une impulsion
vigoureuse ; les travaux se multiplièrent de tout côté, et
on découvrit de nouveaux corps simples.
En inventant la lampe des mineurs, Humphry Davy
(1778-1829) rendit à l’humanité un éclatant service. Il
expérimenta en outre en 1799 les propriétés du gaz
nitreux ou gaz hilarant^ et décomposa au moyen des cou¬
rants électriques les alcalis fixes et les terres alcalines
pour isoler de la sorte des métaux inconnus.
Gay-Lussac (1778-1880) et Thénard (1777-1857),mettant
à profit ce précieux moyen d’analyse, découvrirent à leur
tour le bore et le fluor, par la décomposition des acides
boracique et fluorique, et en 1814 Gay-Lussac faisait con¬
naître un radical composé, le cyanogène, susceptible de
jouer le rôle de corps simple dans toutes ses combinaisons.
Vers la même époque^ ce même chimiste se livra sur un
produit spécial provenant des eaux-mères des soudes de
varech, à une série de recherches qui le conduisirent à la
découverte d’un corps nouveau auquel il donna le nom
d’iode, et dont il détermina toutes les propriétés
En 1826, Balard trouva le brome dans les eaux-mères
des salines de la Méditerranée.
Enfin l’iUustre Ghevreul établit d’une façon péremptoire
1. La substance sur laquelle il fit porter ses expériences avait été signalée
(1811) par Courtois, salpêtrier de Paris. Voy. le Monitewr du 12 décembre
1813. Une discussion s’établit au sujet de la priorité de la découverte de
l’iode entre Davy et Gay-Lussac; on.donne généralement gain de cause à
ce dernier.
CHIMIE,
333
que les corps gras de la nature sont constitués par le mé¬
lange de plusieurs principes immédiats qui ne sont autres
que des éthers de la glycérine ordinaire.
Sertuetner signalait en 1817 le premier alcaloïde de l’o¬
pium •* et ouvrit ainsi la voie à Pelletier et Caventou,
qui découvrirent eux-mêmes un grand nombre de ces sub¬
stances improprement appelées bases organiques. C’est
ainsi qu’ils parvinrent à extraire la strychnine (1818) et la
brücine (1819) de divers végétaux appartenant au genre
strychnos (noix vomiquO;, écorce de fausse angusture,fève
de Saint-Ignace, bois de couleuvre); la vératrine ^ (1818)
de la cévadille (veratrum sabadilla) et de la racine de l’el¬
lébore blanc (veratrum album) ; la quinine (1820) ® et la
cincbonine (1821) du quinquina ; la caféine ou théine
(1821) de la coffea arabica et de la tbea sinensis
Là ne se sont pas arrêtés d’ailleurs les progrès de la
science moderne, et la plupart des autres principes actifs
ont été isolés de leur gangue. Brandes découvrait la sola-
nine en 1821, Giseke la conicine six ans plus tard^ Rei-
mann et Posselt la nicotine en 1828. Geiger et Hesse et
Mein retirèrent l’atropine delà belladone (1833),et Brandes
b’byosciamine de lajusquiame.Enfin en 1854 Schützenber-
ger rencontrait dans la noix vomique un nouvel alcaloïde,
l’igasurine, distinct de la strychnine et de la brucine.
Ce furent sans doute des données capitales,et la science
s’enrichissait ainsi de précieuses conquêtes ; mais nous
serions répréhensible de passer sous un silence absolu
1. La morphine,qui fut étudiée plus tard par Bobiquet, Pelletier, Eegnault,
Liebig.
2. La vératrine fut découverte presque simultanément par Pelletier et
Caventou et par Meissner.
3. Double ne tarda pas à substituer l’emploi du sulfate de quinine à celui
•te l’alcaloïde lui-même.
4- La caféine a été trouvée par Pelletier et Caventou concurremment avec
^biquet et Eunge.
334 LA MÉDECINE CONTEMPORAINE,
deux événements qui éveillèrent peut-être plus spéciale¬
ment encore l’attention des médecins ; nous entendons
parler de la découverte du chloroforme et de celle du chlo-
ral.La première remonte à 1831 et est due à Soubeiran; la
seconde fut faite l’année suivante par Liebig. Ces deux
agents restèrent des curiosités de laboratoire jusqu’en
1869_, époque à laquelle, grâce à Liebreicb, ils firent leur
apparition sur la scène physiologique b
La chimie progressait et d’ingénieuses doctrines se
firent jour parmi ses représentants : à la théorie des ra¬
dicaux préconisée par Berzélius, de Laurent et Gerhardt
substituèrent celle des types, qui dès 1839 se trouvait déjà
contenue en germe dans les travaux de Dumas, et de nos
jours enfin, une nouvelle théorie, connue sous le nom d’a¬
tomicité, a été émise par un professeur éminent de l’École
de Paris, M. Würtz ^ ; elle est basée sur la capacité de sa¬
turation des radicaux.
Les applications de la chimie à la physiologie animale
ont été, nous pouvons le dire, poussées jusque dans leurs
dernières limites, et une place d’honneur dans ce genre
d’études revient de droit à CL Bernard pour sa belle dé¬
couverte de la fonction glycogénique et pour ses expé*
riences sur les alcaloïdes de l’opium.
Magnus et Meyer étudièrent les gaz du sang; Dulong et
Despretz,la chaleur animale, pendant que Régnault et Pe-
tenkoffer faisaient de la respiration au point de vue chimi¬
que l’objet de leurs recherches les plus minutieuses. Les
travaux de Dumas embrassèrent la plupart des liquides
organiques, et les théories de Pasteur sur la fermentation,
1. Le chloroforme est aujourd’hui notre meilleur anesthésique; le chlorai,
un de nos plus précieux hypnotiques.
2. Würtz, Histoire des doctrines chimiques. Paris 1869. — Id. la Théorie
atcniîque. 1 vol. in-S°, 2' édition.
PATHOLOGIE ET THÉRAPEUTIQUE.
33o
ses controverses avec Liebig, ses luttes soutenues contre
la génération spontanée,méritent à ce savant un hommage
spécial d’admiration et de reconnaissance.
Signalons enfin le Traité de chimie anatomique dû à la
savante collaboration de Robinet Verdeil, \es,Leçons sur les
humeurs du professeur Robin^ le remarquable travail d’An-
dral et Gavarret 'swr le sang et ïorganisation physique de
Tkomme. Par leurs publications respectives, ces auteurs
ont apporté à Pédifice biologique un de ses éléments les
plus utiles^ en étudiant mieux qu’on ne l’avait fait jusqu’à
eux les humeurs normales et morbides du corpshumain *.
CHAPITRE III
PATHOLOGIE ET THÉRAPEUTIQUE.
Quelle plus brillante époque pour la pathologie que
celle où une illustre pléiade de célèbres médecins prépa¬
raient le développement scientifique de leur art, en luttant
pour le triomphe des idées qui seront l’éternel honneur de
ce siècle ! Cette ère nouvelle pourrait être justement com¬
parée à la Renaissance : si la révolution fut moins com¬
plète et la transformation moins éclatante, c^’est que la
confusion n’était pas aussi profonde; mais ces deux pério¬
des sont également intéressantes pour l’historien et glo-
1. Voy. pour plus amples développements : Hist. de la Physiqiie et de la
Chimie, depuis les temps les plus reculés jtisqu'à nos jours, par F. Hœfer. ue
l'humorisme ancien compcuré à l’humoristne moderne. Tlièse d agrégation par
Jaccoud. Paris, 1863.
LA MÉDECINE CONTEMPORAINE.
336
rieuses pour rhumanité. Oh utilise en médecine les pro¬
grès accomplis dans le domaine des sciences dites acces¬
soires ; l’observation clinique, l’expérimentation sur les
animaux constituent deux puissants leviers, à Taide des¬
quels se communique une merveilleuse impulsion aux
travaux d’anatomie morbide. Grâce aux découvertes de
Laennec et de Piorry^ concernant l’auscultation et la per¬
cussion médiate, grâce à la création de l’hématologie pa¬
thologique par Andral et Gavarret, à l’examen des varia¬
tions de la chaleur animale et à l’introduction de l’histolo¬
gie en médecine, la description des maladies se perfec¬
tionne et entre dans une voie nouvelle qui imprime au
diagnostic une remarquable certitude ; du mécanisme de
leur pathogénie et de leur physiologie pathologique on
s’élève aux lois générales qui président à leur évolution.
Laennec(1781-1826) ouvre un monde inconnu, et malgré
les sourdes oppositions dirigées contre lui, malgré les
quelques vestiges de l’application de l’ouïe aux hruits res¬
piratoires que l’on s’est plu à exhumer des livres Hippo¬
cratiques *, le temps a confondu ses adversaires, pour
faire revivre la valeur supérieure de son œuvre. Ce fils
illustre de la Bretagne est devenu le maître de la méde¬
cine française, pour laquelle il inaugura un âge de splen¬
deur, et « on peut sans crainte d’exagérer, dit Chauffard
appeler nationale la gloire delà découverte de l’ausculta¬
tion ».
Citons Cruveilhier (1791-1874) au premier rang des
1. Laennec ne clierch.a pas à dissimuler d’ailleurs ces germes, qui fussent
demeurés stériles, s’il ne les eût fécondés, et crut devoir rapporter en partie
sa découverte au père de la médecine.
2. Chaufiard, Conf. Mst. faite àla Faculté demédeoine. —Consulter encore^
à propos de Laennec, Roger, Bucmirs prononcé à l'inauguration de la statue
ds Laennec a Quimper.—Vaxis&t, Eloge de Laennec, lu à la séance ‘publique
de l'Académie de médecine du 1 er décembre 1839.
PATHOLOGIE ET THÉRAPEUTIQUE. 337
hommes qui repfésentèrent noblement ses principes, et
auxquels l’anatomie pathologique se trouva redevable de
ses plus réels progrès. Cette science le captiva de bonne
heure, et c’est sur le vaste théâtre de la Salpêtrière qu’il
rassembla les matériaux de son magnifique Atlas b puis de
son Traité devenu classique “b Cruveilhier aimait à procla¬
mer les bienfaits de l’observation, ne reconnaissant d’uti¬
lité à l’étude des altérations anatomiques que parce qu’elles
sont susceptibles de révéler la cause productrice de la ma¬
ladie b
A côté de Cruveilhier, il serait injuste d’oublier Herm.
Lebert. Il professa à Zurich et à Breslau, mais recueillit à
Paris les matériaux nécessaires à ses importantes publica¬
tions, et c( il nous appartient, comme l’a dit le professeur
Cornil, parle milieu où se firent ses premières recherches
et par la meilleure partie de sa carrière scientifique ^ ».
Andral (1787-1876) joua, aussi un rôle actif dans le
mouvement scientifique de ce temps si fécond ^ ; il exerça
une action prépondérante sur tous ces débats qui passion¬
nèrent les esprits du commencement du siècle, et au mi-
1. Cruveilhier, Anatomie pathologique du corps humam, ou Description,
avec figures lithographiques et coloriées des diverses altérations morbides
dont le corps humain est susceptible, Paris, 1830-1842, 2 vol. in fol. avec 230
pl. col.
. Cruveilhier, Traité d'anatomie pathologigue générale. Paris, 1849-1864
5 vol. in-8.
3. (£ L’anatomie pathologique, dit-il, doit céder le pas à l’observation cli,
nique, marcher avec elle et après elle. » V^oy. VEloge de Cruveilhier. prononcé
le 4 mai 1876, à la séance - publique annuelle de l’Académie de Médecine,
par J. Béclard. •
4. Lebert, Traité d'anatomie pathologique générale et spéciale, ou
Description et iconographie pathologique des affections morbides, tant liquide^
que solides, observées dans le corps humain. Paris, 1865-1861, 2 vol. in foL
avec 200 pl. col.
5. Pour sa biographie, voir : Andral, la Médecine française del&^O à 18£0
par P. Em. Chauffard;—J. Béclard, Eloge d'Andral kl’ Académie àemàecrne
(le 20 juillet 1880).
BOUILLET.
22
LA MÉDECINE CONTEMPORAINE s
338
lieu desquels prit naissance l’admirable organisation de la
médecine contemporaine. Puisque nous en évoquons le
souvenir, rappelons la part qu'eurent dans ces luttes les
deux fractions qui dès 1816 se partagèrent le monde mé¬
dical. Légitimement émus par les investigations de Bayle
et de Laennec, bon nombre de praticiens fondèrent une
école qui s’attacha à l’étude des altérations anatomiques et
fit reposer sur elles la distinction des espèces morbides. La
maladie était à leurs yeux supérieure à la lésion qui figu¬
rait néanmoins parmi ses éléments essentiels. Leur doc¬
trine en un mot était sagement progressive, mais non ré¬
volutionnaire ; aussi rallia-t-elle des esprits élevés. L’école
du Val-de-Grâce convertissait au contraire l’anatomie pa¬
thologique en système médical, et considérait la lésion
comme le fait primordial, la cause même de la maladie; ou
plutôt la maladie n’exista plus, il n’y avait que les cris des
organes souffrants, et l’organe primitivement affecté ne va¬
riait guère : tout partait de l’estomac, tout aboutissait à
l’estomac. — Andral défendit avec une énergique vigueur,
dans sa Clinique médicale, les principes traditionnels bat¬
tus en brèche par les disciples de Broussais, et eut le mé¬
rite de comprendre l’avenfr que réservait à la médecine la
belle découverte de l’auscultation. S’appliquant à vérifier à
toute heure les préceptes de Laennec, il ne séparait jamais
dans ses recherches personnelles l’étude des signes par les¬
quels les lésions se décèlent de l’étude des lésions elles-
mêmes.
Chomel (1788-1858) ne put partager non plus l’enthou¬
siasme qu’inspirait la doctrine physiologique aux généra¬
tions nouvelles \ et réfuta l’ouvrage de Broussais avec ce
1. Eloge de Chomel, par le prof. Grisolle (l.ô novembre 1858), — Nécrologie
de Chomel, par le Dr Ménière.
PAtHOLOGIE ET THÉRAPEUTIQUE. 339
sens droit et cet amour de la vérité qui étaient la caracté¬
ristique de son esprit froid et tranquille.
A côté de lui, et dans son intimité même, vivait Louis
(1787-1872) 1, esclave des faits observés et respectable
champion de ce temps de luttes. Cbomel mit à sa disposi¬
tion son service de la Charité, et c’est là qu’il recueillit les
matériaux cliniques ® à l’aide desquels il put faire conver¬
ger toutes les fièvres continues vers l’unité admirable de
l’affection typhoïde
Cette étude assidue et détaillée des malades, ces mêmes
habitudes de rigueur dans les procédés d’exploration, nous
les retrouvons dans Rayer (1793-1867), qui eut l’honneur
de signaler en 1837 le premier cas authentique de morve
aiguë transmise à l’homme par le cheval 4, et dans le sa¬
vant praticien J. Bouillaud (1796-1881). Ce dernier appar¬
tint, il est vrai, à l’école de Broussais, mais il en modifia
les principes. La découverte de l’endocardite rhumatis¬
male la loi de coïncidence à laquelle son nom reste
attaché et qui constitue le plus important de ses titres
scientifiques ®, les localisations cérébrales et plus spé-
1. Woillez , Le doctem Louis. Sa me, ses œuvres (1787-1872). Paria,
1873.
2. Louis, Recherches anatomiques, pathologiques et thérapeutiques sxur les
maladies connues sous les noms de fièvre typhoïde, putride, etc. 2e édition.
Paris, 1841. — Recherches anatomipues, physiologiques et thérapeutiques sur
laphtisie, 2e édition. Paris, 1843.
3. Cette fusion et l’introduction de la métliode numérique en médecine
sont les véritables titres de gloire de Louis. Peut-être exagéra-t-il les avan*
tages de cette méthode ?
4. Rayer communiqua le fait à 1 Académie de Médecine le 21 février ; il y
rencontra des contradicteurs assez nombreux, surtout parmi les vétérinaires,
auxquels ces idées de transmissibilité répugnaient beaucoup. (Æ7uye «fe
Rayer, par le Dr Amédée Latour.)
. 5. Bouillaud, Traité clinique des maladies ducce^ir,2e. édition. Paris, 1841,
2 vol. in-8.
6. Bouillaud, hfouvelles recherches sur le rhumatisme aigu en général,
et spécialement sur la loi de coïncidence de la péricardite et de Vendocardite
LA MÉDECINE CONTEMPORAINE.
340
cialement la localisation de la parole dans les lobes anté¬
rieurs du cerveau, des notions nouvelles enfin sur les ma¬
ladies du cœur et des gros vaisseaux, rappellent ces gran¬
des recherches qui éterniseront sa mémoire.
Ainsi la séméiologie éclairait le diagnostic de ses con¬
quêtes inespérées, et l’observation objective tendait de jour
en jour à se substituer aux phénomènes subjectifs.
Mais la thérapeutique, destinée à couronner cet édifice
médical donton s’appliquait encore à rassembler les maté¬
riaux, semblait vouloir rester sourde à l’impulsion générale,
lorsque surgit un homme pour qui le traitement était le but
suprême. Trousseau (1801-1867 ), le clini cien perspicace, sans
méconnaître l’utilité de l’examen du malade, songea sur¬
tout à le guérir, et cette guérison devint le phare lumineux
vers lequel convergèrent tous ses effortsi. (Jn jour viendra
où ses disciples disparaîtront, mais il vivra touj ours lu i-même
au milien de nous, etpar cette belle Clinique, immortel
écho de son enseignement ®, et par ces opérations de tra¬
chéotomie et de thoracentèse, auxquelles il assigna une
place définitive dans la pratique commune, et qui ouvrirent
à tout jamais la voie à cette chirurgie médicale que deux
praticiens jnstement estimés, MM. Potain et Dieulafoy,
dotaient naguère encore de leurs inventions ingénieuses.
Rendons un hommage collectif aux médecins dont on
ne saurait retracer l’œuvre dans une aussi rapide esquisse,
et qui ont manifestement bien mérité de la science. Hon¬
neur à Rostan ®, à Grisolle, à Piorry, à Bébier ! Honneur
avec cette maladie, ainsi que su^VefUcaeité delà formule des émissions san¬
guines coup sur coup dans son traitement, 1836. — Traité clinique du rhu¬
matisme articulaire. Paris, 1840.
1. U Eloge de Trousseau fut prononcé à l’Académie de Médecine par J.
Béclard, et à la Faculté par le professeur Lasègue (séance du 14 août 1869).
2. Trousseau, Clinique médicale de VHôtel-Elen, 6® édition. Paris, 1881.
3. Voy. Eloge de Rostan, par Béhier (séance du 14 août 1867).
PATHOLOGIE ET THÉRAPEUTIQUE. 341
encore à Barth', à Lorain % à Chauffard *! etc... Hon¬
neur à eux tous !
Ces hommes occupent sans doute dans les fastes de
notre histoire un rang honorable, et n’ont-ils pas d’ailleurs
aujourd’hui même des successeurs dignes d’eux dans cette
noble Faculté qui reste ouverte à tous les mérites comme
à toutes les gloires ? Jaloux de conserver intact ce
pieux héritage, nos maîtres actuels de pathologie et de
clinique, Hardy, Jaccoud Peter », etc., professeurs
aussi sympathiques qu’éloquents ; E. Bouchut, professeur
agrégé, qui, après avoir longtemps et brillament enseigné
dans les suppléances officielles, fait encore des cours libres
suivispar les élèves etles praticiens®, l’enrichissent du fruit
1. U Éloge de Barth a été lu à TAcadémie de Médecine par son colla¬
borateur Henri Roger (1877).
2. Lorain, JEtudes de médecine elinigne : le Choléra. Paris, 1868. — Le
Pouls. Paris, 1870. — La température du corps humain et ses variations
dans les diverses maladies. Paris, 1877. — Guide du médecin praticien, par
Valleix, 6e édition par P. Lorain. Paris, 1866.
3. Chauffard, Principes de pathologie générale. Paris, 1862. —■ Be la
spontanéité et de la spécificité dans les maladies. Paris, 1866. — Sur la
mortalité des nourrissons. Paris, 1870. — De la fièvre traumatique et de
Vinfection yurulente. Paris, 1873. — Etiologie et pathogénie de la fièvre
typhcndc, Paris, 1877. — La Vie. Etudes et froMèmes de èiologie générale.
Paris, 1878.
4. Jaccoud, Traité de pathologie interne , 6' édition. Paris, 1879. —^
Leçons de clinique médicale faites h Vhtpital de la Charité. Paris, 1874. —
Leçons de clinique médicale faites à Vhjôpital Lariboisière, Paris, 1874. —
Nouveau Dictionnaire de médecine et de chirurgie pratiques. Paris, 1864-
1882, tomes I à XXXIII.
5. Peter, Clinique médicale. Paris, 1880. — Traité des maladies du cœur.
Paris, 1883.
6. Bouchut, Traité pratique des maladies des nouveau-nés, des enfants a la
mamelle es de la seconde enfance, 7e édition. Paris, 1878. — Hygiène de la
première enfance, 7® édition. Paris, 1879. — Nouveaux éléments de patho¬
logie générale, 4® édition. Paris, 1882. — No^weaux éléments de diagnostic et
de séméiologie, 4® édition. Paris, ]§||3. — La Vie et ses attributs, 2* édition.
Paris, 1876. — Atlas d'ophthalmoscopie médicale et de cérébroscopie. V&tls,
1876, in-4, arec 14 pl. — Du nervosisme aigu et chronique et des maladies
nerveuses, 2® édition. Paris, 1877. — Histoire de la médecine. —Dictionnaire
de thérapeutique.
MÉDECINE CONTEMPORAINE.
342
de leurs labeurs et apportent à la science biologique un tribut
qui ne le cède en importance à aucun des services de
ceux qui s’honorent d'être des physiologistes; ils mettent
même à contribution, dans un élan de générosité digne
de tous éloges, les travaux de provenance étrangère, pour
assurer les progrès de leurs études généralisatrices. Ainsi
le chaos se débrouille peu à peu : Duchenne de Boulo¬
gne *, naguère encore Axenfeld^ et après eux Char¬
cot, Yülpian, Lasègue, ont fait des maladies nerveuses
l’objet de leurs patientes investigations, pendant que le
professeur Germain Sée, empruntant à l’expérimentation
physiologique tous les principes qui le guident dans ses
recherches originales, présentait sous un jour nouveau les
phénomènes constitutifs de l’urémie, la théorie de l’asth-
me*, et se livrait à d’intéressantes études sur divers agents
médicamenteux, comme l’acide salicylique et le salicylate
de soude
Dans ce domaine thérapeutique, un illustre élève
de Trousseau, le professeur Gubler, récemment en¬
levé par la mort, s’était, lui aussi, appliqué à vulgariser
certaines substances, telles que le bromure de potassium,
Faconitine, la fève de Calahar, le chloral, et avait intim-
duit l’Eucalyptus globulus et le hromhydrate de quinine
dans l’arsenal des Thérapeutes Les progrès de l’art de
1. Voir Lasègue et Straus, Duchenne de Boulogne; sa vie scientifigue et
sesœuvres. Paris,1876. — 'Dnch.&mie.jDeVélectrisationlocaliséeet de sonapgiU-
eatîon à la pathologie et à la thérapentigue, 3« édition; Paris, 1872, 1 vol.
in-8. — Physiologie des mouvements. Paris, 1867, 1 vol. in-8. — Méeanissne
de la physionomie humaine, 2e édition. Paris, 1876, 1 vol. in-8, avec Atlas
de 74 pL photographiées.
2. G. Sée, Art. Asthme,à.wy&X'ë.Nouveau Diet. de médecine et de chirurgie
pratigues. Paris, 1865, t. III. *
3. G. Sée, Comptes rendus de VAcad, des Sciences, 9 juiILetl877, et Acad,
de Médecine, juillet et août de la même année.
4. Voy. Aotices sur les Titres et Travaux scientifigues du A. Gubler-
Paris, 1876.
HOMŒOPATHIE.
343
guérir s’accentuent tous les jours ; ils sont intimement
liés à ceux de la pathologie elle-même : l’emploi des anes¬
thésiques, la connaissance des alcaloïdes, la notion de
l’incompatibilité et de l'antagonisme^ l’hydrothérapie,
l’introduction de l’arsenic dans le traitement des fièvres in¬
termittentes, la détermination plus précise des indications
du fer, du mercure, de la digitale, de l’ergot de seigle,
etc..., témoignent de l’essor qui, dans ces dernières an¬
nées, s’est communiqué à cette importante branche des
connaissances humaines *. Bien loin de mépriser l’expéri¬
mentation, elle l’appelle à son aide, pour faire à l’homme
une application rationnelle des faits observés sur les ani¬
maux, et l’histoire de la médecine’renferme d’irréfutables
preuves de l’admirable efficacité de cette méthode, aussi
bien en thérapeutique qu’en pathologie.
CHAPITRE lY
HOMŒOPATHIE.
Aucune époque n’a été entièrement sauvegardée contre
l’envahissement des croyances pseudo-scientifiques, et
aujourd’hui comme autrefois nous sommes travaillés au
point de vue intellectuel par des fléaux véritables, qui
viennent rappeler à l’humilité ceux qui voudraient afficher
de trop hautes prétentions sur les conquêtes dévolues à
leur pays et à leur siècle.
Parmi ces doctrines bizarres et ces mystifications sur¬
prenantes qui se sont fait jour dans des temps rapprochés
de nous, il n’en est peut-être aucune de plus inepte.
1. Gubler, Commentaires tUrape^diqves du Codex medicamentarius, 2® édi¬
tion. Paris, 1874. — Cours de thérapeutique. Paris, 1880.
LA MÉDECINE CONTEMPORAINE.
344
quant au principe, et de plus tristement funeste dans
ses résultats, que celle qui a nom à'Bomœopathie i.
cc Lorsque, dans un demi-siècle, disait le professeur
Trousseau^, Thistoire de la Médecine enregistrera les
prodigieuses élucubrations des adeptes de la doctrine, nos
neveux se refuseront à croire qu’il y ait eu des cerveaux
assez ingénieusement bizarres pour imaginer rhomœopa-
thie. » Plusieurs traits d’analogie la rapprochent des an¬
ciennes sciences occultes : le dédain qu’elle professe pour
les vrais savants, l’élément merveilleux qu’elle renferme,
ses efforts enfin pour singer la Science légitime, sont au¬
tant de points de ressemblance avec la magie et la sorcel¬
lerie du moyen âge.
Quant aux quelques succès qu’elle peut justement re¬
vendiquer en sa faveur, M. le D'' Rochard nous semble en
avoir indiqué les causes réelles. « L’homœopathie a pour
elle, dit-iP : 1° la bénignité séduisante de ses moyens d’ac¬
tion ; 2® l’incontestable talent de ceux qui l’exercent ;
3® l’ascendant irrésistible qu’ils savent prendre sur le per¬
sonnel névropathique et crédule qui forme leur clientèle ;
4“ l’habileté avec laquelle ils utilisent les moyens tout puis¬
sants de l’hygiène ; o° enfin les ressources très réelles d’un
arsenal médicamenteux qui n’est pas aussi inoffensif que
ses petites dimensions le feraient croire. »
1. L’homœopathie est f œuvre d’Halinemann, sorte d’illuminé d’outre-
Eliin. — Voy. Hahnemann, Exposition de la doctrine médicale Jiomœopa-
tMque, on Organon de Vart de guérir, 5® édition. Paris, 1873. — Doctrine
et traitement homœopathigne des maladies oTironignes, 2® édition. Paris,
1846, 3 vol. — Etudes de médecine Jiomœopathigue. Paris, 1856, 2 vol. —
Traité de matière médicale Jiomœopathique. Paris, 1877-1880, 3 vol. in-8.
2. Trousseau, Discours à la séance Wouverture de la Faculté de Médecine,
in Gazette des hôpitaux, 1842. —Voy. encore, pour la BibliograpMe :
Préfacé à la Thérapeutiqiie de Trousseau et Pidoux ; — Peisse, La Médecine
et les médecins. Paris, 1857, art. Eomœopathie ; ^ Dict. de médecine de Littré
et Eobin, 14® édition. Paris, 1878.
3. Eochard, Hwt. de la chirurgie française au XIX- siècle. Paris, 1875.
HYGIÈNE
343
CHAPITRE V
HYGIÈNE.
La santé publique est le signe certain d’une civilisation
prospère, et cette partie de la médecine qui a pour objet
la connaissance des moyens propres à la conserver est
étroitement unie à l’économie sociale. D’immenses maté¬
riaux ont enrichi cet important domaine. Dès le début du
siècle, les livres de Tourtelle , de Rostan et de Londe re¬
flétèrent les tendances dogmatiques du milieu où vécurent
leurs auteurs, et Parent-Duchâtelet posa plus tard les
véritables bases de l’hygiène publique *. En 1844 parut
pour la première fois le Traité ^e Michel Levy et Alfred
Becquerel publia dix ans après un ouvrage remarquable qui
fut tenu au courant des progrès de la science; vers cette
même époque , Tardieu faisait éditer son Dictionnaire ou
répertoire d’hygiène publique et de salubrité Enfin le pro¬
fesseur Fonssagrives, de Montpellier voua son existence
à une tâche aussi utile qu’humanitaire, en s’appliquant
à vulgariser des questions qui intéressent la santé indivi- '
1 . Parent-Dacliatelet, Hygiène publique, ou Mémoires sttr les questions les
plus importantes, etc... Paris, 1836.
2. Levy, Traité d'hygiène publique et privée. Paris, 18'44. — 6* édition,
Paris, 1879.
3. Tardieu, Dictionnaire d’hygiène publique et de salubrité. Paris, 1852-5^.
— 2” édition, Paris, 1862.
. 4. Fonssagrives, Traité d'hygiène navale, 2* édition. Paris, 1877, 1 vol.
ûi-8. —Hygiène alimentaire des malades, des_ convalescents et des valétu¬
dinaires, ou du régime comme moyen thérapeutique, 3' édition. Paris,
1877, 1 Tol. in-8. — Hygiène et assainissement des villes. Paris, 187S, 1 voL
in-8. — Entretiens familiers sur l'hygiène. Paris, 1867. — Dictionnaire de
la santé. Paria, 178.5, 1 vol. in-8. — Leçons d'hygiène infantile, 1 vol. in-8.
l’avis, 1882.
LA MÉDECINE CONTEMPORAINE.
346
duelle et collective. Il convient encore de signaler, pour
s’en tenir aux productions principales , les Traités de
MM. Motard, Fleury, Yernois *, Lacassagne et Arnould
les thèses des divers concours et les nombreux travaux
insérés dans les Annales (Thyyiène publique
L’enseignement de cette branche de la médecine trouva à
Paris des représentants autorisés dans Desgenettes, Royer-
Gollard et Boucbardat lui-même , qui, sans posséder un
esprit aussi généralisateur que ses devanciers, maintient
heureusement sa chaire à la hauteur du sujet qu’il professe.
CHAPITRE YI
MÉDECINE LÉGALE.
Longtemps confondue avec Thygiène publique, la mé¬
decine légale donne lieu à un groupe d’applications se rat¬
tachant aux droits et aux devoirs des hommes réunis en
société. Elle a acquis en France un admirable degré de dé¬
veloppement, et nous pouvons citer avec un juste orgueil
les noms d’Adelon (1782-1862), ^ d’Ortila (1787-1853), « de
1. Vemois , Traité fratiqite d'îiygiène industrielle et administrante.
Paris, 1860, 2 vol. iii-8.
2. Amould, Nouveaux éléments d’’hygiène. Paris, 1882.
3. Annales d’hygiène puilique et de médecine légale. Ue série, 1829-
1863, 50 vol. — 2e série, 1864-1878, 50 vol. — Se série, 1879 à 1883, tomes I
à Vin.
■ 4 . a Supérieur par l’esprit, la culture, l’instruction, le talent à bon nom-
« bre de ses confrères en science et en enseignement, il n’avait pas cepen-
« dant l’autorité de la plupart d’entre eux ; il a été dans l’Ecole, dans PAca-
<r démie, dans la littérature et la profession médicale, un ornement plutôt
d qu’un membre actif et utile. » (Ztf Médecine et les médecins, par Louis
Peisse. Paris, 1857.)
5. Adelon, nommé professeur de médecine légale en 1826, occupa sa cbaire
jusqu’en 1861, époque à laquelle Tardieu lui succéda.
6. Orfila fut l’organisateur des sociétés médicales de secours mutuels. Le
MÉDECINE LÉGALE-.
347
Legrand du Saùlle, de Chaudé ^ de Tourdes, de Devergie
de Tardieu, de Brouardel etc...
Orfila donna à la toxicologie médicale, dont il fut, pour
ainsi dire, le fondateur, une direction forte et salutaire.
Par ses recherches sur l’avortement, les attentats aux
mœurs, la strangulation, la pendaison, etc..., Tardieu*
rajeunit des sujets sur lesquels la science semblait avoir
dit son dernier mot.
Enfin Devergie et Brouardel ont récemment inauguré
l’enseignement pratique de la Morgue, utilisant ainsi, au
profit delà science, les autopsies et expertises si fréquem¬
ment nécessitées par la série nombreuse d’accidents dont
la capitale est le malheureux théâtre s.
compte rendu de la première séance tenue par les médecins de Paris pour
établir cette institution est inséré dans la Gazette médAcale, 1833. Voir, pour
. l’indication de ses travaux, son Eloge par F. Dubois (d’Amiens), Mém. de
l'Acad. de Médeeine, 1854.
1. Briand et Cbaudé, Manuel comflet de médeeine légale, 10° édition.
Paris, 1879, 2 vol. in-8.
2. Devergie fonda, le 10 février 1868, de concert avec Gallard et Andral,
une société de médecine légale composée de jurisconsultes et de médecins.
3. Voy. Hoffmann, Nouveaux éléments de médecine légale. Introduction
et commentaires par P. Brouardel. Paris, 1881.
4. Twài&ix, Étude médico-légale sut l'avortement. Paris, 1856. — 4e édi¬
tion, Paris, 1881,1vol. in-8 de 296 pag. — ÈUidemédico-légale sur les atten¬
tats aux mœurs. Paris, 1857. — 7e édition, Paris, 1878, 1 vol. in-8 de
394 pages et 5 planches gravées. — Étude médico-légale sur les maladies
(sccidentellement ou involontairement produites. Paris, 1864. — Paris, 1879.
1 vol. in-8 de 288 pages. — Étude médico-légale sur les assurances sur la
vie (avec H.-S. Ta-tloe). Paris, 1865, in-8. — Etude médico-légale et clini¬
que sur l'empoisonnement (avec M. Z. EotrssiN). Paris, 1866. — 2e édition,
Paris, 1825, 1 vol. in-8 de xxi-l236pag., avec 3 planches et 4 fig. — Étude
médico-légale sur Vinfantieide. Paris, 1868. — 2e édition, Paris, 1879, 1 vol.
^n-8 de 372 pag., avec 3 planches coloriées. — Étude médico-légale sur la
pendaison, la strangulation et la suffocation. Paris, 1870. — 2e édition,
Paris, 1879, 1 vol. in-8 de 364 pag., avec pl. — Étude médico-légale sur la
folie. Paris, 1872. — 2e édition, Paris, 1880, 1 vol. in-8 dexxii-610 p., avec
15 fac-similé d’écriture d’aliénés. — Étude médico-légale sur les llessures.
Paris, 1872. — Paris, 1879, 1 vol. in-8 de 480 pages. — Étude médico-
légale de l'identité dans ses rapports avec les vices de conformation des
organes sexuels. Paris, 1873. — 2e édition, 1874,1 vol. in-8 de 176 pages. ^
5. Consulter •: Devergie,’ Communioatiun faite en 1878 au Conseil d'hygiène
348
LA MÉDECINE CONTEMPORAINE.
Par leurs études respectives, ces deux hommes ont
d’ailleurs rendu d’immenses services à la médecine légale.
CHAPITRE YII
HISTOIRE DE LA MÉDECINE.
L’histoire de la Médecine elle-même, outre les publica¬
tions nombreuses auxquelles elle a donné naissance, s’est
vue officiellement représentée par de brillants professeurs.
La chaire qui a son enseignement pour objet à la Fa-
culté^de Paris, instituée en l’an III par la Convention, fut
successivement occupée par Lassus (1741-1807), Goulin
(17281799), Cahanis (1757-1808), Sue (1739-1816), Moreau
de la Sarthe (1771-1826).
Supprimée en 1822, elle a été rétablie plus tard, et Ch.
Daremberg^, Lorain, Parrot dirigèrent leurs études versles
perfectionnements à introduire dans cette science, quireçut
dans notre pays une impulsion plus vive peut-être que
partout ailleurs.
Enfin, lors de son élévation au professorat, M. Laboul-
bène que recommandaient déjà ses travaux antérieurs
et de salubrité du dépa/rtement de la Seine ; et Brouardel, adressé en
1878 à M. le garde des sceaux sur la réorganisation de la Morgue. Paris,
1879. — Brouaidel, par ses Hecberches sur les alcaloïdes cadavériques, publiées
dans les Annales d'hygiène piihlique et de médeeine légale, dont il est le ré-^
dacleur en chef, a imprimé une nouvelle direction à la toxicologie.
1. Daremberg, Histoire des sciences médicales. Paris, 1870.
2 . Outre des travaux aussi nombreux que variés sur les diverses parties
de la médecine, et en particulier les Nouveaux éléments d'anatomie'patho¬
logique descriptive et histologique, Paris, 1879, 1 vol. in-8, M. Laboulbène est
encore auteur d’un curieux niémoire sur VHépital de la Charité de
Paris (1606-1878), et bon nombre de ses leçons sur rbistoiré de la Médecine
ont été pubUées dans la GazeUe des Hôpitaux.
CHIRURGIE.
349
et son g-oût prononcé pour l’histoire, fît concevoir les
belles espérances qu il a si heureusement réalisées depuis.
S’il nous était permis de formuler ici un désir, nous
nous associerions volontiers au vœu émis depuis longtemps
par Amedée Latour, l’intrépide défenseur de toutes les
bonnes causes, dans le hut de voir l’Académie de Méde¬
cine ouvrir ses portes à l’histoire et à la philosophie médi¬
cales, en fondant une section spéciale à ces sciences.
CHAPITRE YIII
CHIRURGIE.
Le XIX® siècle chirurgical ne le cède sous aucun rapport
à ceux qui l’ont précédé ; des travaux nombreux, des dé¬
couvertes de premier ordre, permettent à l’art de se déve¬
lopper librement, et la pathologie, la thérapeutique, la
clinique elle-même, lui tendant une main secourahle, ap¬
paraissent comme de puissants auxiliaires aux hommes qui
le cultivent. Quelle étonnante rapidité dans cette évolu¬
tion! Nous avons vu naguère la chirurgie franchir d’un bon
impétueux l’intervalle immense qui sépare l’enfance de
l’âge adulte ; aujourd’hui les procédés dont elle dispose
sont au moins aussi perfectionnés que ceux de la méde¬
cine elle-mêmô. Généreuse initiatrice du progrès, la France
a applaudi aux efforts des autres nations pour rivaliser
avec elle ; mais n’ouhlions pas que notre patrie tenait le
premier rang à une époque rapprochée de nous, et qu’elle
û’â encore à ce sujet rien à envier aux peuples voisins.
La plupart des auteurs se sont brusquement arrêtés dans
le cours de leurs investigations au seuil de notre siècle,
comme s’ils n’eussent osé le franchir ; seule parmi toutes
LA MÉDECINE CONTEMPORAINE.
3S0
les branches médicales , la chirurgie contemporaine a
trouvé dans M. le docteur J. Rochard un historien véridi¬
que et éclairé. Ce savant s’est ainsi efforcé de combler une
regrettable lacune^ en retraçant brillamment dans un
livre, que l’on aimerait à voir entre les mains de tous les
praticiens, le prodigieux mouvement d’idées et les con¬
quêtes remarquables qui, depuis quatre-vingts ans environ,
ont transformé cet art h
Les places qu’occupèrent les chirurgiens éminents
du XVIII® siècle restaient vides, et c’est aux champs de ba¬
tailles qu’il faut demander les noms des médecins mili¬
taires attachés à la fortune et au triomphe de nos armées :
Heurteloup (1750-1812)^, Percy (17o4-l82o)®, J.-D. Larrey
(1766-1842) * réprésentent ces opérateurs habiles et intré¬
pides qui excitèrent l’admiration de TEurope. Mais où
chercher ce lien nécessaire, ce trait d’union indispensable
entre l’Ecole de chirurgie déjà éteinte et l’avènement de
Dupuytren qui se prépare, sinon dans ces hommes, fidè¬
les continuateurs de l’œuvre de Desault et ennemis dé¬
clarés de toute innovation : Pelletan (1747-1829), Saba¬
tier (1732-1811), Boyer (17o7-1833) etc.., étaient les plus
1. J. Bach.axdi, Histoire de la chirurgie française au XIX^ siècle. Etude his¬
torique ed critique sur les progrès faits en chirurgie et dans les sciences qui
s’y rapportent, depuis la suppression de VAcadémie Royale de chirurgie
jusqu'à. Vépôque actuelle. Paris, 187.5.
2. Voy. Notice biographique, par Bégin.
3. Les œuvres de Percy se trouvent indiquées daas Ch. Laurent, Hist. de
la vie et des ouvrages de Percy, composée sur les manuscrits originaux. Ver¬
sailles, 1837. — Eloge par Pariset, Histoire des membres de V Académie de
Médecine. Paris, 1850.
4. Pour les détails concernant sa vie et ses ouvrages, voir Hiogr. méd..,
Hist. du Consulat et de l'Empire, de Thiers, etc.
5. Kous pourrions joindre à ces noms celui d’Antoine Dubois (1756-1837),
si son caractère, diamétralement opposé à celui des hommes que nous venons
de citer, ne lui créait une place à part. Aventureux et passionné pour l’indé¬
pendance, Dubois s’est surtout illustré comme accoucheur; il assista à la
naissance du roi de Borne.
CHiEURGlÈ,
3S1
célèbres d^’entre eux, et s’ils ne se firent remarquer ni par
l’originalité de leur talent, ni par la profondeur de leurs
vues, ils n’en coordonnèrent pas moins les conquêtes de
leurs prédécesseurs pour donner à leurs élèves une ins¬
truction solide et des sentiments élevés.
L’aigle de la chirurgie contemporaine parut enfin et
soutint vingt ans l’admiration du monde. Dupuytren
(1778-1835) 1 sortit en effet victorieux de ces brillants con¬
cours que la valeur et la distinction même des candidats
rendirent à tout jamais mémorables. L’anatomie normale,
l’anatomie pathologique, séduisirent son esprit attentif et
perspicace, et on croyait déjà entrevoir en lui un digne
émule des Laennec et des Cruveilhier, lorsque la destinée
lui réserva d’autres devoirs et par cela même d’autres
triomphes. Appelé à occuper la chaire de clinique chirur¬
gicale, on le vit déployer à l’Hôtel-Dieu une activité [sai¬
sissante. La droiture de son jugement n’avait d’égale que
la fermeté de sa main et son impassibilité dans le danger.
Dupuytren fascinait ses élèves par l’admirable clarté et la
méthodique précision de l’enseignement, non moins que
par la profondeur et la hardiesse du diagnostic. Toujours
en garde contre lui-même et se défiant de ses lumières,
il ne se prononça jamais qu’après avoir tout prévu, cal¬
culé et mûri. Cette même réserve, cette prudence admira¬
ble, il l’apportait d’ailleurs dans les opérations, n’aimant à
en user que lorsqu’une impérieuse nécessitéle lui comman¬
dait, et les exécutant dans ce cas avec une dextérité re¬
marquable. Clinicien complet en un mot, on lui a repro¬
ché avec raison d’être peu communicatif, froid et presque
1. Voir pour la lyograpMe de Dupuytren : Eloge, par Parîset; — Essai Ms-
iorique de Vidal de Cassis, Paris, 1835 ; —Dupnytren, par Malgaigne, dans la
Nouvelle BiograpMe générale, Paris , 1856 ; — Disco^u-s prononcé â Vînau-
gv/ration de sa statne par Hipp. Larrey. Paris, 1869.
352 LA MÉDECINE CONTEMPORAINE.
ombrageux envers les élèves ; mais ces défauts réels furent
bien compensés par cet ensemble de qualités qui firent de
lui le promoteur d’une chirurgie nouvelle. Inutile d’inter¬
roger ses écrits pour se rendre compte de sa célébrité ‘ •
ses inventions ne firent pas non plus époque dans l’histoi¬
re^, et c’est dans l’homme lui-même, dans le charme et
la profondeur de ses leçons, dans les nombreux élèves
qu’il a formés et le niveau de l’art qu’il a relevé; c’est,
disons-nous^ dans cet édifice chirurgical qu’il s’est étudié
à simplifier et à enrichir, qu’il convient de chercher le
prestige attaché à son nom et à son école.
De son vivant, plusieurs chirurgiens furent tenus à l’é¬
cart, par suite du soin jaloux que mettait Dupuytren aies
éclipser : de ce nombre furent Richerand (1779-1840)®,
personnalité plus remuante que considérable, et à laquelle
la chirurgie n’est redevable d’aucune invention; Roux
(1780-18S4) opérateur d’une extrême habileté, et mal¬
heureusement un peu téméraire^ qui eut le mérite de vul¬
gariser les résections osseuses, et introduisit la staphyl-
loraphie dans la pratique chirurgicale; Lisfranc (1790-
1847)®, si honorablement connu pour la rigueur et la
1. Dupuytren a fort peu écrit : sa thèse de concours sur la lithotomie,
quélques mémoires se rapportant aux fractures du péroné, aune nouvelle
méthode de traitement des anus accidentels [Mém. de VAcad. de Méd.
Paris, 1828, tome I, .p. 259), aux étranglements herniaires, par le collet du
sac, constituent à peu près tout le bilan de ses œuvres. Il légua à ses dis¬
ciples le soin de n(>us transmettre ses idées : Brierre de Boismont et Buet
publièrent ses Leçons de clinique chirurgicale. Paris, 1832, 4 vol. in-8.
2 e édition par Brierre de Boismont et Marx. Paris, 1836, 6 vol. in-8.
2 . Parmi les rares innovations qui lui ont survécu, citons la résection des
os de la face, l’entérotomie, la section sous-cutanée du sterno-mastoïdien, la
substitution de la ligature à l’amputation dans les fractures compliquées par
des lésions artérielles.
3. Voir- son Moge, par Dubois (d’Amiens), Mémoires de VAcadémie deMé-
deeine.-
4. Mentionnons parmi ses biographes Jules Cloquet, Dubois (d’Amiens).
Malgaigne, Marjolin.
5 . Consulter, au sujet de Lisfranc, le Diseaîws pro7U>ncé à ses funérailles
CHIRURGJE. 353
précision mathématique de ses méthodes, et à l’heureuse
initiative duquel nous devons des règles utiles pour la
désarticulation de l’épaule, dn poignet, delà hanche, pour
l’amputation partielle du pied, l’amputation du col de l’uté¬
rus, l’ablation du cancer rectal, l’excision des hémor-
rhoïdes, etc..,.. Signalons encore Sanson (1790-1841) et
.Iules Cloquet(1790) à Paris; Delpech (1777-1832)i et Lal¬
lemand (1790-18S3), à Montpellier. Ces deux derniers,
envoyés à la province par la capitale, tinrent haut le
sceptre d.e la chirurgie, et la réputation de Delpech ne fut
pas sans porter ombrage à Dupuytren lui-même. C’était,
en effet, un merveilleux opérateur, mais ses écrits sont
diffus ; le manque de méthode, le défaut d’enchaînement
déparent tous ses ouvrages. Lallemand, espritaventureux,
d’une originalité puissante, fut, dit Courty, « le type accom¬
pli du professeur de clinique », et ses œuvres resteront
comme des modèles de logique et de profondeur. La
science lui doit un procédé d’autoplastie par inclinaison ffu
lambeau sans torsion du pédicule, l’idée de la transforma¬
tion du tissu érectile en tissu fibreux à l’aide d’aiguilles
qui le traversent, des modifications heureuses dans le trai¬
tement des rétrécissements uréthraux parles caustiques, et
les premières recherches pour la guérison des fistules vé-
sico-vaginales. Son Traité dès pertes séminales est un des
plus beaux monuments de la médecine contemporaine,
bien que hauteur y exagère la fréquence et la gravité de
ces sortes d’accidents
par Pariset. — Réveillé-Parise, GaUrie médicale, in Gazette médicale,
1849.
1. Voy. pour sa biographie : Parallèle de Delpech et de Dupuytren, par
le prof. Boaisson (1841). — Eloge académique Béclaid {Mém. deVAca¬
démie de Médecine, tome XXVII. - Dezeimeris, Dict hiet., etc.
2. Lallemand, Des pertes séminales invol(mtatresPsxis,\%iQ-\^^2,^'<ioLm. 8.
Broca, à la Société de Chirurgie, et Courty, à la séance de rentrée delà
BOUILLET.
354 MÉDECINE CONTEMPOEAINÉ.
Les hommes qui se présentèrent pour recueillir l’héri¬
tage dn chirurgien en chef de l’Hôtel-Dieu imprimèrent à
l’art une impulsion réelle, bien qu’aucun d’eux ne pût
encore prendre en main la direction du mouvement, à la
façon d’un chef d’école. S’il fallait pourtant assigner un
successeur à la glorieuse personnalité qui venait de s’é¬
teindre, tous les regards se tourneraient assurément vers
Velpeau (1795-1868) h Lui seul en effet nous semble pos¬
séder une somme de qualités suffisantes pour faire oublier
jusqu’à un certain point la grande figure de Dupuytren.
Professeur et écrivain, Velpeau éleva l’art chirurgical à
son apogée ®. Doué d’une intelligence pénétrante, et hom¬
me du devoir avant tout, nul, plus que lui, n’apporta
dans l’exercice de ses fonctions une exactitude rigide et
une abnégation absolue. Son œuvre écrite est des plus
vastes3. La pathologie des tumeurs et l’étude des maladies
du sein lui sont redevables de précieux éclaircissements.
Faculté de Montpellier, ont fait l’un et l’autre un éloge de Lallemand qui
ne laisse à peu près rien à désirer, ni pour le fonds, ni pour la forme.
1. On peut consulter, en ce qui concerne Velpeau ; le Discours prononcé â
la séance annuelle de rentrée de VEcole de Médecine et de Pharmacie de
Tours, le 28 novembr'e 1867 ; VEloge jgrononeé à la séance solennelle de la
Société de Chirurgie, le 20 janvier 1869, par U. Trélat ; VEloge prononcé à
la séance armuelle de VAcadémie de Médecine, le 15 décembre 1868, par J.
Béclard ; les Discours de Nélaton, Eichet, Longet, Husson, Guyon, insérés
dans diverses revues médicales, et notamment dans la Gazette hébdoma‘
daire, 1867.
2. « La parole, de Velpeau, comme professeur, dit Kicbet, était claire,
a abondante, facile ; c’était le professeur classique par excellence ; sa mé*
- <r tbode était sûre et rarement il en déviait. On lui a reproché de s’enfermer
€ toujours dans le même cadre. C’est un reproche immérité, et, de plus,
« c’est une erreur de ceux qui ne l’entendaient que rarement. Son esprit,
a au contraire, essentiellement chercheur et ami du progrès, se laissait sou-
a vent aller loin des sentiers battus : il avait même une prédilection mar-
a quée pour les esprits inventifs, qu’il recherchait avec ardeur. »
3. Velpeau, Nouveaux cléments de médecine opératoire, 2® édition, Paris,
1839. Traité complet d anatomie chirurgicale, générale et topographigue
du corps humain, 3® édition. Paris, 1887. — Traité complet de Vart des
accouchements, 2* édition. Paris, 1835.
CHIRUk&IEi
385
Velpeau contribua en outre à faire connaître l’infection
purulente et à vulgariser les injections iodées ; signalons
aussi ses travaux sur la fièvre uréthrale et sur les phleg¬
mons de la main : « Jamais, dit Trélat„ il n’entraîna la
science qu^il cultivait dans des voies dangereuses ou
décevantes ; il en accrut le domaine sans le compro¬
mettre ».
A ses côtés, mais sans pouvoir être mis en parallèle avec
lui, nous trouvons :
Gerdy (1797-1886) *, célèbre pathologiste, qui ne parvint
jamais à devenir un grand chirurgien ;
Blandin (1798-1849) * , réputé pour ses opérations
autoplastiques, et dont le Traité d'anatomie chirurgicale,
bien qu’inférieur à celui de Velpeau, n’estpas absolument
dénué d’utilité et d7ntérêt:
Auguste Bérard (1802-1846), prématurément enlevé par
la mort, et qui laissait déjà entrevoir une intelligence
d’élite ® ;
Stanislas Laugier (1799-1872) *, esprit ingénieux, enclin
aux recherches et aux innovations ;
Jobert de Lamballe (1799-1867) ®, auquel la vulgari¬
sation de l’emploi du fer rouge dans les affections utérines,
la suture intestinale avec adossement des séreuses et la
cure radicale des fistules vésico-vaginales assurent la
reconnaissance des chirurgiens ® ;
1. U Éloge de Gerdy fut prononcé à la Société de Chirurgie par PaulBroca,
et à l’Académie de Médecine par Jules Béclard.
2. Voir discours de Laugier et d’Isidore Bourdon sur la tombe de Blandin,
iu Gazette des Hôpitaux, 1849.
3. Bérard le premier conçut l’idée de la fondation de la Société de CM*
rurgie ; elle se constitua sous sa présidence, le 23 août 1843.
4. Laugier eut pour panégyristes îîélaton, Broca, Félix Guyon, Vemeuil.
6 . Le prof. Richet a prononcé, le 14 aTril 1868, VÉRoge de Jobert de Lam¬
balle, à la Faculté de Médecine.
6 . Voir son Moge par A. Guérin et les discours prononcés sur sa tombe.
LA MÉDECINE CONTEMPORAINE.
356
Amussat (1796-1856), dont le nom se rattache aux pre¬
miers essais de Hthotritie ;
EtYidalde Cassis (1803-1856) l’auteur du fameux
Traité de pathologie externe^ qui a servi de guide à plu¬
sieurs générations médicales.
Mais il est un homme qui, par l’importance de ses études,
et par son influence sur l’histoire de la chirurgie, mérite
de nous arrêter : Malgaigne (1806-1865)^ fut un esprit à la
fois étonnant et insaisissable. Doué d’une prodigieuse ap¬
titude pour le travail, ce n’est cependant ni comme clini¬
cien, ni comme opérateur qu’il s’illustra ; il dut seulement
à sa vaste érudition et à son talent éprouvé dans l’art de
la parole, la grande part qui lui revint dans l’évolution
scientifique de son pays. Plein d’un immense savoir, cri
tique fin, polémiste hardi, Malgaigne joignait l’éloquence
du tribun aux séduisantes qualités de l’homme de lettres.
Une série de publications importantes témoignent de son
zèle infatigable et de ses labeurs incessants.. Son Manuel
de médecine opératoire huit éditions successives ®,
et fut traduit en toutes les langues; c’était, en effet, le
traité le plus original et le plus au courant de la science
qu’on eût jamais vu. Signalons encore son Traité des
fractures et luxations’*^ son ouvrage sur les hernies, ses
— Jobeft, Traité de chirurgie plastique. Paris, 1849 , 2 vol. in 8, avec
Atlas in fol. — Traité des fistules vésico-utérines, ‘césico-utéro-vaginales,
entéro-vaginales et recto-vaginales. Paris, 1862, 1 vol. in 8. — De la réu¬
nion en chirurgie. Paris, 1864, in 8.
1. Vidal, Traité de pathologie externe et de médecine opératoire avec des
résumés d'anatomie des tissus et des régions. 5e édition, par S. Fano. Paris,
1861, 6 vol. in 8. ■
2 . Consulter pour sa biographie le. Discours prononcé à ses funérailles par
Velpeau ; VEloge prononcé par le prof. Jarjavay, à la séance de rentrée de
la Faculté de médecine, le 3 novembre 1866 ; le Discours de Denônvilliers, à
Ponverture de ses Leçons de médecine opératoire.
3. Son gendre, le professeur Léon Le Fort, a publié la dernière.
■4. Malgaigne, Traité des fractures et luxations. Paris, 1847-1864.
CHIRURGIE.
357
leçons d’ortliopedie, son Traité d’anatomie chirurgicale *
et la belle édition des Œuvres complètes <TA. Paré,
véritable chef-d’œuvre historique, où la facilité et l’élé¬
gance du style rehaussent la profondeur des pensées
Malgaigne, ainsi que l’a montré Yelpeau^ attira l’attention
des praticiens sur les inconvénients et les difformités finales,
qui peuvent être les conséquences naturelles des opéra¬
tions, et s’efforça de faire prévaloir les statistiques bien
faites en chirurgie.
S’il fut avant tout un savant, Nélaton (1807-1873) ®, lui,
n’a été qu’un praticien, mais un praticien que la fortune
parut environner de ses plus singulières faveurs; sa vraie
popularité, sa renommée universelle datent de Tépoque où
il fut appelé auprès de Garibaldi *. Cet événement imprévu,
la perspicacité dont il fit preuve en cette circonstance, don¬
nèrent tout à coup à son nom un retentissement sans égal,
et le temps seul lui fit défaut pour suffire à toutes les exi¬
gences d’une clientèle aussi nombreuse que choisie. En¬
traîné par le tourbillon d’une vie active, Nélaton n’eut pas
1. Malgaigne, Traité à'anatomie chirurgicale et de chirurgie expérimentale^
2e édition. Paris, 1859.
2 . Paré, Œuvres complètes, revues et collationnées sur toutes les éditions,
avec les variantes. Paris, 1840, 3 vol. gr. in 8.
3. Voy. pour Nélaton : la Notice historique lue à la séance puilique de
V Académie de Médecine, le 4 juin 1878, par J. Béclard, et Y Éloge prononcéle
19 janvier 1876, à la Société de Chirurgie, par Félix Guyon. Consulter éga¬
lement Part. Nélaton, in Diet. encyol. des sciences médicales. II® série,
tome 12.
4. Au combat d’Aspromonte, le général Garibaldi avait reçu un coup de
feu dans l’articulation tibio-tarsienne droite. Ses médecins ordinaires
(Çipriani, Ripari, Albanesse) niaient la présence de la balle, et l’état du
malade s’aggravait tous les jours. Le chirurgien anglais Patridge et le chi¬
rurgien russe Pirogoff, appelés auprès de Garibaldi, partagèrent 1 opinion de
leurs confrères italiens, et l’amputation était décrétée, lorsqu on manda
Nélaton par dépêche. Après un examen minutieux, ce dernier parvint à
déterminer le siège précis de la balle, dont un traitement approprié favorisa
l’expulsion.
358
LA MEDECINE CONTEMPORAINE.
Je loisir d’écrire. Rappelons pourtant, parmi les sujets qu’il
s’appliqua plus spécialement à approfondir, l’étude des
polypes naso-pharyngiens etdes hématocèles retro-utérines;
mentionnons aussi ses ingénieux procédés autoplastiques,
ses remarquables leçons sur l’ovariotomie , les modifica¬
tions qu’il apporta à l’opération de la taille (taille prérec¬
tale).
Avant de clore cette liste abrégée des chirurgiens dé¬
funts, il convient d’accorder au moins un souvenir à Jar-
javay (1819-1868) ; à Alphonse Robert (1801 1862) i ; àMi-
chon (1802-1866) ; à Rouvier ® j à Cbassaignac (1804-1879)^ ;
à Demarquay * ; àFollin (1823-1867)® ; àRroca (1824-1880),
illustres morts, dont la science conserve les noms avec res¬
pect, parce qu’ils ont vigoureusement travaillé à l’édifica¬
tion de ses monuments ! Rroca, l’homme éminent, le chi¬
rurgien érudit qui, hier encore, captivait ses auditeurs
de l’hôpital Necker par l’attrait irrésistible d’une parole
pure , concise et correcte ; le fondateur de cette école
d’anthropologié qu’il dota de curieuses recherches sur les
origines ethnologiques de notre population, sur le poids
relatif du cerveau des Français et des Allemands, sur la
1. Verneuil a lu V Éloge d’Alph. Robert à la Société de Chirurgie, le 20
janvier 1864,
2. Bouvier, Leçons clinigues sur les maladies chroniq^ues àe Vapparei
locomoteur. Paris, 1858, 1 voL in-8, avec Atlas in folio de 20 pl.
3. L’inventeur de l’écrasement linéaire et l’ingénieux créateur du drainage
chirurgical. Voy. VÉloge prononcé à la Société de Chirurgie par M. Horte-
loup, secrétaire général, le 18 janvier 1882.
4. Demarquay, Essai depneumatologie médicale. Recherchesphysiologiques,
cliniques et thérapeutiques sur les gaz. Paris, 1866, 1 vol. in-8. — De la
régénération des organes et des tissus en physiologie et en chirurgie. -Paris,
1873,1 vol^ in-8. — Traité des tumeurs de Vorhite. Paris, 1860. — De la,
glycérine et de ses applications à la chirurgie et d la médecine. Paris, 1868,
5. Les recherches de Follin sur l’ophthalmoscopie ont fait justement épo¬
que, et ce savant a dévoilé, par sa collaboration à un des ouvrages qui tien¬
nent le plus de place dans l’histoire de la chirurgie contemporaine, un juge¬
ment droit et un profond savoir. Voir Eloge de Follin par Verneuil.
CHIRURGIE.
359
capacité des crânes prussiens à diverses époques^ etc. ;
Broca, disons-nous^, que sa précieuse collaboration au
magnifique Atlas d’anatomie descriptive suffirait à immor¬
taliser, s’il n’était l’auteur de ce beau Traité des ané¬
vrysmes (1856) couronné par l’Institut, et de cet ouvrage
sur les tumeurs (1866) que n’eût pas renié le plus grand
d’entre les écrivains chirurgicaux *,
De jios jours, d’illustres représentants de l’enseignement
officiel attirent encore autour de leurs chaires un groupe
nombreux d’élèves et de praticiens, dont l’assiduité redit
assez haut dans quelle estime ils tiennent ces maîtres de
la chirurgie française.
Richet, l’infatigable travailleur , l’élève éminent de
Velpeau, a conquis une brillante position non moins par
la publication de son Traité d'anatomie chirurgicale que
par les aperçus élevés et les idées lumineuses qu’il a su
répandre sur diverses questions pratiques, et vouloir
dresser un inventaire de toutes ses recherches, revien¬
drait à parcourir le cadre tout entier de la chirurgie
La Clinique chirurgicale de Gosselin® est aujourd’hui entre
les mains de tous, et chacun peut juger par lui-même de la
remarquable expérience et du réel talent de son auteur.
Quant à Verneuil, il s’est fait l’apôtre autorisé de l’in-
1. Dans ses localisations cérébrales, Broca a marqué la place de l’organe
de la parole et lui a assigné pour siège la troisième circonvolution frontale,
dite circonvolution de Broca. Voy. les Biscoursprononcés à ses obsèques par
MM. Verneuil et Trélat.
2 . Signalons ses études sur les ankylosés , les tumeurs blanches, les
luxations, ses remarquables leçons publiées dans diverses revues. Voy.
les articles Anévrysmes, Carotides, Clavicule du Nouveau Dictionnaire de
médecine et de chirurgie pratiques publié par le D- Jaccoud.
3. Gosselin, Clinique chirurgicale de l'hûpital de la Charité, 3® édition.
Paris, 1878. —Voyez aussi les articles Conjonctivite, Cru¬
rale, Erysipèle, O^hthalmie, Os, Rectum, du Nouveau Dictiannaire de
médecine et de chirurgie pratiques, publié par le D'' Jaccoud.
médecine contempoeaine.
360
fluence exercée par les diathèses sur les affections dites
chirurgicales , déduisant de cette influence même de
précieuses données relatives aux indications et'aux contre-
indications thérapeutiques. Verneuil est d’ailleurs le maître
à suivre pour la pratique journalière; il s’étudie toujours,
aussi biendansses opérations que dans ses leçons cliniques,
à se mettre à la portée de ceux qui le regardent et l’écoutent.
Le Fort et Trélat se sont conciliés l’estime et l’admira¬
tion même de leurs disciples par la remarquable lucidité de
leur enseignement et le soin qu’ils y apportent.
Félix Guyon ' et Duplay , bien que derniers venus dans
notre école , s’y étaient déjà honorablement fait con¬
naître par leurs travaux antérieurs.
Nous citerons encore Armand Desprès élève de Vel¬
peau et de Nelaton^ à qui ses nombreux travaux sur la chi¬
rurgie, la syphilis, etc., assurent une place dans la science
contemporaine
Mais ce serait une erreur de croire qu’il suffit de retra¬
cer l’évolution de la chirurgie parisienne, pour donner
1. Félix Guyon, Leçons cliniques sur les maladies des voies winaires.
Paris, 1880, 1 vol. gr. iii-8. — Éléments de chirurgie clinique, comprenant
le diagnostic chirurgical, les opérations en général, Vhygiéne, le traitement
des blessés et des opérés. Paris, .1873.
2. A. Desprès, Traité de Vérysipèle, Paris, 1862. La Chirurgie journa¬
lière, leçons de clinique chirurgicale, 2® édition. Paris, 1881. — Dictionnaire
de thérapeutique médicale et chirurgicale (avec le Dr Bouchut). — La
Prostitution en France. Paris, 1883.
3. En dehors même de cet enseignement officiel, il est des hommes qui se
sontacquis une juste notoriété en chirurgie. De ce nombre sont ;
Maisonneuve, dont le nom se rattache à de nombreux et importants tra¬
vaux, tels que le cathétérisme sans conducteur, la cautérisation en flèches
pour l’ablation des cancers, etc... ;
Alphonse Guérin, à qui revient l’honneur d’avoir préconisé les panse¬
ments ouatés (ils offrent le double avantage de filtrer l’air au voisinage de
la plaie et d’exercer une douce compression sur la plaie elle-même) ;
Péan, l’élégant opérateur,rovariotoiniste distingué, dont les brillants succès
sont connus de tous.
Galezovvski, professeur d’ophthalmologie à l’Ecole pratique, qui occupe
parmi les spécialistes un rang aussi élevé qu’honorable, etc.
CHIRURGIE.
361
une idée à la fois exacte et complète de ce que dut être le
mouvement chirurgical du monde. La province, l’étran¬
ger eurent des praticiens dignes de rivaliser avec la capitale
de la France et apportèrent leur contingent de travaux
et de découvertes à Fédifice commun.
Nous avons signalé Delpech et Lallemand à Montpellier;
Bouisson. S Courty, Dubrueil 2 ', etc., continuent leurs
glorieuses traditions dans la célèbre Faculté du Midi.
C’est à Strasbourg que Sédillot ^ s’est fait sa renom¬
mée, et Eigaud, Hergott, aujourd’hui professeur à la fa¬
culté de médecine do Nancy, Kœberlé etc..., s’y sont illus¬
trés de même dans les diverses branches de la chirurgie.
Gensoul, Amédée Bonnet ®, Valette Ollier, assurèrent
enfin à l’Ecole de Lyon cette position favorable qu’elle
occupe avec honneur depuis un demi-siècle.
Quelque brillantes que puissent êtrelesillustrations chirur¬
gicales étrangères de la période que nous étudions, il enest
une qui les efface toutes, c’est celle d’Astley Cooper (1768-
18431, l’émule de Dupuytren et le plus célèbre représentant
,1. Bouisson, Tribut à la chirurgie. Paris, 1858, 2 vol. in 4. — Traité de la
méthode anesthésique appliquée à la chirurgie et aux différentes branches de
l'art de guérir. Paris, 1850, in-8.
2. Dubrueil, Des anomalies artérielles. Paris, 1847, 1 vol. in-8, avec Atlas
in-4 de 17 pl. col.
3. Sédillot, De l'infection purulente ou pyoémie. Paris, 1849, 1 vol. in-8.
— Traité de médecine opératoire, bandages et appareils, 4e éditiont Paris,
1870, 2 vol. in-8. — De l'évidement sous-périoste des os, 2® édition. Paris,
1867, 2 vol. — Contributions à la chirurgie. Paris, 1869, 2 vol. in-8.
4. Kœberlé, De V Ovariotomie (^Mém. de V Acad, de méd., in-8. Paris, 1863,
tome XXVI, p. 321 à 472, avec 6 pl.), et Des maladies des ovaires et de
l'Ovariotomie. Paris, 1878,1 vol. in-8.
6. Amédée Bonnet, Traité des sections tendineuses et musculaires. Paris,
1841, 1 vol. in-8. — Traités des maladies des articulations. Lyon, 1845, 2
vol.iii-8, avec Atlas in-4 de 16 pl. — Traité de thérapeutique des maladies
articulaires. Paris, 1853, 1 vol. in-8. — Nouvelles méthodes do traitement des
'maladies articulaires , 2® édition. Paris, 1860, iu-8. — Traité pratique de
la cautérisation. Paris, 1856,1 vol. in-8.
6. Valette, Clinique chirurgicale de VHôtel-Dieu de I/yon. Paris, 1875.
362 LA MÉDECINE CONTEMPORAINE,
de l’école de Hunte-r Après lui surgirent encore en An¬
gleterre Lawrence,Brodie, Travers,Liston, Th. Holmes *
Henry Thompson, ® etc.,
L’Amérique se glorifie de Valentine ]VIott(178S-186S), de
Ashurst, ® de Hamilton ® ;
La Suisse, de Mayor de Lausanne (1773-1846).
L’Allemagne s’est distinguée elle-même par des pro¬
ductions originales émanant d’hommes tels que de Græfe
(1787-1840), Langenheck (1776-1830), Dieffenbach (1793-
1847), etc...
En embrassant par un coup d’œil synthétique les inno¬
vations chirurgicales de ce siècle, on est vivement frappé
de leur nombre et de leur importance. L'introduction dans
la pratique de l’anesthésie chirurgicale % la découverte de
1. A. Cooper s’adonna spécialement à l’étude des hernies et des fractures.
2. Holmes, Thérapeutique àes maladies chirurgicales des enfants, trad. et
annoté parle D’’ O. Larcher. Paris, 1870, 1 vol. in-8.
3. H. Thompson, Traité pratique des maladies des voies urinaires, 2» édi¬
tion. Paris, 1881, 1 vol. in-8.
4. ün chirurgien de Londres, Lister, se basant sur les expériences si
concluantes du grand chimiste français, M. Pasteur, relativement aux germes
et ferments atmosphériques, susceptibles d’arriver au contact du pus et de
déterminer sa putréfaction, a imaginé un pansement antiseptique, dont le
but est d’empêcher, au moyen de l’acide phénique, le développement des
bactéries au niveau des plaies.
6. Ashurst, ^Encyclopédie internationale de chirurgie. Paris, 1883-18 84,
6 vol. gr. in-8, avec figures. Œuvre considérable qui réunit les plus grands
noms de la chirurgie française et étrangère.
6. Hamilton, Traité des fractures et des luxations; trad. par le G.
Poinsot. Paris, 1883.
7. A l’instigation du D*'Jackson, le dentiste Morton employa le premier et
avec plein succès l’éther sulfurique comme moyen d’anesthésie dans l’ex¬
traction des dents (1846). L’année suivante, Malgaigne et Velpeau firent
part de leurs résultats obtenus par l’éthérisation, le premier à l’Académie de
Médecine, le second à l’Institut, et presque en même temps, Flourens cons¬
tatait les effets physiologiques à peu près analogues d’un corps jusqu’alors
peu connu, le chloroforme (^Comptes rendus à VAcad. des sciences, 1847>
tome XX IV), que Simpson, professeur d’obstétrique à Edimbourg, ne tarda
pas à substituer à l’éther dans la pratique chirurgicale.
OBSTÉTRIQUE. 363
nouveaux moyens explorateurs i, l’invention de la litho-
tritie *,la constitution sur des bases scientifiques de la chi¬
rurgie réparatrice, des modifications heureuses destinées
ànugmenter la rigueur et la précision de certaines opéra¬
tions spéciales, des progrès réels dans la thérapeutique des
affections utérines de nouveaux modes de pansements
tel est en résumé le bilan des conquêtes qui ont élevé la
chirurgie au niveau des autres parties de la médecine.
CHAPITRE IX
OBSTÉTRIQUE.
L’obstétrique elle-même s’est transformée, sous l’in¬
fluence d’esprits aussi originaux que hardis dans leurs
conceptions. Lachapelle ( 1769-1821 ) , Boivin
(1773-184J), Paul Dubois en France; François Charles
Nægelé ® (1777-1851), Hermann Franz Nægelé s et E.-C.-J.
1. Ophthalmoscope, otoscope, laryngoscope, etc...
2. Plusieurs noms se rattachent à cette découverte : Gruithuisen (1813)
signala la possibilité de l’opération et indiqua la route à suivre ; Amussat
(1822) parvint à broyer les calculs sur le cadavre, mais ses instruments
furent inapplicables à l’homme vivant ; Leroy d’Etiolles introduisit la litho-
tritie dans la pratique ; son appareil instrumental nécessitait des perfec
tionnements, réalisés par Civiale, à qui revient la gloire d’avoir obtenu la
première guérison (1824).
3. C’est à Eécamier (1774-1-^62) que l’on doit en grande partie rapporter
les améliorations modernes, en ce qui concerne la gynécologie. Il a réin*
Venté le spéculum et introduit l’usage des applications topiques dans le
traitement des ulcérations du col de la matrice. A de vrais talents chirurgi¬
caux, Eécamier joignit les aptitudes du clinicien (il établit en 1796 les
leçons cliniques à l’Hôtel-Dieu) et la perspicace ingéniosité de l’anatomo¬
pathologiste. (Voy. pour sa Biogr. VEloge qu’en a fait Gouraud et la Notice
du Padioleau, 1853.)
4. Pansements antiseptiques, pansements par occlusion.
5. Nægelé, Des yrincipcLux vices de conformation du bassin ; trad. par
A.-G. Danyau. Paris, 1840, 1 vol. gr. in-8 avec 16 pl.
6. Nægelé, Traité pratique de Vart des accauehements, 2* édition fran-
LA MÉDECINE CONTEMPORAINE.
364
Siebold ^ en Allemagne ; Simpson (1811-1870) ® etFleetwood
ChurchiU 3 dans les îles Britanniques, ont dirigé l’art des
accoucbements dans la voie du progrès, où l’entretient de
nos jours l’association intime de la théorie à la pratique
obstétricale : « La théorie, disait naguère un de nos plus
illustres accoucheurs*, n^est que de la pratique expliquée ;
la pratique n’est que de la théorie appliquée ».
Est-il besoin de rappeler ici les grands noms de ;
Cazeaux, si prématurément enlevé à cette science, pour
l’avenir de laquelle il avait déjà tant fait ;
J.-A. Stoltz ®, qui a professé les accouchements à Stras¬
bourg, puis à Nancy, pendant cinquante ans, et qui a formé
de nombreuses générations de praticiens distingués;
Depaul, dont les travaux sur Tauscultation obstétricale
sont devenus classiques ;
Pajot, le professeur sympathique et brillant par excel¬
lence ;
Tarnier^ qui résume avec impartialité et talent, dans
son Traité en cours de publication, les progrès accomplis
en France et à l’étranger. Tarnier est en outre l’inventeur
d’un nouveau forceps qui se compose de deux branches
de préhension et de deux tiges de traction, articulées
entre elles et implantées sur une poignée transversale ® ;
çaisepar G.-A. Aubenas et Stoltz. Paris, 1880, 1 vol. iii-8 avec 1 pl. et
229 fig.
1. Siebold, Lettres obstétricales. Paris, 1866.
2. Simpson, Clinique obstétricale et gynécologique ; trad. par G. Oban-
treuil. Paris, 1874.
3. Pleetwood CburcMll, Traité pratique des maladies des femmes, 3® édi¬
tion. Paris, 1881.
4. Le professeur Pajot.
5. Voyez articles Accouchement, Césarienne [opération). Couches, Dystocie,
Grossesse, Leucorrhée, Puerperalfetat), du Nouvau Dictionnaire de médecine
et de chirurgie pratiques, publié sous la direction du docteur Jaccoud.
6. Ce forceps a été présenté à l’Académie de médecine le 23 janvier 1877.
SOCIÉTÉS SAVANTES.
365
Alph. Charpentier, dont les cours à la Faculté de Méde¬
cine sont si justement appréciés de tous les auditeurs ' ?
CHAPITRE X
SOCIÉTÉS SAVANTES.
Parmi les institutions médicales qui ont pris naissance
au xixe siècle, l’Académie de médecine prime toutes les
autres. Créée par ordonnance du 20 décembre 1820®, elle
eut pour secrétaire perpétuelP. A.Béclard, auquel succéda
Pariset en 1822 , qui fut lui-même remplacé par Dubois
(d’Amiens). M. Jules Béclard s’acquitte depuis 1873,
avec habileté et talent de ces délicates attributions ®.
Signalonsla Société de chirurgie, fondée en 1843,etdont
les séances publiques sont suivies et intéressantes ;
La Société de biologie (fondée en 1848) , longtemps
présidée par le Rayer, son fondateur, puis par Claude
Bernard, et à la tète de laquelle se trouve aujourd’hui
M. Paul Bert;
La Société anatomique, fondée l'an XII par Dupuytren,
supprimée quatre ans après et rétablie par les soins de
Cruveilhier en 1826 ;
1. Charpentier, Traité pratique de Vart des accouchements. Paris,
1883. 2 vol, in-8“.
2. Elle remplaça l’Académie Eoyale de chirurgie (Voyez Ant. Louis,
Eloges lus dans les séances publiques de V Académie royale de ehururgie, de
17.50 à 1792, arec une Introduction par Fréd. Dubois d’Amiens. Paris, 1859)
et l’Académie Royale de médecine, supprimées en 1793.
3. On consultera avec intérêt Bulletin de V Académie de médecine. Col¬
lection complète du 1« oct. 1836 au 31 décembre 1871, 36 vol. in-8. —
2e série, 1872 et suiv. — Mémoires de VAcadémie de médecine. Paris, 1828-
1882, 32 volumes in-4 avec pl. — Pariset, Histoire des membres de VAca^
démie de médecine. Paris, 1850, 2 vol. in-18 Jésus.
366 LA. MÉDECINE CONTEMPORAINE.— SOCIÉTÉS SAVANTES.
La Société médicale des hôpitaux (1848) ; la Société de
thérapeutique ; la Société d’anthropologie, créée par Broca ;
la Société de médecine de Paris (n96) ; la Société de méde¬
cine légale, créée par Devergie, Gallard, en 1868 ;laSociété
de médecine publique et d’hygiène professionnelle (1876);
la Société clinique (1877), etc....
Si les temps ont fait justice des prérogatives qu’ont pu
s’attribuer gratuitement certaines classes sociales, l’héri¬
tage scientifique se transmet au contraire dans son inté¬
grité à tous les travailleurs. Il faut donc scruter conscien¬
cieusement les annales du genre humain, et lorsqu’un
rayon lumineux percera la nuit qui les couvre, nous re¬
nouerons avec joie les fils à demi rompus de notre histoire
médicale; « Un homme qui ne lit point, a dit Zimmer¬
mann, ne voit dans le monde que lui-même, et souvent il
n’y voit pas grand’chose ».
L’édifice scientifique peut être comparé à un immense
dédale, où les événements nous dirigent à lafaçon du fil de
Thésée et du hâton de l’aveugle : « L’histoire, suivant
Bacon , est une forêt de faits »; c’est un champ fertile
en salutaires exemples ; à nous d’apprendre à y glaner !
La science n’eutjamais de patrie ; elle est de tous les lieux
comme de tous les temps ; elle se présente à nous sous mille
formes, comme le Protée de la fable, et on peut, dans
certains endroits, contester la valeurde tel ou tel titre nobi¬
liaire : mais un savant fut et restera toujours un savant.
Gardons-nous de sacrifier au présent les richesses que
nous tenons du passé; le présent nous instruit, le_ passé
nous honore, et si l’homme de l’art fut jadis un simple
empirique, le médecin est aujourd’hui doublé du savant !